Interview. Chakib Alj : Voici ce que nous attendons du prochain gouvernement

Au lendemain des élections législatives qui porteront une nouvelle équipe aux affaires, le président de la CGEM nous présente les attentes du secteur privé, ses aspirations et les mesures concrètes qu’il souhaite voir appliquer par le nouvel exécutif.

Interview. Chakib Alj : Voici ce que nous attendons du prochain gouvernement

Le 9 septembre 2021 à 19h21

Modifié 10 septembre 2021 à 14h16

Au lendemain des élections législatives qui porteront une nouvelle équipe aux affaires, le président de la CGEM nous présente les attentes du secteur privé, ses aspirations et les mesures concrètes qu’il souhaite voir appliquer par le nouvel exécutif.

Vainqueur des élections législatives du mercredi 8 septembre, le RNI devrait mener le prochain gouvernement, comme le veut l’article 47 de la Constitution. Le Roi doit pour cela désigner un Chef de gouvernement dans ses rangs, qui devra ensuite négocier une alliance lui assurant la majorité pour gouverner. Une étape qui peut être rapide, comme titubante, selon les calculs politiques des autres partis.

En attendant que cette phase de nomination, de négociations et de constitution du gouvernement soit bouclée, le président de la CGEM, Chakib Alj, exprime dans cette interview ce qu’il attend de ce nouvel exécutif en tant que patron des patrons. Des attentes qui ne dépendent aucunement, nous dit-il, de la coloration politique de ce futur exécutif et qui auraient été les mêmes, insiste-t-il, quelle que soit l’équipe qui conduira les affaires publiques sur les cinq prochaines années.

Et les attentes du secteur privé sont nombreuses, surtout en ces temps de crise. Et vont de mesures transverses comme la restauration de la confiance, l’amélioration du climat des affaires, l’efficacité et l’harmonie de la majorité, l’activation de la commande publique et de la discrimination positive pour les TPME en tant que levier de relance, à des mesures ciblées, d’ordre fiscal, administratif, ou financier… Comme cette proposition d’une baisse de l’IS à 25% dans une première étape, avant de le ramener à 20% à horizon de 5 ans. Une mesure que le patronat, comme nous l’assure Chakib Alj, souhaite voir appliquer dès ce projet de loi de Finances qui doit être bouclé avant fin décembre.

Une sortie, en somme, qui donne le cadre de négociation et de travail qui liera la CGEM et le futur gouvernement. Et dessine, dès à présent, les contours des rapports et des sujets qui animeront les discussions, les débats, et parfois les polémiques, entre patrons et politiques aux affaires.

 

Médias24: Nous sommes au lendemain d’élections qui ont changé de fond en comble la carte politique du pays et qui vont aboutir à la constitution d’un nouvel exécutif complètement différent des deux derniers. Quel est le profil type du gouvernement que vous espérez pour les cinq prochaines années ?

Chakib Alj : Un chef d’entreprise a besoin de visibilité, de lisibilité et d’un environnement des affaires sain. L’un des indicateurs du Doing Business est d’ailleurs la relation entre l’Administration et l’usager, notamment l’entreprise. L’entrepreneur marocain a longtemps souffert du manque d’agilité des pouvoirs publics et le Nouveau Modèle de Développement lancé par Sa Majesté, que Dieu l’assiste, est tranchant à ce sujet.

Pour être capable de donner de bons signaux et de restaurer la confiance, condition sine qua non à l’acte d’investir, il faut que les actions du Gouvernement soient claires, cohérentes et harmonieuses pour l’entrepreneur, comme ce que nous avons observé au sein du CVE, et qu’elles s’inscrivent dans la durée. Nous espérons donc un gouvernement homogène avec une alliance basée sur des objectifs bien définis inclusifs de toutes les composantes de la société marocaine, les jeunes notamment. ll doit être exemplaire et capable de tenir ses engagements.

Les partis de la majorité gouvernementale et les parlementaires composant cette majorité doivent aussi travailler en bonne intelligence afin de garantir la réactivité, l’agilité et surtout la cohérence dans la mise en œuvre des politiques publiques.

Il est également important d’appliquer la disposition constitutionnelle et de s’inspirer des meilleures pratiques universelles pour se rapprocher de la parité. Enfin, j’estime que l’efficacité d’un Gouvernement est aussi conditionnée par une évaluation constante de son action.

 

-La victoire du RNI aux législatives, parti étiqueté proche des milieux des affaires et dirigé par un homme d’affaires qui sera probablement le futur Chef de gouvernement, est-il un élément qui vous a rassuré ?

-Tout d’abord, j’aimerais féliciter le RNI pour sa victoire aux législatives et pour son programme, qui a su convaincre l’électorat marocain.

Quel que soit son background ou son appartenance politique, le plus important pour nous est d’avoir un chef de l’exécutif en mesure de comprendre les problématiques et les attentes des chefs d’entreprise et d’y apporter des solutions pertinentes et concrètes.

