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Manifestation de Rabat: ce qu'elle a changé

La manifestation du dimanche 11 juin à Rabat est probablement la plus grosse qu’ait connue le Maroc depuis le printemps arabe de 2011. Sollicitées par Médias24, quatre personnalités qui suivent de près ou de loin  le Hirak proposent des pistes ou émettent des commentaires. 

Manifestation de Rabat: ce qu'elle a changé
Samir El Ouardighi
Le 12 juin 2017 à 16h41 | Modifié 11 avril 2021 à 2h42

La mobilisation massive de la manifestation improvisée à Rabat renvoie immanquablement à celles du mouvement du 20 février qui s’étaient arrêtées après le discours royal du 9 mars 2011. La manifestation du dimanche 11 janvier à Rabat donne-t-elle une dimension nationale au hirak d'Al Hoceima?

La première remarque concerne l’ampleur de la marche. 12.000 à 15.000 personnes selon les chiffres officiels et 52.000 selon un calcul de Tafra que l’on peut consulter ici. Hormis les troupes d’Al Adl, il n’y a pas eu vraiment de préparation. Le côté spontané ne donne que plus de portée à l’événement.

La seconde remarque concerne les participants: il y avait une forte présence de la mouvance “adliste“ qui essaie de se greffer systématiquement aux protestations qui ont une certaine ampleur.

Notre premier interlocuteur, sociologue, estime qu'il y avait aussi "une impressionnante diversité: de l’ouvrier au chômeur, de l’intellectuel au bourgeois, du gauchiste à l’islamiste".

"Ce fut une foule qui a crié sa colère. Beaucoup de Marocains n’admettent plus les inégalités sociales et de chances, l’absence ou l'insuffisance de méritocratie, le chômage des jeunes, la mauvaise formation, ce Maroc à deux vitesses où ceux qui ont les moyens fréquentent les meilleures écoles, se soignent dans les meilleures cliniques ou à l’étranger, tandis que les autres…"

"Les Marocains sont demandeurs de moralisation de la vie publique, de sincérité des discours. Ils veulent un discours politique sincère et crédible. Des partis qui sont de vrais partis. Une vie politique animée. Des canaux d’engagement politique. Ils veulent s’exprimer, se réaliser, s'engager. Ils veulent un paysage politique autonome, un personnel politique sincère et crédible", ajoute notre interlocuteur qui a souhaité rester anonyme.

"Le champ politique ressemble à un désert. Il n'y a pas de débat, pas ou plus vraiment de partis crédibles".

Le soutien de la grande manifestation de Rabat aux revendications socio-économiques d’Al Hoceima n’a fait que souligner le fossé existant entre deux Maroc aux préoccupations diamétralement opposées. Si ce ras-le-bol régional a commencé à s’exprimer après la fin tragique du poissonnier Fikri, il n’empêche que les manifestants de la capitale lui ont donné une dimension nationale.

Avec la perte de confiance des Marocains pour leurs partis et pour la classe politique, les regards se tournent désormais vers le Roi pour apporter une réponse politique même si certains pensent qu'il est encore possible de débloquer la situation en faisant appel aux institutions élues.

Interrogé par notre rédaction, Salah El Ouadie, président de l’association Damir, pense que le Souverain ne doit pas être sollicité à tout bout de champ.

"Les choses doivent encore mûrir et il ne faut pas agir sous le coup de la précipitation. Face à la demande socio-économique qui s’est exprimée au Rif, il convient de proposer une réponse adaptée à toutes les régions du Maroc qui souffrent des mêmes problèmes", affirme celui qui a tenté, en vain, une médiation entre les manifestants et les autorités.  

Selon lui, l’apaisement commencera d’abord avec la libération de tous les détenus du Hirak car la responsabilité des événements actuels incombe aussi aux autorités qui ne se sont jamais départies de l’ancienne mentalité consistant à regarder le citoyen de haut.

"Pour faire baisser la tension de ceux qui ne font plus confiance à leurs élites, il importe de satisfaire les revendications des manifestants (université, santé …) mais surtout de faire participer toutes les potentialités qui se sont exprimées pendant ces actions de protestation", conclut El Ouadie.

Pour Mohamed Ziane, défenseur des manifestants interpelés, la grande manifestation de Rabat a prouvé que les Marocains ne croient pas à la théorie du complot colportée par le gouvernement ou certains chefs d’accusation établis contre ses clients.

"A partir de là, il faut que la générosité royale permette de libérer les 130 détenus. Même si l’Etat tient à poursuivre les accusés, il faut les mettre sous le régime de la liberté provisoire. L’idéal serait de classer sans suite les procédures car dans certains cas, il faut embrasser votre ennemi même si on ne pardonne pas ses actes. Que la justice passe, et on avisera", demande l’avocat.

A la question de savoir comment faire pour rétablir la confiance et le calme au Rif, l’avocat déclare qu’en l’absence de crédibilité des institutions, le salut ne pourra venir que du Roi Mohamed VI.

"Il n’est pas souhaitable de faire appel au Chef de l’Etat à chaque problème mais devant la paralysie de nos institutions (partis politiques, élus, syndicats …), seul lui peut faire cesser les manifestations. Les revendications socio-économiques demanderont du temps pour être satisfaites mais pour faire patienter les gens, il faut un interlocuteur charismatique qui fasse l’unanimité", affirme  Me Ziane qui ajoute que ses clients incarcérés ne croient plus qu’à la parole royale.

A l’opposé de ces déclarations, le chercheur et journaliste Abdellah Tourabi n’est partisan d’une intervention royale qu’en tout dernier recours car toutes les voies n’ont pas été épuisées.

"L’approche sécuritaire utilisée ces derniers mois a échoué car le problème du Rif est avant tout multidimensionnel. L’absence de coordination entre gouvernement, élus locaux et de la région n’a fait qu’empirer la situation. Pour désamorcer la crise, il faut une union nationale sur le terrain or nous assistons à des escarmouches entre les ministres Louardi, Benabdellah et le président El Omari", se désole Tourabi qui espère encore qu’une tournée du Chef du gouvernement puisse débloquer la situation.

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Samir El Ouardighi
Le 12 juin 2017 à 16h41

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