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Abou Hafs: “Mélanger la prédication et la politique mène à l'échec”

Condamné à 30 ans de prison suite aux attentats du 16 mai à Casablanca et gracié en 2012, Mohamed Abdelwahab Rafiki revient sur l'histoire du salafisme au Maroc.

Abou Hafs: “Mélanger la prédication et la politique mène à l'échec”
Amine Belghazi
Le 25 janvier 2016 à 17h16 | Modifié 25 janvier 2016 à 17h16

L'occasion également de faire le point sur la participation des différentes formations islamistes présentes sur la scène politique marocaine, sur les raisons de leurs succès et de leurs échecs.

Médias 24: Vous êtes considéré comme l'un des symboles du salafisme au Maroc. Comment ce courant s'est-il introduit au royaume?

Abou Hafs: Il existe plusieurs courants à l'intérieur de ce que l'on appelle la pensée salafiste. Au Maroc, deux genres dominent: il s'agit de l'idéologie salafiste de l'Orient (Machrek) et du salafisme nationaliste.

Dans l'histoire, le premier courant a été importé pour servir les sultans Mohamed Ben Abdellah et Moulay Souleiman pour contrer l'avancée idéologique des différentes zaouias. Le pouvoir de la pensée salafiste à tendance wahhabite s'est accentué au fur et à mesure que le pouvoir se renforçait en Arabie Saoudite, jusqu'à devenir une idéologie dominante dans les différents pays musulmans.

Au Maroc, cette tendance s'est manifestée par l'ouverture de nombreuses écoles coraniques faisant l'apologie de la pensée wahhabite.
Durant les années 90, la guerre du Golfe a permis de voir émerger un nouveau courant au sein du salafisme classique, portant le nom de Salafia Jihadia qui, à son tour, a donné naissance à plusieurs ramifications.

Le deuxième courant salafiste qui s'est installé au Maroc, qualifié de salafisme nationaliste, est très différent de son prédécesseur. Il s'agit d'un mouvement moralisateur et réformateur qui a servi de base intellectuelle à la lutte anticolonialiste au Maroc, surtout à l'égard du colon français, qui instaurait une domination à la fois politique et culturelle.

Le mouvement salafiste nationaliste a beaucoup contribué à l'indépendance du pays, sous l'influence de penseurs tels que Abou Chouaib Doukali et de son disciple Allal El Fassi, ou encore Mohamed Belarbi Alaoui.

-Les observateurs considèrent que le mouvement salafiste au Maroc s'inspire largement de l'idéologie wahhabite, tant sur le volet de la prédication que dans le champ politique. Etes-vous du même avis?

-Il existe une réalité: la plupart des mouvements salafistes existants sont influencés par les idées tirées des prêcheurs wahhabites, malgré les tentatives de séparation entre le salafisme marocain et le salafisme d'Orient.

En politique, plusieurs tentatives d'intégration ont ou ont eu lieu. Des mouvements comme ceux de Mohamed El Fizazi, Hassan Khattab ou encore le parti (MDS) de l'ancien commissaire Mahmoud Archane, conduiront à davantage de dispersions et de scissions. Je reste convaincu que ces mouvements n'ont aucun avenir en politique, ni aucun horizon, pour avoir approché de près ces formations politiques.

A mon niveau, j'ai intégré le parti de la Renaissance et de la vertu après ma libération. J'essaye de jouer un rôle non pas en tant que figure du salafisme au Maroc, mais en tant qu'intellectuel qui souhaite intégrer la vie politique dans son pays.

Les formations qui prétendent entrer en politique par la porte de la pensée salafiste n'auront sans doute aucun succès. D'ailleurs, la plupart des personnes qui ont rejoint ces groupes n'ont aucune vision politique et ne sont pas prêts. Leur seul objectif est de subvenir à leurs besoins matériels en essayant de s'intégrer dans la société en tournant la page de leurs années de détention.

-Quel diagnostic faites-vous de l'échec du salafisme politique au Maroc?

-En plus du fait que les salafistes ne disposent d'aucun projet de société, il leur manque énormément de références. L'action politique a besoin d'un grand effort d'investissement, d'une vision claire, de moyens adéquats et d'une base populaire.

Actuellement, force est de constater que le courant salafiste au Maroc souffre de l'absence d'un leader capable de fédérer une partie de l'opinion publique. Cette situation n'est pas propre au Maroc. Plusieurs exemples illustrent l'échec du salafisme politique. Certains grands partis dans le monde, et notamment le parti salafiste Nour en Egypte, ont montré leurs limites.