Le nouveau gouvernement devra restaurer la confiance et la visibilité pour les entrepreneurs

-Quelles sont les actions prioritaires que vous attendez du futur exécutif, quelle que soit sa coloration politique ou l’alliance des partis qui le composent ? 

-Le nouveau gouvernement doit restaurer la confiance et la visibilité pour les entrepreneurs, à travers la mise en place de réformes structurelles en faveur d’un environnement des affaires qui donne envie d’investir, et du renforcement de la compétitivité des entreprises.

Pour nous, les sujets prioritaires sur lesquels il faudra que le gouvernement agisse en urgence sont notamment :

– La simplification des procédures administratives ;

– Les coûts de facteurs de production (le foncier, la logistique et l’énergie) qu’il faut rendre plus accessibles ;

– Le maintien de la commande publique couplée à la préférence nationale ;

– Le développement du capital humain et l’amélioration des mécanismes de la formation professionnelle ;

– L’amélioration du coût du travail et la réforme du code du travail ;

– Et enfin, l’intégration de l’informel structuré, qui porte aujourd’hui préjudice à la compétitivité du secteur formel.

Ces priorités sont d’ailleurs alignées avec les recommandations du Nouveau Modèle de Développement.

Nous sommes actuellement en phase de finalisation d’un “Livre Blanc”, élaboré avec la contribution de toutes les forces vives de la CGEM, et qui apporte des pistes de mise en œuvre de ces chantiers.

 

-Quelle a été la nature des relations qu’a entretenues la CGEM avec les partis politiques pendant cette période électorale ? Avez-vous échangé avec les partis sur leurs programmes économiques ? Avez-vous inspiré certaines mesures ou propositions ?

-La CGEM a toujours entretenu des relations empreintes d’estime et de respect mutuel avec tous les partis politiques, qu’ils soient dans la majorité ou dans l’opposition.

Étant la voix de la communauté économique marocaine, la Confédération est aussi un point de rencontre entre la verticalité des fédérations, la transversalité des CGEM Régions et l’expertise accumulée des commissions thématiques. Elle est donc sollicitée en permanence pour partager les défis et les ambitions des entreprises, chose que nous faisons tout naturellement. Toutefois, la CGEM tient à rester neutre par rapport aux choix libres des entreprises, et reste attachée à ce principe fondamental formalisé dans ses statuts.

-Bien que la CGEM se veut neutre et à équidistance de tous les partis, certains courants politiques s’entrechoquent au sein du patronat par le biais d’hommes d’affaires politisés ou sympathisants de certaines formations politiques. Comment composez-vous avec cette réalité ?

-L’appartenance politique est un droit constitutionnellement garanti et personne ne peut y déroger. Les entrepreneurs politisés restent avant tout des hommes d’affaires et les questions économiques n’ont jamais fait l’objet de discordance ni de désaccord entre nos différents membres, quelle que soit leur couleur politique. En économie, 1+1=2. Pour ce qui est des questions politiques, elles sont formellement interdites par nos statuts.

 

-La CGEM a remporté une bataille dans son indépendance en transférant le pouvoir d’accréditation des partis à la CGEM pour la constitution de son groupe d’élus à la deuxième chambre. Pensez-vous que cela vous immunise réellement de l’ingérence des partis politiques ?

-Dans le cadre des concertations qu’a menées l’autorité gouvernementale chargée des élections avec les forces représentées au Parlement, la CGEM, forte de son expérience législative, a fait des propositions à travers un mémorandum, en vue de garantir un groupe parlementaire à la catégorie des organisations professionnelles des employeurs les plus représentatives.

En préparant les lois électorales, le Gouvernement a accédé à notre demande en introduisant un amendement à la loi organique relative à la Chambre des Conseillers.  Cet amendement inclut trois mécanismes : la suppression de l’accréditation des partis politiques au sein de notre catégorie en la conférant auxdites organisations et enfin, en sanctionnant la transhumance, dans la catégorie des employeurs, par la déchéance et la destitution. 

Nous avons sollicité du CVE l’instauration d’un pass sanitaire pour sauver des secteurs sinistrés

-2021 n’est finalement pas l’année de reprise tant espérée. Crise sanitaire qui se poursuit, année électorale par excellence, chamboulement continu des chaînes d’approvisionnement dans certains secteurs, hausse vertigineuse des coûts de la logistique maritime mondiale… Comment les entreprises arrivent-elle à tenir dans un tel environnement ?  

-La relance de l’économie nationale est palpable, mais reste encore tributaire de la situation sanitaire. Les mesures adoptées par les autorités pour endiguer la pandémie, notamment le retour à un couvre-feu à 21H, continuent d’impacter significativement des secteurs comme le tourisme et son écosystème, la restauration, les traiteurs en particulier, ou encore les salles de sport.

