χ

L’affaire de Settat : récit d’un scandale sexuel qui ébranle les universités

ROUND-UP. L'affaire "sexe contre bonnes notes", impliquant cinq professeurs de l'Université Hassan Ier de Settat, a éclaté en décembre 2021. Pourtant, les premières dénonciations remontent à 2016 et d'autres à 2020. Cette affaire révèle non seulement l'étendue du phénomène, mais aussi la faiblesse d'un système de notation qui ouvre la porte à la corruption et à l'exploitation sexuelle.

L’affaire de Settat : récit d’un scandale sexuel qui ébranle les universités

Le 4 janvier 2022 à 19h23

Modifié 4 janvier 2022 à 20h26

ROUND-UP. L'affaire "sexe contre bonnes notes", impliquant cinq professeurs de l'Université Hassan Ier de Settat, a éclaté en décembre 2021. Pourtant, les premières dénonciations remontent à 2016 et d'autres à 2020. Cette affaire révèle non seulement l'étendue du phénomène, mais aussi la faiblesse d'un système de notation qui ouvre la porte à la corruption et à l'exploitation sexuelle.

“Si un professeur propose à une étudiante de lui accorder des notes généreuses, non méritées, en échange de faveurs sexuelles sous la contrainte, et que les messages entre les deux parties sont publiés sur les réseaux sociaux, quelle est la qualification juridique de cet acte ?”

Ceci est l’énoncé d’un sujet d’examen au titre de l’année universitaire 2016-2017 dans le cadre de la matière “contentieux administratifs”, enseignée par M.A.K., président de la filière de droit public à l’Université Hassan Ier de Settat et actuellement en détention préventive.

Il est actuellement poursuivi pour harcèlement sexuel, incitation à la débauche, discrimination basée sur le genre, abus de pouvoir, violence à l’encontre d’une femme par une personne ayant autorité sur elle, outrage à la police judiciaire par la dénonciation d’une infraction que l’on sait inexistante, et falsification de documents délivrés par l’administration de la faculté.

Durant la même année universitaire (2016-2017), une étudiante en deuxième année de licence rate la validation de son semestre à un point près. Elle se dirige alors vers le professeur d’histoire de la pensée politique (A.M.) et lui demande de réviser sa note qui était de 5/20, “ne serait-ce qu’en raison de [son] assiduité durant les cours”. Une requête que A.M. accepte de discuter “en dehors de l’université”, avant de lui “caresser la main” en l’interrogeant sur sa situation familiale.

Auditionnée par la police judiciaire cinq ans plus tard, dans le cadre de l’affaire “sexe contre bonnes notes”, qui secoue depuis quelques mois l’Université Hassan Ier de Settat, la jeune étudiante déclare avoir rédigé, en 2016, une réclamation écrite contre ce professeur, adressée à l’administration de l’université qui a classé l’affaire en l’accusant de “mauvaises intentions”.

En 2016, une première occasion manquée

Aujourd’hui, A.M. est également en détention préventive. Il est accusé de harcèlement sexuel, incitation à la débauche, discrimination basée sur le genre et violence à l’encontre d’une femme par une personne ayant autorité sur elle.

Si les premiers scandales sexuels au sein de l’université datent de 2016, ce n’est que le 24 février 2021 que le procureur général du roi près la cour d’appel de Settat est saisi par le département de lutte contre la migration irrégulière de la Brigade nationale de police judiciaire (BNPJ).

Celle-ci informe le parquet de soupçons d’implication de certains “fonctionnaires de la faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Settat, dans la falsification des notes, l’exploitation sexuelle d’étudiants et la corruption”. Dès le lendemain, le parquet donne ses premières instructions pour l’ouverture d’une enquête.

Mais ce n’est que quelques mois plus tard, précisément le 5 septembre 2021, que l’affaire prend une tournure plus sérieuse.

46 captures d’écran 

Ce jour-là, vers 22h, un numéro inconnu envoie, via WhatsApp, 46 captures d’écran à H.E. qui découvre des échanges à caractère sexuel entre son ami, le professeur de droit M.A.K., et celles qui paraissent être ses étudiantes. M.A.K. leur propose de jouer le rôle d’intermédiaire auprès d’autres professeurs afin de réviser leurs notes et demande à avoir des rapports sexuels avec elles et des membres de leurs familles (sœur et… mère).

Prévenu par son ami, M.A.K. porte plainte contre X dès le lendemain. Il affirme que son téléphone a été volé de sa voiture, et que les propos diffusés sur la messagerie instantanée ont pour but de lui nuire en raison de la campagne électorale qu’il menait à l’époque.

Néanmoins, l’enquête a démontré que le téléphone de M.A.K. était bien en sa possession avant, pendant et après la plainte déposée. En consultant ses appels téléphoniques, la police constate que le professeur a non seulement contacté son ami H.E., mais aussi une de ses étudiantes W.L.

