Déconfinement: les couches précaires seront plus exposées au coronavirus
Les conditions de travail, de déplacement et d'habitation de millions de personnes ne leur permettront pas de se protéger convenablement du virus après le déconfinement et la reprise de l'activité économique. Une nouvelle conséquence des inégalités sociales...
Le confinement a eu son lot d’inégalités sociales, notamment en termes de pertes de revenus ; le déconfinement aura le sien. A moins d’une semaine de la fin éventuelle de l’état d’urgence sanitaire, le 20 mai, le redémarrage progressif de l’activité économique et sociale s’annonce périlleux.
L’enjeu va être d’apprendre à vivre avec le virus ; de se protéger soi-même et de ne pas contaminer les autres. Mais en fonction de leur niveau socio-économique, tous les Marocains ne vont pas affronter le Covid-19 dans les mêmes conditions, les plus précaires étant les plus exposés.
''Les inégalités sociales que nous sommes en train de vivre en cette période de confinement vont s’étendre au déconfinement. Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne ; des personnes sont en première ligne, notamment celles qui exercent les métiers de la santé et des services, les ouvriers, les travailleurs dans les usines'', souligne Leila Bouasria, sociologue chevronnée aux problématiques liées aux milieux ouvriers.
''L’inégalité n’est pas seulement en termes d’exposition à l’épidémie au motif que ces travailleurs sont en première ligne, mais aussi dans les conditions d’exercice même de ces métiers. Dans certaines usines, les conditions de travail sont insalubres parce qu’il est difficile de respecter les mesures de distanciation sociale. Toutes les entreprises n’ont pas été formées à l’application de ces mesures'', ajoute-t-elle.
Pour rappel, en avril, des foyers de contamination dans des unités industrielles et commerciales sont apparus, notamment à Casablanca. Dans une usine de Ain Sebaa, 111 ouvrières ont été contaminées par le Covid-19.
Des déplacements limités et plus difficiles
''Comment les mesures barrières, notamment la distanciation sociale, vont-elles pouvoir être mises en œuvre dans les usines ? Concernant le travail à la chaîne, comment les process de travail vont-ils être modifiés pour que les ouvriers soient à 1,50 m l’un de l’autre ?'', s’interroge de son côté la sociologue Yolande Benarrosh, qui mène depuis une quinzaine d’années des recherches à Tanger sur des problématiques relatives au monde du travail.
D’autant que face à la réduction drastique des moyens de transport en commun, beaucoup de travailleurs sont désormais obligés de se rendre au travail à pied et voient leur temps de déplacement exploser. Et même lorsqu’ils peuvent les emprunter, ils réfléchissent à deux fois avant de le faire, craignant de contracter le Covid-19. ''Ils limitent aussi leurs déplacements en taxi, mais surtout pour des raisons financières ; leur situation ne leur permet pas de se déplacer quotidiennement en taxi.''
Des inégalités aussi en dehors du lieu de travail
A l'aggravation des inégalités sociales s’ajoute celle des inégalités de genre, observe également Leila Bouasria : ''Les femmes sont surreprésentées dans les métiers des services. Nombreuses sont les femmes de ménage notamment à continuer à travailler en cette période, et la plupart sont réticentes à exercer leur droit de retrait par peur de se retrouver au chômage. Cette situation inédite nécessitera des adaptations sous forme d’innovations.''
Les inégalités sociales se jouent aussi en dehors du lieu de travail. Beaucoup de travailleurs sont des migrants internes originaires des régions rurales et, une fois arrivés dans les grandes villes, sont contraints de cohabiter à plusieurs sous le même toit. ''A Tanger, certaines ouvrières vivent en colocation ; au minimum deux personnes par chambre, souvent trois, dans des appartements subdivisés en trois ou quatre chambres. On peut vite arriver à des colocations de neuf à douze personnes'', fait remarquer Yolande Benarrosh.
De surcroît dans des logements souvent exigus et peu aérés, ce qui peut exacerber les risques de contamination, et sans compter les rotations, très fréquentes dans ces foyers, où la location se fait d’ailleurs plus au lit qu’à la chambre. ''Avant même le Covid-19, ce turn-over générait des problèmes sanitaires énormes, notamment des pneumonies. Les usines auront beau prendre toutes les précautions, ces lits occupés à tour de rôle n’en resteront pas moins un gros problème'', ajoute-t-elle.
De plus, les usines et entreprises vont certes rouvrir progressivement, mais elles ne rouvriront pas toutes en même temps. Certains ouvriers qui reprennent le travail avant leurs colocataires vont donc devoir assumer seuls des charges plus élevées, les autres ayant suspendu leur loyer durant la fermeture des usines.
''Je pense que cette crise va contribuer à changer notre grille d’analyse des inégalités. Elle a rendu évidents des mécanismes de reproduction des inégalités, très subtils, très insidieux. Certaines inégalités sont effectivement là mais elles passent inaperçues ; elles ne sont pas visibles. Aujourd’hui, elles sont peut-être plus susceptibles de provoquer notre indignation parce qu’elles sont devenues visibles. Il faut remettre au centre du débat la valeur de métiers qui étaient dévalorisés ; revoir la hiérarchie sociale des métiers en accord avec leur utilité réelle'', conclut Leila Bouasria.
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