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Comment les inégalités sociales se sont creusées depuis la pandémie

De 2000 à 2019, l’indice GINI qui mesure le degré des inégalités sociales est resté élevé, mais stable autour de 40%. Il a suffi de trois années pour que cet indice fasse un rebond spectaculaire à plus de 44%, selon les dernières données du HCP. Un niveau historiquement élevé qui rend inatteignable l’objectif fixé par le gouvernement de réduire les inégalités à moins de 39%. Comment le Maroc en est-il arrivé là ? Récit.

Comment les inégalités sociales se sont creusées depuis la pandémie

Le 18 juillet 2022 à 18h52

Modifié 18 juillet 2022 à 19h23

De 2000 à 2019, l’indice GINI qui mesure le degré des inégalités sociales est resté élevé, mais stable autour de 40%. Il a suffi de trois années pour que cet indice fasse un rebond spectaculaire à plus de 44%, selon les dernières données du HCP. Un niveau historiquement élevé qui rend inatteignable l’objectif fixé par le gouvernement de réduire les inégalités à moins de 39%. Comment le Maroc en est-il arrivé là ? Récit.

Le creusement des inégalités sociales est l’une des pires conséquences de ces trois années de crise. Présentant jeudi dernier, le 14 juillet, le budget exploratoire du HCP pour les années 2022 et 2023, le haut-commissaire au Plan Ahmed Lahlimi a révélé que le Maroc a effacé en trois années (2020, 2021 et 2022) près de deux décennies d’efforts pour tenter de réduire les inégalités. Un constat, étayé par des chiffres, qui donne froid dans le dos.

A leur tête, l’indice GINI, qui mesure les inégalités de revenus et qui est mondialement reconnu comme le principal instrument de mesure de ce phénomène socio-économique. Cet indice ne rend pas compte des inégalités réelles, car il se concentre exclusivement sur les revenus, sans appréhender les inégalités en termes de patrimoine, mais il donne une idée de la différence de niveau de vie entre les populations les plus aisés et les plus pauvres.

En 2000, cet indice était de 40,6%, un niveau très élevé à l’époque comparé à des pays similaires au Maroc en termes de structures sociales et économiques. Avec toutes les politiques publiques lancées depuis, et malgré les crises qui se sont succédé (sécheresses régulières, crise des surprimes, printemps arabe, choc pétrolier…), le Maroc a pu maîtriser cet indice autour de 40%. Entre 2007 et 2008, cet indice est même descendu sous la barre des 40%, à 39,5%.

Dans son diagnostic de la situation sociale et économique du pays, la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD) a consacré une grande partie de sa réflexion autour de la réduction des inégalités sociales – un mal qui ronge la société -, se fixant comme objectif central de ramener l’indice GINI à 35% à l’horizon 2035. Le gouvernement Akhannouch, nommé début octobre 2021, s’est engagé dans ce cadre à réduire les inégalités à moins de 39% au cours du quinquennat.

Mais ces objectifs, qui devaient être la résultante d’un changement structurel dans la politique de développement du pays, semblent désormais s’éloigner. Car éclaboussés par trois années de chocs inédits et rapprochés : la pandémie du Covid d’abord et ses effets sur l’économie, le marché de l’emploi et les revenus des ménages ; la sécheresse qui a frappé le pays cette saison ; puis le retour de l’inflation qui a jeté l’huile sur le feu avec l’effet ravageur qu’elle induit sur le pouvoir d’achat des ménages et leur niveau de consommation.

Le Covid, le virus qui a rongé la santé financière des plus pauvres

La descente aux enfers a commencé avec la crise du Covid et le confinement décrété fin mars 2020. Dans une note publiée en 2021 sur l’évolution du niveau de vie des ménages et l’impact de la pandémie sur les inégalités sociales, le HCP révélait l’ampleur des dégâts causés par le virus.

Dans le contexte de la crise sanitaire, l’incidence de la pauvreté est ainsi passée de 1,7% en 2019 à 11,7% au temps du confinement. Elle a été multipliée par 7 en milieu rural (de 3,9% à 19,8%) et par 14 en milieu urbain (de 0,5% à 7,1%).

Autre indicateur qui s’est fortement dégradé : le taux de vulnérabilité qui a pratiquement doublé, passant de 7,3% avant la pandémie à 16,7% après le confinement.

Conséquence directe : les inégalités sociales se sont détériorées dépassant la barre des 42%, un seuil « socialement intolérable », commentait alors le HCP.

