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Réforme de l’éducation : pourquoi Benmoussa se lance dans de nouvelles concertations

Six mois après sa prise de fonction, Chakib Benmoussa a préparé un projet de feuille de route pour l’exécution du chantier de la réforme du système éducatif. Mais il a choisi de le mettre en discussion avant sa mise en œuvre. Pourquoi ce choix risqué de se lancer dans un nouveau processus de concertation alors que le cadre de la réforme a été débattu à plusieurs reprises ? Réponses du ministre.

Réforme de l’éducation : pourquoi Benmoussa se lance dans de nouvelles concertations

Le 18 avril 2022 à 16h24

Modifié 18 avril 2022 à 19h00

Six mois après sa prise de fonction, Chakib Benmoussa a préparé un projet de feuille de route pour l’exécution du chantier de la réforme du système éducatif. Mais il a choisi de le mettre en discussion avant sa mise en œuvre. Pourquoi ce choix risqué de se lancer dans un nouveau processus de concertation alors que le cadre de la réforme a été débattu à plusieurs reprises ? Réponses du ministre.

Disons-le tout de suite, le projet de feuille de route de Chakib Benmoussa, dont Médias24 a pris connaissance, donne l’impression d’être vague, reprenant des principes généraux déjà connus et qui font l'unanimité. Le projet est structuré autour de trois axes :

- des élèves épanouis, maîtrisant les apprentissages fondamentaux et achevant leur scolarité obligatoire ;

- des enseignants épanouis, pleinement engagés pour la réussite des élèves, formés et valorisés ;

- des établissements modernisés offrant un cadre sécurisant et épanouissant.

Et pour chacun de ces trois axes, le projet de feuille de route fixe des objectifs stratégiques, qui ne sont pas chiffrés ni mesurables. Un projet somme toute qui laisse son lecteur sur sa faim, tant les attentes et les enjeux sont énormes. Et qui pose aussi plusieurs questions sur l’approche choisie par le ministre.

En parcourant le projet de feuille de route, on comprend vite qu’il s’appuie sur trois cadres qui ont été déjà largement concertés, chacun d’une manière différente : d’abord la loi cadre 51-17, produit d’un large processus de débat et de concertation, validée en Conseil de gouvernement, en Conseil des ministres et votée par les députés de la nation ; le Nouveau Modèle de développement (NMD) qui est en soi le résultat d’une large consultation nationale ; puis le programme gouvernemental qui a la légitimité des urnes et du vote de confiance du Parlement.

Le projet de feuille de route le signale d’ailleurs de manière directe et claire : il puise son référentiel stratégique de long terme de la loi cadre et du Nouveau Modèle de développement, et son référentiel de moyen terme du programme gouvernemental.

Pourquoi donc Chakib Benmoussa a-t-il choisi de remettre une vision, des principes et des objectifs passés déjà par plusieurs filtres de concertation sur la table des négociations ? Bras exécutif de l’Etat dans le secteur, le ministre, qui jouit de la confiance royale et parlementaire - il est membre d’un gouvernement politique -, pouvait décider de mettre directement à exécution son projet de réforme... sans entrer dans un nouveau round de discussions, qui peut aboutir ou pas, qui risque de nous faire perdre du temps, de créer de nouvelles polémiques, de nouveaux blocages. Mais il a pris le pari d’aller consulter encore une fois toutes les parties prenantes avant de lancer la machine de la réforme.

Le ministre de l’Education le reconnaît. Ce projet de feuille de route a été conçu selon cette méthodologie, reprenant les principes généraux de la réforme, fixant les objectifs à atteindre, sans indiquer les actions concrètes qui seront mises en place. La concertation pour lui n’est pas un pari risqué, mais le meilleur moyen de s’assurer de la bonne exécution de ce projet de feuille de route.

« Comme son nom l’indique, ce projet est là pour nous permettre d’avoir une feuille de route opérationnelle. La présentation est nécessairement réductrice du contenu, il fallait synthétiser. Nous n’avons pas bouclé la traduction opérationnelle de la feuille de route, parce que nous souhaitons élargir le champ des discussions et de concertation avec les parties prenantes sur le terrain », nous répond Chakib Benmoussa.

