Gilles Kepel: “Personne ne peut prédire où va le monde arabe”
ENTRETIEN. L’école de gouvernance et d’économie (EGE) a accueilli jeudi 18 septembre le politologue français, Gilles Kepel, spécialiste des pays arabes et de l’Islam pour intervenir sur un thème brûlant, "Les bouleversements vécus par le Moyen-Orient et leurs conséquences en Europe et au Maghreb". L’occasion pour Médias 24 de l’interroger sur l’actualité.
D’entrée de jeu, le politologue assure qu’en 35 années d’analyse politique du monde arabe, c’est la première fois qu’il observe des bouleversements géopolitiques d’une telle ampleur.
-Médias24: Comment analysez vous les causes de la situation actuelle au Moyen-Orient ?
Gilles Kepel: Il y a une redistribution majeure des cartes depuis l’implosion en cours du système Sykes-Picot* qui assurait depuis un siècle la stabilité des frontières dans les pays du Moyen-Orient.
Les printemps arabes ont généré des transformations inattendues dans les pays du Moyen-Orient et du Maghreb. Hormis les guerres civiles qui font rage en Libye, en Irak et en Syrie, c’est incontestablement l’émergence de l’armée du Da’ech qui focalise l’attention mondiale.
-En quoi ce mouvement constitue-t-il une menace pour l’ensemble de la planète ?
-Ce mouvement jihadiste salafiste n’épargnera pas le monde occidental car s’il fait des émules au Machrek et au Maghreb, il séduit aussi nombre d’étrangers musulmans ou fraichement convertis. Pour l’armée du Da’ech, le terrain de jeu est désormais planétaire et non plus cantonné au seul monde arabe.
Cette nouveauté représente une véritable menace et inquiétude pour les pays arabes et européens. Les apprentis jihadistes sont tentés de mettre à profit leur savoir-faire mortifère dans leur mère-patrie afin de faire flotter le drapeau noir de l’armée du Da’ech à travers le monde.
-Qu’est-ce qui séduit ces jeunes venus de tous les pays du monde ?
Le successeur d’Al Qaida doit son succès à l’apparition d’un nouveau business-modèle inédit alors. Les militants sont recrutés et formés militairement pour devenir des électrons libres dans leurs pays d’origines afin d’essaimer la planète entière.
Ils ne sont plus dirigés de manière centralisée par un chef comme Oussama Ben Laden par qui il fallait passer pour être financés ou prendre des instructions. L’initiative personnelle est encouragée tant qu’elle répond à l’idéologie expansive qui est la base de ce salafisme des temps modernes.
L’armée du Da’ech fonctionne sur le modèle du wahabisme comme au début du 20è siècle avec des razzias meurtrières chez tous ceux qui ne pensent pas comme eux.
Ce phénomène pose des problèmes dramatiques pour l’ensemble du monde car une partie de ses militants est encouragée à exporter cette idéologie de mort par des moyens meurtriers.
-Dans cette volonté d’expansion du Da’ech, que sera le Moyen-Orient à l’avenir?
-Personne n’est en mesure de prédire à quoi ressemblera le Moyen-Orient dans les cinq années à venir ni si certains pays comme l’Irak ou la Libye continueront à exister sur la carte du Moyen-Orient.
-Quelle est la stratégie mondiale sous l’égide américaine pour lutter contre l’État dit islamique?
-La seule stratégie actuelle visible est celle du «containement» qui prône l’arrêt de l’expansion de l’Etat Islamique (EI) par des moyens militaires aériens.
Cependant, les bombardements contre l’Etat islamique ne peuvent pas faire office de stratégie efficace à court terme car la précédente coalition menée en Libye n’a abouti qu’à y instaurer le chaos.
Si en 2003, l’invasion anti-Saddam était mue par une «coalition of the willing» (ceux qui veulent bien), celle contre l’EI sera menée par "of the unwilling" c'est-à-dire par les pays qui ne peuvent pas faire autrement ou qui n’ont plus le choix.
Hormis les américains, l’autre chef de file de cette nouvelle coalition est paradoxalement l’Arabie Saoudite qui a été le principal responsable idéologique et pourvoyeur financier de l’armée du Da’ech.