>>La pauvreté a été 7 fois plus élevée au Maroc pendant le confinement

Des inégalités que les aides publiques déployées par l’Etat, avec la distribution de revenus directs aux ménages, ont pu alléger pour une certaine période, mais qui n’ont pas pu inverser la tendance de fond, soutenue essentiellement par la dégradation des conditions du marché de l’emploi et la perte de centaines de milliers d’emplois.

« En termes d’inégalités, nous étions à près de 40% au début des années 2000. Un chiffre que le Maroc a pu stabiliser, mais l’impact du Covid l’a augmenté à 44% », déplorait en avril 2021, Ayache Khellaf, secrétaire général du HCP lors d’un webinaire sur les inégalités sociales à l’heure du Covid, organisé par The Policy Center for the New South.

Et comme le disait Ayache Khellaf, « le moyen le plus important pour réduire les inégalités, c’est le travail. Lorsque nous n’en donnons pas, surtout à la population qualifiée, les inégalités vont se creuser et impacter la pauvreté ».

>>La pandémie creuse les inégalités, mais une accélération est possible (experts)

Et c’est là le cœur du problème : le travail. En plus de son impact sur la population qui était déjà en activité, la crise du Covid a paralysé le marché de l’emploi, rendant l’accès au travail des nouveaux demandeurs d’emploi de plus en plus difficile. Preuve par le taux de chômage qui a explosé à 12,5% contre 10% en 2019, et ce malgré la baisse du taux d’activité. Comprenez : le taux de chômage est monté et, en même temps, le nombre de demandeurs d’emploi a baissé, ce qui exprime le désespoir d’une bonne partie des chômeurs et des nouveaux diplômés qui ne trouvent même pas d’utilité à se mettre en mode « recherche d’emploi ».

Et malgré la reprise enregistrée en 2021 avec une croissance de 7,9% du PIB, ce taux de chômage est resté stable, comme l’a montré le dernier budget exploratoire du HCP, qui table d’ailleurs sur une stagnation de ce niveau de chômage en 2022 !

Le manque de travail, principale cause du creusement des inégalités

C’est donc cette détérioration du marché de l’emploi qui a été en grande partie derrière le creusement des inégalités. Dans la décomposition marocaine de l’indice GINI, faite par le HCP à l’occasion de l’enquête nationale sur les sources de revenus pour l’année 2019, il est clairement mentionné que les salaires sont le grand contributeur aux inégalités sociales au Maroc. La part des revenus salariaux pesant pour 40,4% dans la composition de l’indice, avec une contribution très forte en milieu urbain (46,9%).

Et cette enquête, réalisée avant la pandémie, montrait déjà le grand fossé qui sépare les revenus et le niveau de vie des populations les plus aisées et celles vulnérables ou pauvres.

« Le revenu salarial des 20% des ménages les plus aisés est 14,1 fois celui des 20% des ménages les moins aisés. Cet écart est de 25,9 fois entre les 10% des ménages les plus aisés et les 10% les moins aisés. Dans ces conditions, les inégalités salariales contribuent pour 40% aux inégalités du revenu global mesurées par l’indice de Gini », peut-on lire dans cette enquête très riche en enseignements, mais qui devra être réactualisée à l’aune des nouvelles données socio-économiques de 2020-2021-2022.

Autre source d’inégalités dans les revenus : l’emploi indépendant non agricole. Si les inégalités inhérentes à cette source de revenus n’expliquent que 20% des inégalités du revenu global des Marocains, les revenus provenant de l’emploi indépendant non agricole présentent les écarts les plus prononcés, selon les données du HCP : les 20% des ménages les plus aisés détiennent ainsi 16,5 fois le revenu des 20% des ménages les moins aisés. Pire, cet écart est de 38,4 fois entre les 10% des ménages les plus aisés et les 10% des ménages les moins aisés.

Le HCP n’a pas actualisé les calculs des écarts entre les revenus des plus riches et des plus pauvres après la pandémie, mais il est évident qu’avec la crise du Covid, qui a touché à la fois le travail salarial et les activités indépendantes, la différence de revenus entre ces deux catégories de la population a dû se creuser considérablement. Surtout que l’incidence de la pauvreté est passée entre 2019 et l’année du Covid de 1,7% à 11,7%…

La sécheresse : des dégâts sur les revenus des ruraux et des urbains

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, la sécheresse connue par le pays en cette saison 2021-2022 est venue aggraver la situation, privant la population rurale déjà mise à rude épreuve par la pandémie de sa principale source de revenu : l’agriculture et l’élevage.

Et la sécheresse, on ne le dira jamais assez, affecte en premier lieu le petit agriculteur en zone bour (terres de moins de 5 ha non irriguées), plutôt que les grands exploitants agricoles qui enregistrent certes une baisse de production et de valeur ajoutée, mais arrivent plus ou moins à gérer, grâce aux techniques d’irrigation et à leur matelas financier, les conséquences du manque de pluie.