Cette dernière est entendue par la police le 1er octobre 2021. Elle porte plainte contre ce professeur. Elle l’accuse de harcèlement sexuel et déclare qu’il l’a sollicitée pour obtenir des faveurs sexuelles. Le professeur lui aurait proposé, en échange, de l’aider à réussir à l’université en intervenant auprès de ses collègues.

Sans pour autant être “passée à l’acte”, W.L. affirme avoir obtenu des notes généreuses et non méritées grâce à M.A.K. après lui avoir fait croire être intéressée par ses propositions. Et ce, en raison de son “pouvoir au sein de l’Université” et de “peur qu’il ne contrecarre son cursus universitaire”.

Quelques jours seulement après la plainte contre X déposée par M.A.K., le parquet compétent donne, le 13 septembre, de nouvelles instructions pour l’ouverture d’une enquête. Deux jours plus tard, une délégation du ministère de l’Enseignement supérieur se rend à l’Université Hassan Ier de Settat.

Elle recommande la suspension de M.A.K. qui, selon les conclusions de la délégation, “a joué le rôle d’intermédiaire pour réviser les notes” et “favorise les étudiantes de Bjaâd”, sa ville natale ainsi que celle d’autres étudiantes S.E., S.E. et Z.E.

Deux des trois sœurs nient avoir été harcelées par M.A.K. L’une d’entre elles a décidé de porter plainte contre lui et avoue lui avoir fait croire être intéressée par ses avances dans le but d’obtenir de bonnes notes.

De son côté, M.A.K. affirme connaître ces étudiantes, mais nie tout harcèlement sexuel et toute intervention en leur faveur pour réviser leurs notes.

Deux semaines après la visite de la délégation du ministère, la police judiciaire a saisi 23 copies d’examen du concours d’accès au master de droit administratif, dont le professeur M.A.K. est en charge. Ces copies ont été soumises à une analyse graphique, laquelle a conclu que les notes ont été modifiées.

Des conclusions qui viennent confirmer les soupçons de la police judiciaire quant à l’existence, parallèlement au harcèlement sexuel, d’un système de corruption en échange de falsification de notes. Les étudiants qui ont bénéficié de cette révision des notes ont tous nié avoir corrompu l’enseignant en échange.

« Sexe contre bonnes notes » : l’affaire libère la parole 

Par la suite, l’affaire explose sur les réseaux sociaux. Relayées par les médias, ces accusations secouent la toile. Une indignation collective qui participe à libérer la parole d’autres victimes, encouragées à témoigner.

C’est le cas de N.K. qui a partagé son vécu avec le professeur A.M., dans une note vocale qui est parvenue à la police. N.K. a été convoquée et auditionnée le 8 octobre 2021, expliquant avoir dénoncé ledit professeur, en 2020, auprès du vice-doyen de la faculté. En vain.

L’enquête a également permis de retrouver 12 extraits vidéo d’un rapport sexuel entre un autre professeur (M.M.) et une étudiante. Celle-ci, auditionnée par la police, affirme que le professeur lui a promis d’intervenir auprès de ses collègues pour réviser ses notes.

Les professeurs nient en bloc

Pour garder des preuves contre lui, la jeune femme a filmé un de leurs rapports sexuels que le professeur qualifie de “consenti”. Il assure, de son côté, que l’acte filmé est « le seul et dernier rapport sexuel » entre lui et la jeune femme qui lui a « fait des avances » en octobre 2020 après avoir « affirmé être salariée et avoir quitté l’université ».

Néanmoins, l’extraction des données du téléphone de la jeune femme, effectuée par le laboratoire d’analyse des traces numériques du Bureau national de lutte contre la criminalité liée aux nouvelles technologies, démontre qu’à travers des messages provenant de son numéro, M.M. lui propose de le rejoindre, en février 2021, à Berrechid. Ce professeur d’économie est le seul parmi les cinq accusés à être poursuivi pour “attentat à la pudeur avec violence”.

Les auditions des témoins et des accusés se sont poursuivies jusqu’en novembre 2021. Début décembre, la BNPJ fait part au parquet compétent, des conclusions de son enquête sur « la traite d’être humains par exploitation d’une situation de vulnérabilité et de besoin, par abus de fonction et de pouvoir aux fins d’exploitation sexuelle, avec habitude de la commettre », « falsification des documents délivrés par les administrations publiques », et « trafic d’influence aux fins d’exploitation sexuelle ».

Le procès des professeurs de l’Université Hassan Ier de Settat a démarré le 7 décembre dernier. Depuis, il a été reporté à quatre reprises. La prochaine audience est prévue pour le 13 janvier 2022.

Devant la surdité de l’administration, et devant les lacunes du système d’évaluation (les copies ne sont pas anonymes), ce sont les réseaux sociaux, la messagerie instantanée, les captures d’écran et les enregistrements secrets qui ont fait éclater le scandale au grand jour.

A lire aussi


Les dernières annonces judiciaires
Les dernières annonces légales

Communication financière

AFRIC INDUSTRIES : Communiqué post AGO du 25 Mai 2021

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.