L'objectif de cette concertation, selon le ministre de l’Education, est de « compléter cette feuille de route, de l’enrichir par les parties prenantes et de prioriser ensemble les mesures. Puis d'approfondir les mécanismes par lesquels la feuille de route sera rendue opérationnelle ».

« Nous avons bien sûr des idées sur les actions à mener. Il y a des choses qui ont déjà démarré. Mais nous avons volontairement voulu que ce projet ne se réduise pas à la feuille de route du ministère, que ce soit un projet de société pour l’école publique, et que l’appropriation soit la plus large. Sachant qu’elle s’appuie effectivement sur un certain nombre de constats de diagnostics qui ont déjà fait l’objet de discussions. On ne part pas d’une feuille blanche, il y a déjà la loi-cadre, le NMD, le programme gouvernemental. On s’inscrit dans ce cadre-là ; ensuite, il faut faire un focus sur un certain nombre de priorités parce qu’on ne peut pas attaquer tout en même temps, d’où l’intérêt de cette feuille de route. Même lorsqu’on a défini des axes et des actions précises, leur traduction opérationnelle a besoin d’être concertée, car l’école est un projet collectif », ajoute le ministre.

En somme, le ministre a déjà des idées d’action en tête, mais ne veut pas les appliquer de manière unilatérale. Est-ce de la prudence ? Une volonté de minimiser les tensions liées aux mesures à prendre, qui seront probablement impopulaires et qui feront l'objet de nombreuses critiques ? La recherche d’une large adhésion à ce projet de réforme ne risque-t-elle pas de le vider de sa substance, de pousser le ministère à faire des concessions pour le valider ?

Ce n’est pas la vision d’ensemble qui est mise en discussion, ce sont les détails des actions concrètes à mettre en place

La feuille de route sera bouclée d’ici l’été

Face à notre inquiétude de voir ce processus bloqué ou dénaturé par certains acteurs qui ne s’inscrivent pas dans l’esprit même de la réforme, le ministre tient à rassurer :

« Je suis plus optimiste que vous sur la question du processus de concertation. Un processus de concertation ne veut pas dire consensus et unanimité. Ça veut dire mettre en commun des objectifs, travailler et construire dans le cadre du collectif, de bonne foi, des solutions pour l’intérêt général. Parfois le diable est dans le détail. Et on peut dans le détail déformer ou créer parfois des malentendus. Donc, à travers cette approche ouverte sur les parties prenantes, nous essayons de réduire au maximum ces risques-là. Mais le cap, lui, en revanche est très clair. La vision d’ensemble est très claire. Ce n’est pas la vision d’ensemble qui est mise en discussion, mais ce sont les détails des actions concrètes à mettre en place », nous indique Chakib Benmoussa.

Il insiste sur deux points. Le premier est que ce processus n’est pas condamné à s’éterniser ; Chakib Benmoussa nous confirme que la feuille de route finale, qui reprendra les conclusions et la synthèse des concertations, incluant les actions concrètes à mettre en place, sera prête d’ici l’été, donc dans trois à quatre mois au maximum.

« Les concertations seront menées avec les élèves, les enseignants, le staff pédagogique, les directeurs d’écoles, les inspecteurs, ainsi que les autres acteurs du territoire, composés d’associations de la société civile, les opérateurs économiques, les élus locaux, etc. Nous avons besoin que ces acteurs soient impliqués et adhèrent à cette feuille de route. Avec l’idée que l’école est l’affaire de tous. Et plus cette implication est large, plus elle se traduit par des engagements envers l’école, et plus il y a de chances que les objectifs puissent être atteints, et que les objectifs fixés deviennent la bonne mesure de l’avancement de la réforme. Ce qui nous ramène à la question de l’impact de ce que nous faisons sur les élèves, et sur la qualité de l’enseignement dans un sens large. Nous aurons au bout de ce processus une traduction beaucoup plus fine de l’ensemble des actions qui sont envisagées avec des objectifs correspondant à chacune des actions. Tout cela sera finalisé d’ici l’été », précise le ministre.

« Pour nous, ce qui est important, c’est qu’on soit dans une approche systémique. Notre conviction, c’est qu’on ne peut toucher à un seul sujet, il faut toucher plusieurs sujets à la fois. Beaucoup de mesures doivent être simultanées. Si vous ne menez qu’une seule mesure de manière isolée, elle ne sera pas suffisante pour créer l’impact attendu. »

Deuxième point sur lequel insiste Chakib Benmoussa : le ministère n’attend pas l’aboutissement des concertations pour lancer les actions de réforme.

