Aviation sanitaire : les opérateurs marocains dans le flou
Les sociétés marocaines spécialisées dans les voyages d’affaires et les évacuations sanitaires sont à l’arrêt depuis plus de quatre mois. Les pertes dans le secteur sont estimées à des dizaines de millions de DH. Les opérateurs nationaux sont dans le flou.
C’est ce que nous a confié Chakib Lahrichi, président de la société Alfa Air, joint par nos soins ce lundi 20 juillet. La société est présente au Maroc depuis 13 ans. Elle dispose de 4 avions, et emploie une vingtaine de personnes.
"L’activité n’a pas encore repris pour tous les opérateurs marocains" dans ce secteur, nous a-t-il déclaré.
"Dans le cadre de la crise sanitaire, nous avons arrêté de voler au mois de mars, en raison de la fermeture des frontières. Depuis, il y a eu des autorisations particulières délivrées à des avions étrangers pour le rapatriement de leurs citoyens ainsi que des évacuations sanitaires".
"A Alfa Air, comme nous proposons également le service 'Air ambulance', nous avons eu de nombreuses demandes pour rapatrier des malades marocains vers le Maroc, pour emmener des malades marocains vers l’étranger ou encore pour rapatrier des citoyens non Marocains dans leurs pays, mais toutes nous ont été refusées par le ministère du transport aérien, alors que des opérateurs étrangers, qui ont le même statut que nous, à savoir des compagnies aériennes non régulières à la demande, sont autorisés à effectuer des vols pareils".
"Nous avons envoyé des courriers au ministère de tutelle pour dénoncer cette situation, à laquelle nous n’avons aucune explication, mais en vain. Jusqu’à présent, nous n’avons pas encore eu de réponse".
"Je comprendrais qu’il y ait des raisons d’Etat ou sanitaires, mais lorsqu’un malade atteint de covid-19 veut quitter le pays, je ne vois pas où est le problème. A la rigueur, lorsqu’une personne souhaite entrer au Maroc, l’Etat a le droit de lui imposer des tests et une quarantaine... Mais lorsqu’il s’agit d’un étranger ou d’un malade qui veut quitter le Maroc, je ne vois pas où est le problème".
Oui aux vols cargo, non aux passagers
"Ce qui est anecdotique dans cette situation c’est que le Notam - notifications aériennes- nous autorise à transporter le fret, à condition que les pilotes ne quittent pas l’avion, que les arrêts soient raccourcis. C’est-à-dire qu’en quelque sorte, l’avion peut emmener une caisse de tomates à Paris, mais pas un malade", ce qui reste incompréhensible pour notre interlocuteur.
"Nous n’avons pas beaucoup de demandes pour le fret. Nous avons des petits avions de 6 à 9 passagers, et c’est très rare que l’on reçoit des demandes pour transporter de la marchandise", se plaint-il.
Des dizaines de millions de DH de pertes.
Selon les estimations de M. Lahrichi, les pertes dans le secteur sont énormes: " des dizaines de millions de DH".
"La situation est catastrophique. Nous n’avons pas volé depuis 4 mois, donc pas de recettes durant toute cette période, et contrairement à certaines activités, nous ne pouvons pas licencier les employés, parce qu’un avion a besoin d’être maintenu même quand il ne vole pas".
Selon le président d’Alfa Air, il y a trois types de maintenance:
- "La maintenance calendaire : c'est-à-dire, que l’avion vole ou pas, une visite technique doit être effectuée par mois ;
- La maintenance d’éléments à la limite de vie: contrairement à l’automobile, par exemple, où l’on a tendance à attendre qu’une pièce soit abîmée pour la remplacer, les pièces des avions ont des durées de vie limitées qu’il faut respecter (1 mois, trois mois, 2 ans, 10 ans….). Par exemple, dans un avion, un caoutchouc doit être remplacé tous les 5 ans, parce que même quand l’engin ne vole pas, le caoutchouc se détériore avec le temps. Et pendant les 4 mois d’arrêt, nous avons eu des pièces qui sont arrivées à la limite de leur vie, qu’il a fallu changer.
- La maintenance en fonction des heures de vol, mais comme nos avions ne volent pas, nous ne sommes pas concernés par cette mesure".
"On est donc obligé d'y faire face. Notre capitale c’est nos avions. Si on arrête de les entretenir, ce sera plus compliqué de les remettre en service après", poursuit notre interlocuteur.
"Côté employés, nous avons continué à les payer, mais avec beaucoup de retard. La situation est catastrophique, et je ne sais pas si nous allons tenir le coup".
Des prix 40% plus chers chez les opérateurs étrangers
"Début juillet, le gouvernement marocain a autorisé le déplacement par voies aériennes entre le Maroc et le reste du monde, mais avec certaines restrictions. Nous étions très contents de cette nouvelle, mais quelques jours après, le ministre des Affaires étrangères a annoncé que seules Royale air Maroc et Air arabia sont concernées par cette décision".
"Aux côtés des dizaines de millions de DH de perte, nous avons un énorme manque à gagner. Les opérateurs étrangers, actifs également au Maroc, ont doublé, voire triplé, leurs recettes durant la période du Covid, en raison de la forte demande", souligne M. Lahrichi.
"De plus, les prix qu’ils proposent sont 40% plus chers que ceux pratiqués par les opérateurs Marocains, et les paiements se font en devises."
"Par exemple, pour une évacuation sanitaire entre Casablanca et Malaga, un client pourrait débourser 55.000 DH chez une société marocaine, contre 10.000 euros chez des opérateurs étrangers. Un vol Casablanca-Paris coûterait 170.000 DH chez nous, contre 25.000 euros chez les sociétés étrangères".
Comment se font les évacuations sanitaires ?
"Nous avons plusieurs types de patients", nous explique notre interlocuteur, notamment :
- "Les étrangers couverts par des assurances, et qui veulent rejoindre leurs pays pour se soigner. Dans ce cas, ce sont les assurances qui déclenchent les vols ;
-Les patients marocains, qui ont besoin par exemple d’opérations urgentes, qui ne sont pas pratiquées au Maroc. Les demandes sont faites à titre individuel, lorsque le patient a les moyens de se payer les services de l’évacuation sanitaire, mais généralement, elles sont faites par les assurances.
"Autre point important, lorsque quelqu'un est dans l’urgence, et demande une évacuation sanitaire auprès d’une entreprise marocaine, le vol est mis en route dans les 2 ou 3h qui suivent, contrairement aux sociétés étrangères, qui doivent d'abord demander une autorisation. Les citoyens paient donc un prix plus élevé, mais le temps de réactivité est beaucoup plus long".
"Chez nous en 2 ou 3h, les mécaniciens préparent l’avion, les pilotes s’installent, les services concernés préparent le plan de vol, le cheminement, et coordonnent l’arrivée de l’ambulance à l’aéroport. Nous avons également une équipe médicale qui prend connaissance de l’état du malade pour voir quels sont les équipements qu’il faut mettre à bord, puis les formalités au niveau de l’aéroport et à la douane. A l’arrivée au pays de destination, nous avons une ambulance qui nous attend, et le médecin qui accompagne le patient doit le remettre au médecin sur place. Une procédure bien huilée, puisque nous proposons le service depuis 2007".
"L’aviation sanitaire est une activité d’utilité publique. On sauve des vies et des gens ont besoin de nous", conclut M. Lahrichi.
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