Ce qu'on peut retenir comme conclusion, c'est que le mélange entre la prédication et la politique conduit à un échec certain

S'ils souhaitent intégrer le paysage politique marocain, les salafistes ont besoin d'une refonte de leur approche et de leur réflexion. Aujourd'hui, une personne ne peut se considérer salafiste que si elle obéit à un mode de pensée basé sur les préjugés, la catégorisation des différences politiques, le rejet de la coexistence avec de grandes franges de la population... etc.

Ces idées bousculent toute tentative d'intégration du salafisme politique dans la société.

-Par analogie, comment le PJD, qui est né d'un mouvement de prédication proche idéologiquement du courant des frères musulmans en Egypte, a-t-réussi son ascension politique, malgré le fait que plusieurs de ses membres adoptent un discours qui exclut les différences?.

-Comme vous le savez, les courants islamistes dans le monde ne suivent pas tous le même référentiel. Mais on peut dire que dans le monde arabe, deux partis d'inspiration "frériste" ont réussi leur introduction en politique. Il s'agit des mouvements islamistes, en Tunisie et au Maroc.

La raison principale de ce succès est due au fait que ces formations politiques sont plus développées que les autres, malgré le fait que certaines personnes prônent à l'intérieur du parti un discours de rejet. On peut dire que le discours du parti est relativement plus ouvert que ceux des autres partis appartenant au même courant.

Il est vrai que le PJD est né à partir d'un organisation de prédication, mais la transition vers la vie politique ne s'est pas faite du jour au lendemain. Un courant important au sein du parti a poussé à la séparation entre le volet de la prédication et de l'action politique. C'est ce qui a fait le succès du parti.

D'ailleurs, j'ai assisté à une conférence organisée par la jeunesse du PJD la semaine dernière. Les propos tenus par des dirigeants du parti étaient très courageux et tendaient vers l'instauration d'un système qui sépare le civil du religieux, la politique de la prédication.

-Pensez-vous que la revendication de la laïcité est une preuve de maturité de la scène politique en général, et des partis islamistes en particulier?

-Le mouvement islamiste est passé par plusieurs étapes, qui lui ont permis de mûrir petit à petit. Le problème réside dans la connotation du terme "laïcité".

Les modernistes, ainsi qu'une grande frange des islamistes la revendiquent sans pour autant la nommer. Ils sont d'accord pour l'instauration d'un droit positif, pour l'abandon des règles religieuses désuètes, voire même à contextualiser certains textes législatifs que contient le Coran.

Mais l'utilisation du terme laïcité est quasi-prohibée, surtout dans les milieux islamistes. Car durant longtemps, ce mot a été associé dans leur imaginaire au combat anti-religieux, à la déliquescence des valeurs ou à l'athéisme.

En pratique, on constate que le Parti de la justice et du développement s'éloigne des règles religieuses et agit selon un référentiel qui se rapproche des préceptes de la laïcité et ils en sont conscients. Il y a quelques années encore, il faut le noter, ces mêmes personnes déclaraient qu'elles étaient forcées à avoir recours à la laïcité pour continuer d'exister, mais aujourd'hui, je pense qu'elles sont conscientes que c'est une nécessité. Elles en sont convaincues, au delà des simples calculs stratégiques.

-En islam, le principe de "taqia" donne le droit aux musulmans de dissimuler leur foi ou d'adapter leurs discours en fonction du contexte et du public. Dans ce cas, qui nous garantit que les islamistes ne couperont pas l'herbe sous les pieds des démocrates, une fois qu'ils auront une base populaire plus large?

-Je pense que l'angle de vue a changé, il était possible d'avoir cette crainte avant, mais après le printemps arabe, les choses ont changé. Ces choses pouvaient être craintes lorsque la structure du pouvoir était verticale ou lorsqu'il n'y avait pas d'opposition ou de contestation possible.

Actuellement, je n'accuse pas les formations politiques d'inspiration religieuses et ne les dédouane pas non plus. Quoi qu'il en soit, il s'agit aujourd'hui d'une nouvelle configuration où plusieurs forces influencent et observent le travail politique. La société civile s'est renforcée et s'est dotée des outils qui lui permettent de dénoncer, le cas échéant, les écarts des responsables politiques, aidée pour cela par les réseaux sociaux. 

Une chose est sûre en tout cas; aucun parti politique islamiste ne peut survivre aujourd'hui sans faire preuve de flexibilité. On constate d'ailleurs que ces opinions d'ouverture dépassent le cadre du discours politique.

Il existe aujourd'hui une grande littérature produite par les intellectuels musulmans, qui défend les idées de cohabitation et de vivre ensemble entre les différentes communautés. Ses penseurs appellent à l'abandon de l'ancienne littérature basée sur un référentiel de renfermement et de communautarisme.

En définitive, tout porte à croire que les islamistes n'adoptent pas le discours de tolérance par opportunisme, mais réellement parce qu'ils croient à ses valeurs.

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Amine Belghazi
Le 25 janvier 2016 à 17h16

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