Il cite l’exemple du préscolaire, pour lequel le ministère a signé, jeudi dernier, une convention avec les différentes parties prenantes en vue de mettre à exécution le principe de sa généralisation.

« Sur certains sujets, nous progressons déjà. Je vous renvoie à ce qui a été signé sur le préscolaire. Le principe de généralisation a été acté depuis longtemps, mais pour sa traduction opérationnelle, nous avons décidé de nous appuyer sur un partenariat fort avec des acteurs de référence, notamment la Fondation marocaine de promotion du préscolaire, qui représente aujourd’hui à peu près 60% des classes du préscolaire et gère en direct plus de 12.000 classes. Et nous travaillons non seulement sur la généralisation, avec une priorité au monde rural et périurbain, mais aussi sur les questions de qualité, en renforçant la partie formation initiale et continue des éducateurs et éducatrices, la supervision de ces acteurs, et la mesure des compétences acquises par les enfants du préscolaire de manière à nous assurer que la boucle qualité est bien là ; une boucle qui définit une approche pédagogique, s’assure que cette approche pédagogique est bien mise en œuvre, évalue les résultats et ensuite, au vu de ces résultats, peut nous permettre d’améliorer nos outils et nos actions », explique Chakib Benmoussa.

Cette convention ne se contente pas, selon le ministre, de reprendre le principe de généralisation du préscolaire, mais va dans le détail.

« Cette convention prévoit comment l’extension du préscolaire va se réaliser, comment le recrutement des éducateurs et éducatrices va se faire, comment les formations initiale et continue doivent se faire, et comment tout cela doit être suivi, supervisé par le ministère. C’est une convention qui implique le ministère, l’INDH qui intervient en soutien du ministère, notamment dans le monde rural pour la généralisation du préscolaire, le ministère des Finances et le ministère en charge de l’Emploi, à travers l’ANAPEC qui financera 400 heures de formation initiale pour les éducateurs et éducatrices. Cela nous permet d’accélérer le processus de généralisation, et de mettre en place simultanément tout le cadre nécessaire pour s’assurer que la qualité de ce préscolaire sera bien là. »

Le ministre cite un autre exemple. « Nous avons déjà commencé la déclinaison en actions de certaines mesures. Nous avons lancé par exemple un programme d’appui scolaire aux enfants, nous avons avancé sur la formation et le recrutement des enseignants, dans le dialogue social en cours autour du statut unifié de l’enseignant, etc. Présenter l’approche d’ensemble lors de cette consultation permet de voir combien ces différentes actions sont interconnectées entre elles. C’est le sens de cette approche partenariale qui vise l’objectif principal: la qualité de l’enseignement et la qualité de l’apprentissage par les enfants », poursuit le ministre.

Selon Chakib Benmoussa, ces concertations ont déjà démarré avec les syndicats les plus représentatifs, et les représentants des parents d’élèves à qui le ministre a présenté le projet de feuille de route. Elles se poursuivront dans les prochains jours, nous confie-t-il, dans les territoires, à l’échelle de chaque province du Royaume et auprès de toutes les cibles concernées y compris, et pour la première fois, les élèves.

« Il est prévu dans les prochains jours une réunion avec les présidents de région et les responsables de collectivités territoriales pour pouvoir leur présenter le projet, pour que les régions qui ont une compétence dans la formation professionnelle, une compétence économique, puissent accompagner le programme de développement des écoles dans les territoires », nous apprend le ministre.

« L’objectif, c’est que d’ici l’été nous puissions faire la synthèse des débats et des résultats de ces concertations, aussi bien à l’échelle régionale que nationale, et, au vu des résultats, enrichir cette feuille de route pour qu’elle devienne un cadre de mobilisation de l’ensemble des acteurs. Ce sont des concertations assez larges, mais qui ne peuvent pas être exhaustives. Nous souhaitons en tout cas qu’elles soient assez représentatives de la réalité de terrain pour qu’elles puissent créer ces mécanismes de mobilisation des parties prenantes », précise-t-il.

