Entretien. Hicham Alj : « Les grandes ambitions de Thales au Maroc »

Opérant dans des domaines stratégiques tels que la défense, l’aérospatial, le transport et la sécurité, le groupe français Thales est actif au Maroc depuis quatre décennies. Hicham Alj, directeur général de la filiale marocaine depuis novembre 2018, nous explique, dans cet entretien, les dessous de ce développement. Il revient également sur l’intérêt d’investir au Maroc et les projets qui ont guidé et confirmé le pari marocain.

Entretien. Hicham Alj : « Les grandes ambitions de Thales au Maroc »

Le 1 décembre 2021 à 10h38

Modifié 1 décembre 2021 à 10h38

Opérant dans des domaines stratégiques tels que la défense, l’aérospatial, le transport et la sécurité, le groupe français Thales est actif au Maroc depuis quatre décennies. Hicham Alj, directeur général de la filiale marocaine depuis novembre 2018, nous explique, dans cet entretien, les dessous de ce développement. Il revient également sur l’intérêt d’investir au Maroc et les projets qui ont guidé et confirmé le pari marocain.

Médias24 : Thales s’est installé au Maroc en 2016. Vous dites par ailleurs que vous y êtes présents depuis 40 ans. Pouvez-vous nous expliquer, en détail, votre trajectoire de développement dans le royaume ? 

Hicham Alj : Depuis plus de 40 ans, Thales est fortement implanté sur les marchés marocains de la défense, de l’aérospatial, du transport et de la sécurité. À partir de 2006, Thales développe une présence industrielle locale à travers la création de plusieurs filiales dédiées aux différents marchés.

Et c’est en 2016 que Thales décide de lancer le projet de construction de son usine de fabrication additive métallique à Casablanca : le projet Thales 3D Maroc (T3DM), qui permet désormais de produire, pour l’ensemble du groupe, des pièces dédiées aux besoins des différents domaines d’innovation et d’application du groupe (spatial, aéronautique, défense, communication, etc.). Le projet T3DM est aujourd’hui qualifié et fournit des pièces de vol pour l’ensemble des satellites Thales Aliéna Space.

Thales a l’ambition de développer des actions en direction d’autres pays africains à partir du Maroc, de nouveaux partenariats avec des groupes marocains pourraient être envisagés

– Pourquoi le Maroc d’ailleurs ?

– Le Maroc est un pays à très fort potentiel, doté d’un capital humain de qualité. Sur le plan régional, Thales a l’ambition de développer des actions en direction d’autres pays africains à partir du Maroc, pour laquelle de nouveaux partenariats avec des groupes marocains pourraient être envisagés. Sur le plan international, Thales réfléchit à accroître le rôle du Maroc dans sa stratégie de développement à l’international.

Thales travaille activement sur plusieurs projets qui l’amènent, au Maroc, à développer son savoir-faire et ses compétences.

Une fois mis en place, ces programmes permettraient de poursuivre la création de valeur ajoutée au Maroc à travers de nouvelles embauches, des formations de haut niveau portant sur des technologies de pointe et de l’expérience terrain. Au Maroc, chez Thales, il y a une réelle volonté de rester ancré fortement et durablement.

Grâce au capital humain local, nous avons pu développer, entre autres, un centre de compétences en cybersécurité capitalisant sur l’expertise marocaine, un centre de compétences dédié à l’identité et à la biométrie (sécurité numérique) qui couvre la région entière, par son savoir-faire et ses compétences exportables, et enfin T3DM, qui mise sur le savoir-faire local, en lien avec les investissements marocains dans le domaine de l’aéronautique.

En collaboration avec plusieurs universités marocaines, T3DM travaille sur de nombreux projets de recherches scientifiques, dans le but de développer des compétences locales sur cette nouvelle technologie, en rupture avec les procédés de fabrication usuels. En forte croissance, T3DM se tourne désormais vers des marchés locaux et clients externes à Thales.

Le Maroc, enfin, dans le but d’accompagner l’initiative de ce pays pour développer son industrie de défense nationale. Nous réfléchissons également à créer un centre de services et de maintenance dédié à la défense dans les prochaines années.