Nous avons d’ailleurs sollicité le CVE pour remplacer ces mesures par l’instauration d’un pass sanitaire, puisque nous sommes à plus de 16 millions de citoyens complètement vaccinés grâce l’impulsion donnée par Sa Majesté à cette campagne de vaccination exemplaire, efficace et digne des pays les plus développés.

Adopté avec succès dans plusieurs pays du monde, le pass sanitaire permettra aux opérateurs des secteurs précités de retrouver, en toute sécurité, une capacité d’accueil leur permettant de couvrir leurs charges et de préserver les emplois.

Nous sommes, par ailleurs, rassurés de constater qu’une grande majorité des secteurs, notamment l’industrie, le BTP ou encore les mines, ont relativement bien repris en 2021, malgré des défis comme la rupture des chaînes de production, la flambée des prix des matières premières, ainsi que l’augmentation du coût de la logistique.

Toutefois, nous restons inquiets au sujet du risque d’insolvabilité des entreprises, qui ont fait appel à la dette en raison de la crise, et attendons le déploiement du Fonds Mohammed VI pour l’investissement dont les textes sont prêts.

La TPE paye ses fournisseurs 109 jours avant d’être réglée elle-même.

Comment se portent les délais de paiement, sujet dont dépend la survie de milliers d’entreprises de taille petite et moyenne ? La crise du Covid a dû certainement aggraver les choses…

-Le dernier rapport de l’Observatoire des Délais de Paiement faisait déjà état d’une dégradation notoire au titre de l’année 2019. Le constat pour les TPE était alarmant, avec d’une part, une forte dégradation des délais clients et une augmentation de 23 jours entre 2018 et 2019 pour atteindre 226 jours (soit 7 à 8 mois), et d’autre part, un faible pouvoir de négociation illustré par une hausse de deux jours du délai de fournisseurs pour la même période. La TPE paye donc ses fournisseurs 109 jours avant d’être réglée elle-même.

Les PME, quant à elles, ont souffert d’une légère détérioration des délais de paiement avec en moyenne 3 jours supplémentaires pour ce qui est des délais clients. Cependant, l’analyse des sous-segments de la PME indiquait des écarts importants avec une tendance de dégradation accélérée, sur les dernières années, pour les plus petites PME, en particulier celles réalisant 10 à 50 millions de dirhams de chiffre d’affaires et 50 à 100 millions de dirhams de chiffre d’affaires.

Les premières estimations de l’impact de la pandémie du Covid-19 sur les délais de paiement laissent entrevoir un allongement de 40-45 jours pour les délais clients au titre de l’année 2020, pour tout type d’entreprise et de secteur d’activité confondus. Cette dégradation s’explique par les tensions importantes qu’a pu infliger cette crise sans précédent sur la trésorerie des entreprises.

Cela dit, nous restons optimistes quant au futur. Les modifications apportées par la CGEM, en collaboration avec le Ministère de l’Économie, des Finances et de la Réforme de l’Administration et du Ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Économie Verte et Numérique, à la loi sur les délais de paiement et la promulgation de la nouvelle loi, qui prévoit de remplacer des indemnités de retard par des sanctions pécuniaires, devraient inciter à une nette amélioration de la tendance.

 

-Le PLF 2022 marquera le début du déploiement de la loi cadre de la fiscalité. Et sera peut-être le premier test grandeur nature du prochain gouvernement s’il est constitué dans des délais rapides. Quelle mesure espérez-vous voir en priorité dans ce texte de loi ?

-Tout d’abord, nous tenons à exprimer notre satisfaction pour la publication de la loi 69-19, qui consacre un engagement formel pour l’élargissement de l’assiette fiscale, la rationalisation des dépenses fiscales, l’application de l’équité et la consécration de la fiscalité au service de la compétitivité.

En tant que représentant du secteur privé, il est évident que tous les aspects en lien avec la compétitivité de l’entreprise sont ceux sur lesquels nous avons le plus d’attentes. Dans ce cadre, dans nos propositions pour la LF 2022, nous avons conçu une vision autour de 4 axes, en alignement avec les ambitions formulées par le rapport de la CSMD, à savoir :

– La préservation de la compétitivité de notre secteur industriel en entamant la baisse et la révision des taux de l’IS en le ramenant à 25% en 2022 et de planifier sa baisse générale pour atteindre 20% à horizon de 5 ans ou encore en supprimant la cotisation minimale tel que convenu lors des assises de la fiscalité;

– La sécurisation des liquidités des entreprises en opérant la réforme de la TVA, la révision des taux, l’accélération et la généralisation de son remboursement ;

– La dynamisation de l’investissement marocain en maintenant la commande publique au moins au même niveau que l’année 2019, avec une quote-part allant de 35% à 40% au profit des TPME.

– Enfin, toutes les mesures proposées doivent être encadrées par une relation Administration-Entreprises fluide et transparente.

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