Une feuille de route limitée à l’horizon 2026, quelles garanties pour sa continuité ?

Autres interrogations que suscite la lecture du projet de feuille de route de Chakib Benmoussa, c’est son terme, limité à l’horizon 2026, alors que la Réforme de l’éducation, aussi bien dans la loi-cadre que dans le Nouveau Modèle de développement, s’inscrit dans un horizon plus long, 2030 et 2035. Ce qui soulève la problématique de la pérennité de cette feuille de route, et de l'assurance que les actions décidées soient respectées par les prochains responsables du secteur. Le risque existe en effet. La feuille de route ne faisant pas force de loi, le prochain gouvernement, qui peut être différent de l’actuel exécutif, pourrait en changer les contours, annuler certaines décisions prises, les amender au gré de l’ambiance politique et du contexte social. Qu’est-ce qui garantit la pérennité de cette feuille de route ?

Pour Chakib Benmoussa, le terme de 2026 s’impose de fait.

« Nous avons voulu que cette feuille de route soit accompagnée d’objectifs chiffrés. Le terme de la mandature qui est 2026 est une période d’évaluation, elle nous engage politiquement. Mais il va de soi que les actions ne s'achèveront pas en 2026 », souligne le ministre, qui se dit confiant quant à la poursuite des mesures prises au-delà de la mandature.

« D’abord, ce qui a changé par rapport au passé, c’est que nous avons une loi-cadre qui définit les principes généraux. Ce qui n’était pas le cas avant. C’est déjà un acquis. Car ce cadre s’impose à tout le monde. Ensuite, la concertation que nous lançons autour de la feuille de route a pour objectif de créer de l’appropriation et de la mobilisation. Et plus cette adhésion et cette mobilisation sont fortes, plus cela crée une stabilité dans la déclinaison de la feuille de route. Le pari qui est fait, c’est que si on commence à obtenir des débuts de résultats - les résultats dans le secteur de l’éducation ont besoin de temps -, cela peut créer la dynamique permettant d’assurer la continuité des actions qui auront réussi, tout en admettant que certaines doivent être réajustées si les résultats obtenus ne sont pas au niveau escompté », tente de rassurer le ministre.

Mais au-delà de ces garanties, le ministre dispose d’une carte maîtresse pour s’assurer que sa feuille de route ne puisse pas subir le sort des différentes réformes qui ont été lancées par le passé : et cette carte, ce sont les textes d’application de la loi-cadre 51-17.

« La loi cadre a prévu que des textes d’application seraient présentés au Parlement. Il y aura donc des textes. Mais ils ne doivent pas être théoriques, ils doivent s’appuyer sur une vision, d'où l’intérêt d’avancer dans la vision et sa déclinaison opérationnelle avant de présenter les textes », nous confie Chakib Benmoussa.

Ce qui justifie, selon le ministre, ce processus de concertation qui se veut large, bien que court dans le temps.

« Aujourd’hui, on parle d’une école qui joue son rôle dans le développement de nouvelles compétences des enfants : citoyenneté, ouverture sur le monde, curiosité, valeurs, créativité… Vous ne pouvez pas faire tout cela si vous ne construisez pas le modèle avec l’environnement de l’école. Il faut le faire d’abord avec les familles. Plus on construit avec les familles, plus il y a des chances que l’action de l’école ait de l’impact sur les enfants. Il faut construire avec les acteurs culturels et économiques qui sont à proximité de l’école. Quand on dit que l’établissement scolaire doit être ouvert sur son environnement, il faut construire une concertation pour s’assurer d’abord que ces acteurs partagent la même vision et s’engagent ensuite à remplir leur part du contrat autour de l’éducation. Parce que les élèves doivent pouvoir faire des stages dans des exploitations agricoles, en entreprise, nous devons permettre aux enfants de faire des sorties culturelles, nous avons besoin de développer le sport… En dehors de l’aspect purement pédagogique qui est à l’intérieur de la classe, il faut développer aussi ces aspects avec l’environnement des écoles. Ce sont des exemples qui montrent qu’on est dans une concertation opérationnelle sur des actions concrètes, pas théoriques. Nous aimerions que l’école publique soit un bien commun, et l’affaire de tous », conclut le ministre de l’Education.

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