Le wahabisme a toujours été la mère laitière du "salafisme-jihadiste" et les liens de ce pays avec Da’ech sont avérés de longue date.
-Dans ce contexte contradictoire, quel peut être l’avenir politique de l’Arabie Saoudite ?
-Tôt ou tard, ce pays payera le prix de son jeu déstabilisateur pour la région et dangereux pour l’ensemble de la planète. A l’image de l’empereur Jules César et de son parricide de fils adoptif Brutus, elle pourrait subir les coups mortels de la part du monstre qu’elle a enfanté indirectement.
-A qui peut-on attribuer la paternité de cette menace, au monde musulman ou au monde arabe?
-Certainement aux deux même s’il est indéniable que dans les pays arabes, les problèmes sont plus nombreux. L’ascension fulgurante de l’armée du Da’ech fait passer les cadres de son ancêtre Al Qaida pour des enfants de chœur en matière de menace terroriste.
*Ces accords signés entre la Grande-Bretagne et la France (1916) ont partagé le Moyen-Orient en zone d’influences coloniales pour contrer les revendications de l’ex-empire ottoman.
à lire aussi
Article : Mondial 2026. Comment le Maroc a rivalisé avec le Brésil
ANALYSE. Après une première demi-heure très aboutie, l’équipe nationale a payé le prix de ses ambitions avant de se rendre à la raison face au Brésil, samedi 13 juin, lors de la première journée du groupe C. Si Ayyoub Bouaddi et Achraf Hakimi ont survolé la rencontre, le capitaine de l’EN n’est pas exempt de tout reproche sur le but égalisateur. Mais il n’est pas le seul.
Article : Fouzi Lekjaa : “Le Maroc ne doit son influence qu’à ses résultats”
Rumeurs d’influence, projet sportif marocain, CAF, FIFA, binationaux… Dans un entretien accordé à Al Jazeera, Fouzi Lekjaa défend une vision globale du football national et un modèle structuré, fondé sur la formation, la performance et l’impact social. Il écarte toute idée d’influence occulte ou de “pouvoir caché”.
Article : Made in EU : Renault et Stellantis plaident pour l’Europe, mais gardent une porte ouverte au Maroc
Dans une position commune adressée aux députés européens, Renault, Stellantis et Volkswagen soutiennent le principe d’un contenu européen de 70% pour les véhicules électriques. Les trois groupes demandent que seules les activités réalisées dans l’Union européenne et l’Espace économique européen soient comptabilisées comme européennes. Le Maroc resterait donc en dehors de ce calcul, mais pourrait continuer à jouer un rôle dans les chaînes de production grâce à la marge de 30% prévue pour les pays tiers.
Article : Qui sont ces Marocains qui traversent la planète pour leur équipe nationale ?
À la suite de la qualification historique des Lionceaux de l’Atlas pour la finale de la Coupe du monde U20 au Chili, près de 600 Marocains ont réussi à rejoindre Santiago en moins de quarante-huit heures. Derrière cette mobilisation exceptionnelle émerge une autre question : qui étaient ces femmes et ces hommes prêts à parcourir plus de 10.000 kilomètres pour assister à une finale mondiale de jeunes ? L’enquête révèle une réalité bien plus complexe et plus riche que l’image traditionnelle du supporter de football.
Article : Fiat prépare le lancement de deux nouveaux modèles : Fastback et Grizzly
Fiat élargit sa gamme avec deux nouveaux modèles destinés au segment C : les Fiat Fastback et Fiat Grizzly, dont le lancement est prévu en Afrique & Moyen-Orient au second semestre 2026.
Article : Gaz naturel : après le repli d’avril, les importations du Maroc repartent à la hausse
Les importations marocaines de gaz naturel via le gazoduc Maghreb-Europe (GME) retrouvent une dynamique haussière, après un creux en mars et avril qui avait alimenté les craintes d’une crise d’approvisionnement. En cause, non pas les tensions au Moyen-Orient, mais une demande électrique saisonnière plus faible, accentuée cette année par une production hydroélectrique exceptionnelle. Explications.