En 2019, avant la pandémie, et cette sécheresse jamais vue par le Maroc depuis trente ans, le revenu agricole des ménages les plus aisés représentait 15,2 fois celui des 20% des ménages les moins aisés. Cet écart était de 38 fois entre les 10% les plus aisés et les 10% les moins aisés. Les disparités associées à la répartition du revenu agricole contribuaient en 2019 à hauteur de 13,2% aux inégalités du revenu global des ménages. Une contribution qui s’élevait à 60% en milieu rural.

L’impact de la pandémie, mais surtout de la grande sécheresse de cette année, a dû certainement creuser davantage les écarts, avec la baisse prononcée des revenus des petits fellahs et éleveurs et la résilience relative des grands exploitants agricoles. Le HCP prépare à ce titre une étude détaillée qu’il rendra publique dès la rentrée, comme annoncé par Ahmed Lahlimi.

Mais ce choc agricole n’affecte pas que le monde rural. En effet, une grande partie des activités dans les villes et les périmètres périurbains restent étroitement liés à l’activité agricole et rurale : agro-industrie, commerce, transport, services, sphère informelle… Avec une chute de la valeur ajoutée agricole de plus de 17%, c’est toute cette chaîne de valeur, qui fait travailler des millions de Marocains, qui se trouve ainsi impactée, avec des pertes massives d’emplois ou au mieux une baisse des revenus.

L’inflation, la « crise » sur le gâteau…

La sécheresse, couplée aux effets continus de la crise du Covid, a rendu ainsi difficile le rattrapage tant espéré. Si le Maroc a pu effacer en 2021 la récession enregistrée en 2020, il est retombé en 2022 dans un scénario de croissance molle, avec une prévision comprise entre 1% et 1,3% selon les projections de Bank Al-Maghrib et du HCP.

Une croissance insuffisante pour absorber le choc de la pandémie et permettre de récupérer les emplois perdus.

Le secrétaire général du HCP, Ayache Khellaf, l’a rappelé le jeudi 14 juillet, lors de la présentation des principaux agrégats économiques pour l’année 2022 et 2023 : le Maroc n’a pas encore récupéré les pertes d’emplois accusées pendant la crise du Covid. Ce qui explique le maintien des inégalités sociales à un niveau très élevé malgré le rebond technique de 2021.

A ces deux chocs – pandémie et la sécheresse -, est venu s’agréger en cette année 2022 un phénomène nouveau et ravageur : l’inflation. Une « bête » que le Maroc a maîtrisée sous les 2% pendant de longues années, mais qui a rebondi à 5,9% en avril et mai 2022, rongeant davantage le pouvoir d’achat des ménages.

Un taux de 5,9% qui ne dit pas tout, car il exprime une moyenne de hausse des prix d’un large panier de produits qui ne sont pas nécessairement représentatifs de ce que consomment les populations les moins aisées.

Le haut-commissaire au Plan a détaillé lors de sa dernière sortie médiatique l’impact réel de cette inflation sur les différentes couches de la population. Et ce sont de toute évidence les plus pauvres qui en ont le plus souffert

« Quand on ramène l’inflation au niveau de la consommation des ménages, les plus pauvres subissent une inflation de l’ordre de 7,5% parce que leur consommation est surtout alimentaire, le poids de l’inflation est de fait beaucoup plus fort. Les 20% les plus pauvres rongent même sur leur alimentation pour financer les dépenses des télécoms et de santé. Alors que l’impact sur les 20% les plus riches a été très faible ou, en tout cas, en dessous de la moyenne nationale », a révélé Ahmed Lahlimi.

Et cela se reflète de manière mécanique sur le pouvoir d’achat des ménages, qui devrait enregistrer une baisse de 1,5% en 2022 au lieu d’une croissance moyenne de 1,1% entre 2015 et 2019, comme le montre le budget exploratoire du HCP.

Un repli des revenus qui impactera de manière globale le niveau de la demande intérieure, principal moteur de croissance du pays, qui devrait ralentir à 1,3% dans le sillage d’une baisse de la consommation des ménages à 1,6%.

Perte de travail à cause du Covid, déclassement social, baisse des revenus à la suite de la grande sécheresse, et baisse du pouvoir d’achat causée par l’inflation sont autant de facteurs qui ont pesé lourd sur le niveau de vie des populations les plus vulnérables et même une partie de la classe moyenne, creusant les inégalités sociales à un niveau historiquement élevé.

 

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