img_pub
Rubriques
Publicité
Publicité
IDEES

Les vraies causes du printemps arabe

Brahim Slimani, un jeune «excédé par le chômage et la misère» s’est immolé le 28 avril à Sidi Bouzid, où Mohammed Bouazizi avait commis le même geste en 2010.

Les vraies causes du printemps arabe
Emmanuel Martin
Le 9 mai 2013 à 15h39 | Modifié 11 avril 2021 à 2h35

Plus de deux ans après sa « révolution », celle-ci reste à refaire en Tunisie. Pour la bonne et simple raison qu’observateurs et politiques sont passés à côté du problème principal.

Médias et observateurs pointaient en effet l'autoritarisme politique des pays comme la Tunisie et l'Egypte comme cause de leurs révoltes populaires. Il est certain que l'absence de réel choix démocratique, en particulier avec une parodie régulière d'élections, constituait un élément principal d’explication de ces soulèvements populaires. Mais la plupart des observateurs ont omis l'autre cause du printemps arabe : le manque de liberté économique (même s’ils ont pu mentionner la «corruption»). Car, en réalité, ces pays connaissaient depuis des années non seulement une parodie de démocratie, mais aussi de capitalisme.

Une révolution du laissez-faire

Dans un article de Février 2011, l'économiste péruvien Hernando de Soto utilisait le terme «apartheid économique» pour décrire la situation en Egypte pendant l'ère Moubarak.

Habib Sayah, militant tunisien, qui a depuis lancé l'Institut Kheireddine, expliquait dans un article lumineuxcomment la révolte tunisienne avait commencé comme une révolution pour le libre-échange, une révolution pour le laissez-faire, une révolution pour la liberté économique : quand Mohammed Bouazizi s’immole, c’est le cri de désespoir d'un petit entrepreneur, empêché par les autorités de son pays de faire des affaires, le petit commerce informel de la vente de fruits et légumes, afin de gagner assez d'argent pour nourrir sa famille.

 Bouazizi n'était pas un militant politique, il ne se préoccupait pas de politique : il n'avait pas le temps pour cela, trop occupé à essayer de surmonter tous les obstacles, à la fois formels et en termes de corruption, que les pouvoirs publics mettaient sur le chemin de petits entrepreneurs.

Le 17 Décembre 2010, au prétexte qu'il n'avait pas payé une amende, les autorités ont pris tous ses fruits et sa balance électronique. À ce moment précis, non seulement il a perdu tout ce qu'il avait pour subvenir aux besoins de sa famille, mais désormais, il ne pouvait plus rembourser ses dettes…

Les décideurs publics pointent souvent du doigt le secteur informel comme un problème. Mais n’est-ce pas plutôt eux le problème ? Car, pourquoi Bouazizi était-il dans le secteur informel ? Pourquoi ne menait-il pas une petite entreprise formelle ? Il était un homme qui travaillait dur : comment expliquer ce paradoxe ?

La réponse réside dans le manque de liberté économique en Tunisie. L'équipe de De Sotoa calculé que, pour créer une entreprise formelle, il aurait fallu 55 démarches administratives qui prennent jusqu'à 142 jours et coûtent l'équivalent de 3.233 $ (environ un an des revenus de Bouazizi). Et même si Bouazizi avait eu de telles ressources, il aurait été pratiquement impossible pour lui de les mettre en commun avec de nouveaux partenaires, de profiter d’une responsabilité limitée pour protéger son patrimoine et celui de sa famille, ou même attirer de nouveaux investisseurs en émettant des actions. Le rapport de la liberté économique dans le  mondeen 2009 classait l'Egypte  93ème et la Tunisie 94ème (sur 141 pays).

Pourquoi une explication si évidente du printemps arabe - en termes de manque de liberté économique – a-t-elle été omise ?

« Pro-business » n’est pas « pro-marché » : l’illusion du capitalisme de copinage

La première réponse réside probablement dans le fait qu'il semble que ces pays avaient justement troqué une véritable démocratie contre un modèle de croissance économique favorable aux entreprises et en conformité avec le credo des institutions de Bretton Woods. Une sorte de modèle de développement du type « capitalisme en échange de la démocratie ». Il y avait probablement une attitude « pro-business » au niveau des preneurs de décision, en particulier pour les entreprises proches du pouvoir politique, mais pas une attitude « pro-marché ». La différence est importante.

La détermination d'une élite à écarter la concurrence afin de monopoliser les rentes du pays nécessitait d'éviter le financement d'une opposition sérieuse : maintenir la pauvreté était presque un impératif.

Mais pauvreté signifiait aussi montée des mouvements radicaux, justifiant davantage d’autoritarisme : le cercle vicieux entre oppression économique et politiquese fermait. Cette apparence de « pro-business » de la part de ces régimes (en fait des régimes de « capitalisme de copinage ») et la confusion de celle-ci avec la liberté économique « pro-marché », est probablement une explication de pourquoi les observateurs ne se rendent pas compte que l'absence de liberté économique était en fait le problème.