– Justement, vous êtes présents dans l’aéronautique et la défense, mais pas seulement. Quels sont vos autres domaines d’activités et quelles en sont les réalisations à ce jour ? 

-Thales est un partenaire de longue date des Forces armées royales au Maroc depuis près de 40 ans. Les systèmes et équipements Thales sont largement utilisés dans les Forces armées royales, les Forces royales Air, la Gendarmerie royale et la Marine royale marocaine.

Dans le domaine du transport, pour l’opérateur ferroviaire national ONCF, Thales fournit les systèmes de signalisation de la ligne Taourirt-Béni Ansar et le système de contrôle de la ligne Nouaceur-Jorf Lasfar. L’entreprise déploie également les communications mobiles (GSM-R) sur sept lignes du réseau ferré national, dont la ligne à grande vitesse entre Tanger et Kénitra. Le GSM-R assure les communications entre les trains, les systèmes au sol et les centres de contrôle des trains avec un haut niveau de fiabilité.

Thales est également présent dans le domaine aéronautique, et fournit des aides à la navigation pour les aéroports de Tanger, Oujda, Fès, Errachidia, Zagora, Dakhla et Casablanca.

En tant que fournisseur de premier rang d’avionique et d’électronique embarquée pour les avions de ligne Boeing et Airbus, Thales est également un partenaire clé de la compagnie nationale Royal Air Maroc. Les flottes de Boeing 737 et 787 de Royal Air Maroc sont en effet équipées de systèmes de divertissement en vol Thales.

En mars 2016, la société a signé un partenariat avec l’Académie internationale Mohammed VI de l’aviation civile (AIMAC) pour soutenir le trafic aérien. En tant que fournisseur d’équipement de premier rang pour Boeing et Airbus, Thales travaille aussi régulièrement sur des programmes de maintenance et de mise à niveau avec des équipes au Maroc.

Thales a, par ailleurs, fourni la première carte nationale d’identité biométrique du pays, basée sur la technologie de la carte à puce sans contact.

Au Maroc, Thales propose également, pour ses clients marocains et africains, une offre de cybersécurité modulaire et exhaustive, couvrant tout le cycle de vie des systèmes d’informations critiques (conception, développement, intégration, déploiement, opération et maintenance), et répondant aux exigences de sécurité particulières applicables aux grandes entreprises et OIV [opérateurs d’importance vitale, ndlr].

L’offre de Thales s’appuie sur un large portefeuille de produits, de services et de savoir-faire (Cert-IST, CSOC, sondes, chiffreurs réseaux, modules matériels de sécurité, data-centres, experts et spécialistes en sécurité informatique). Ce portefeuille de moyens permet à Thales de proposer à chaque client une solution adaptée à sa problématique spécifique.

– Quid du centre opérationnel de cybersécurité ?

-Le groupe a décidé d’implanter son sixième SOC mondial (centre opérationnel de cybersécurité) avec des analystes experts dans la détection et le traitement des incidents cybersécurité. A ce jour, ce centre a déjà plusieurs références au Maroc, en Afrique et au niveau international.

Thales est une entreprise de confiance au Maroc pour les solutions d’identité, de biométrie, et continue de renforcer sa position sur ce marché. Un partenariat a été développé avec Bank Al Maghrib (BAM) depuis plus de dix ans, au cours desquels Thales a fourni et mis à jour la solution de personnalisation pour les passeports biométriques marocains. Thales est le fournisseur exclusif d’eCovers, avec plus de 15 millions d’eCovers fournis à ce jour.

Thales bénéficie également de la confiance des forces de l’ordre nationales pour la fourniture et la mise à niveau de l’AFIS National (système d’identification automatisé des points de doigt) et FRS (système de reconnaissance faciale), en plus de divers équipements et solutions biométriques.

Le groupe a fourni les permis de conduire et l’immatriculation des véhicules à carte RMK/Assiaqa de 2011 à 2019. Auparavant, la production et la personnalisation étaient entièrement gérées par Bank Al Maghrib.

Toute organisation dans le monde connaît aujourd’hui une transformation numérique et peut bénéficier de nos innovations communes. Le monde devient de plus en plus connecté, et Thales le rend plus sûr.

Dans tous ces domaines, la confiance constitue un enjeu clé pour nos clients et leurs utilisateurs. C’est notre mission au quotidien, afin de « construire ensemble, un avenir de confiance » ; telle est la raison d’être de Thales. Elle transcrit parfaitement l’ADN de notre groupe depuis sa création, il y a plus d’un siècle.

– Vous avez acquis en 2019 Gemalto (leader mondial de la sécurité numérique). Quel est l’intérêt de cette acquisition pour vous au Maroc, et comment cette opération vous a-t-elle permis de renforcer votre présence sur le volet du digital et de la sécurité, sur lesquels vous étiez déjà un opérateur de renom ?

-L’acquisition de Gemalto par Thales en 2019 a donné naissance à un groupe d’une nouvelle envergure : un leader mondial en identité et sécurité numériques.

Avec plus de 80.000 employés, Thales, dans sa nouvelle dimension, maîtrise l’ensemble des technologies au cœur des chaînes de décision critiques des entreprises, des organisations et des États.

Thales, fort de l’apport de Gemalto, créé des solutions sécurisées au cœur des grands enjeux de nos sociétés, comme la gestion du trafic aérien des drones, la cybersécurité des données et réseaux, la sécurisation des aéroports, ou encore la sécurité des transactions financières.

Thales répond ainsi aux besoins des clients confrontés à des enjeux d’identification de personnes, d’objets et de sécurité de données, notamment les opérateurs d’infrastructures vitales (OIV) tels que les banques, les opérateurs télécom, les administrations, les opérateurs de service et l’industrie.

Au Maroc, Thales suit donc cette logique globale du groupe. De par cette acquisition, le savoir-faire local a permis la création d’une complémentarité du volet sécurité. La carte de paiement biométrique ainsi que le passeport biométrique en sont deux exemples.

L’épreuve de la crise du Covid-19 a permis à chaque entreprise d’évaluer la pertinence de sa raison d’être. Elle a agi comme un révélateur.

– En parlant de Covid, cette acquisition a été opérée au bon moment puisqu’elle a été actée à la veille de la pandémie ; période pendant laquelle de nombreuses entités ont opéré un virage digital. Avez-vous senti, à votre niveau, cette appétence pour la technologie pendant cette crise sanitaire ?

-Sans prédire la crise sanitaire, l’acquisition de Gemalto a été opérée au bon moment. La pandémie a effectivement mis en exergue le besoin de développement digital accéléré, et par conséquent, l’adoption forcée de la sécurisation des infrastructures et systèmes associés.

Comme le déclarait Philippe Keryer, directeur général adjoint Stratégie, Recherche et Technologies de Thales, « l’engagement de nos équipes n’a pas failli pendant cette période. Elles se sont très vite adaptées aux contraintes de ce contexte inédit, et sont restées constamment aux côtés de nos clients pour les accompagner ». Nous pouvons ainsi dire que la crise a renforcé notre stratégie.

L’usine Thales au Maroc présente les dernières innovations en matière d’installations industrielles connectées

– Thales fait partie de l’écosystème local du secteur aéronautique à Casablanca. Comment participez-vous à l’évolution technologique de ce secteur ? Qu’est-ce que cet écosystème vous permet de réaliser pour acter votre développement ?

-En vue de soutenir le développement économique au Maroc, ainsi que de puiser dans les compétences locales et capacités, Thales a mis en place en 2016 un outil industriel à Casablanca spécialisé dans la fabrication additive métallique (impression métal 3D).

Avec l’impression 3D métallique, les composants peuvent être produits avec des structures plus complexes, ce qui n’est pas possible avec les procédés de fabrication conventionnels. Les objets ainsi fabriqués permettent d’intégrer plusieurs fonctions dans une pièce unique. La fabrication additive permet d’intégrer les ruptures technologiques majeures dans la performance des produits Thales.

Cette technologie représente une véritable révolution dans la conception et la fabrication de pièces mécaniques. L’usine Thales au Maroc présente les dernières innovations en matière d’installations industrielles connectées, dans le cadre des transitions vers les dernières technologies numériques et de l’industrie 4.0.

A travers ce centre de compétence basé à Casablanca, Thales fait désormais partie d’un écosystème local d’industries performantes fournisseurs, spécialisées dans la conception et la production de pièces mécaniques. Le groupe offre ainsi la possibilité de rencontrer des exigences élevées en termes de qualité, de performance et de coût pour le marché de l’aérospatial.

Thales est le premier industriel à avoir investi pour l’ALM [Additive Layer Manufacturing. En français, fabrication additive par couche, ndlr]. De par le niveau d’exigence dans le domaine spatial, nous cherchons aujourd’hui à développer notre filière locale et à élever nos compétences.

– Vous êtes un acteur très impliqué dans les domaines de la formation. Depuis 2013, vous enchaînez les signatures de partenariats académiques (UIR, INPT, ENSA, Mascir, etc.). Qu’est-ce que ces rapprochements impliquent concrètement ? Quel est leur intérêt réel et comment vous confortent-ils dans votre présence au royaume ?

-Dans les domaines de la formation et de la recherche, Thales a forgé de solides liens avec les universités locales. Thales et Rabat International University ont signé un accord de partenariat couvrant l’aéronautique, l’espace et la cybersécurité pour soutenir l’innovation technologique par la formation et la recherche.

Le soutien à la formation académique (à la fois en français et en anglais) est une priorité pour Thales et l’un des piliers stratégiques de son implication au Maroc. Thales a un partenariat de longue date avec l’Institut national des postes et télécommunications (INPT) à Rabat, dont le programme de formation a formé plus de 150 ingénieurs de l’INPT, de l’Ecole nationale supérieure de l’administration (ENSA) et des universités marocaines, sur les systèmes de télécommunications de haute technologie.

Thales a aussi des liens forts avec MAScIR (Moroccan Foundation for Advanced Science, Innovation and Research) et l’ENSA Marrakech, afin de développer la formation relative aux opportunités dans les architectures radar.

Le groupe soutient également la recherche sur la couche additive Technologie de fabrication (ALM) en partenariat avec les universités de Fès, Tanger et Meknès.

Notre forte présence au Maroc nous permet aujourd’hui d’accéder à des marchés internationaux, mais nous cherchons à aller toujours plus loin et à développer nos compétences locales, avec pour but la création d’un centre de compétences local pour le sourcing de nos besoins, ainsi que le développement de partenariats dans le domaine de la cybersécurité. Nous avons aussi la volonté de contribuer à la défense nationale par la création d’un centre de services et de maintenance dédié.

– On comprend que votre présence au Maroc est ancrée dans plusieurs domaines aussi stratégiques les uns que les autres. Que reste-t-il encore à faire pour Thales au Maroc ? Et quel est votre regard sur la fuite des compétences dans l’ingénierie qui constitue un pan important de votre développement ?

-Comme déjà évoqué, Thales souhaite s’ancrer fortement, durablement et de manière responsable dans le pays. Le Centre de cybersécurité africain créé depuis 2018 en est un parfait exemple. Depuis le Maroc, Thales traite non seulement le marché national et africain en direct, mais répond également aux besoins internationaux du groupe. Thales participe aussi au développement des compétences locales en cybersécurité et prévoit des conventions de partenariat avec certaines universités très prochainement.

De par son approche inclusive, Thales participe à la rétention de ses talents au Maroc en offrant à ses collaborateurs marocains un plan de développement pragmatique et une carrière riche, avec une exposition internationale.

En termes de développement, Thales souhaite développer davantage ses partenariats de confiance dans les domaines des secteurs public et privé, avec un tropisme sur la défense et la sécurité, dans tous ses volets, en capitalisant sur le savoir-faire et les compétences locales.

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