Indignés ?

La deuxième réponse à pourquoi les commentateurs n'ont pas vu le printemps arabe comme une révolution pour le « laissez-faire » réside sans doute dans les « révoltes » parallèles qui ont eu lieu aux États-Unis et en Europe: Occupy Wall Street ou les Indignés.

Il a pu sembler « évident » à beaucoup que les deux « Printemps » avait une cause similaire. Même si la crise de l'Occidentétait en réalité celle d’un modèle démocratique dysfonctionnel, l'interprétation dominante (erronée) était celle d’une crise de l’ultralibéralisme, de la déréglementation et, en fin de compte, de la liberté économique : il aurait été alors, sur cette base, difficile que ces observateurs ordinaires détectent la cause réelle du printemps arabe, vu comme « parallèle », dans l'absence de liberté économique.

Si le printemps arabe avait été largement interprété comme une révolution pour le « laissez-faire »,  cela aurait certainement suscité plus de réflexions sur le rôle central de l'entrepreneur dans le développement économique, et du rôle fondamental de la liberté économiquepour laisser s’épanouir cet entrepreneuriat générateur de prospérité.

Or, l'avenir du printemps arabe réside précisément dans la capacité des nouveaux gouvernements démocratiquement élus à mettre en œuvre des mesures empêchant le capitalisme de copinage, rétablissant l’état de droit et favorisant la liberté économique, dans le but d'assurer la prospérité générale. Malheureusement, ils ne prennent pas cette voie. Il risque d'y avoir encore beaucoup de Mohammed Bouazizi et de Brahim Slimani.

 

Emmanuel Martin est analyste sur www.LibreAfrique.org.

Publié en collaboration avec LibreAfrique.org


 

Si vous voulez que l'information se rapproche de vous Suivez la chaîne Médias24 sur WhatsApp
© Médias24. Toute reproduction interdite, sous quelque forme que ce soit, sauf autorisation écrite de la Société des Nouveaux Médias. Ce contenu est protégé par la loi et notamment loi 88-13 relative à la presse et l’édition ainsi que les lois 66.19 et 2-00 relatives aux droits d’auteur et droits voisins.
Emmanuel Martin
Le 9 mai 2013 à 15h39

à lire aussi

Ligue des champions de la CAF : l’AS FAR élimine la RS Berkane et rejoint Mamelodi Sundowns en finale
Football

Article : Ligue des champions de la CAF : l’AS FAR élimine la RS Berkane et rejoint Mamelodi Sundowns en finale

Battu 1-0 à l’extérieur, le club rbati a validé son billet grâce à son succès 2-0 à l’aller, retrouvant l’ultime rendez-vous continental pour la première fois depuis 1985, où il avait été sacré.

Éducation : le Maroc renforce sa coopération avec l’université chinoise Beihang
Quoi de neuf

Article : Éducation : le Maroc renforce sa coopération avec l’université chinoise Beihang

Le ministère marocain de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports a signé vendredi 17 avril à Rabat une convention de partenariat avec l’université chinoise Beihang University, visant à renforcer la coopération bilatérale en matière d’enseignement, de recherche scientifique et d’innovation technologique.

Sahara : Bruxelles se projette déjà sur l’investissement
DIPLOMATIE

Article : Sahara : Bruxelles se projette déjà sur l’investissement

Sur Medi1TV, la haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères a présenté l’issue "politique" du différend autour des provinces du Sud comme un facteur d’accélération d’une dynamique européenne déjà amorcée sur le terrain.

Agents de gardiennage : vers la fin des journées de 12 heures payées seulement 8
NATION

Article : Agents de gardiennage : vers la fin des journées de 12 heures payées seulement 8

Le gouvernement, en concertation avec les partenaires sociaux, veut corriger une situation persistante en revoyant le cadre légal applicable aux amplitudes horaires dans la sécurité privée.

Cinéma. Dans “Calle Málaga”, Maryam Touzani célèbre la vie et lève le tabou de la vieillesse
CULTURE

Article : Cinéma. Dans “Calle Málaga”, Maryam Touzani célèbre la vie et lève le tabou de la vieillesse

Né de la douleur, de la perte et du besoin de garder vivant le souvenir de sa mère, le nouveau film de Maryam Touzani se veut un hommage à la renaissance. Dans les rues de Tanger, la réalisatrice nous confie son souhait de transformer la vieillesse en un privilège et de faire de la fiction un espace de liberté pour filmer la persistance de l'être et l'amour de la vie.

Race to the bunkers: Algiers rattled by the FAR’s technological rise
Defense

Article : Race to the bunkers: Algiers rattled by the FAR’s technological rise

Satellite images circulating on social media point to unusual activity across the border. The Algerian army appears to be stepping up the construction of underground structures, underscoring its concern over the precision of Moroccan strike systems.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité