Dans le Haut Atlas marocain, l’Observatoire de l’Oukaïmeden se veut un hub scientifique mondial
Derrière ses dômes blancs, l’Observatoire de l’Oukaïmeden s’est mué en quelques années en une véritable machine à découvertes. Fort de plus de 4.700 objets célestes identifiés et de collaborations internationales de haut niveau, il s’affirme désormais comme une infrastructure stratégique, à la croisée de la recherche, de la technologie et de la souveraineté scientifique. Et ce n'est qu'un début.
C’est un sanctuaire de silence et de technologie que les astronomes du monde entier nous envient. Perché à 2.765 mètres d’altitude au cœur du Haut Atlas, l’Observatoire de l’Oukaïmeden (OUCA) bénéficie de conditions astroclimatiques frôlant la perfection : un ciel d’une pureté absolue, une pollution lumineuse quasi inexistante et une stabilité atmosphérique qui permet aux instruments d'atteindre une précision chirurgicale.
Si l’inauguration officielle de l’infrastructure actuelle date de 2007, l’histoire de ce sommet avec les étoiles est bien plus ancienne : les premières mesures astronomiques y ont débuté il y a plus de quarante ans. Aujourd'hui, l'OUCA n'est plus un simple poste d'observation, mais l’un des meilleurs sites d’étude de l'Univers sur l'ensemble du continent africain, intégré aux réseaux mondiaux de référence.
Mais derrière l'image "carte postale" des dômes se détachant sur les crêtes enneigées, se cache une infrastructure stratégique gérée depuis Marrakech par l’Université Cadi Ayyad. Véritable plateforme de recherche de pointe, l’Observatoire combine désormais robotisation des télescopes, analyse de données massives (big data) et collaborations de haut vol. Sous l’impulsion de sa nouvelle direction, ce fleuron de la science marocaine ne se contente plus de son héritage ; il s’apprête aujourd’hui à franchir un nouveau cap pour devenir un pôle d’excellence totalement autonome.
Un palmarès scientifique de rang mondial
Si l’Observatoire jouit d’une telle aura internationale, c’est avant tout par la force de ses résultats, qui imposent le respect de la communauté scientifique mondiale. Véritable "machine à découvertes", l’instrument MOSS (Morocco Oukaïmeden Sky Survey) en est le fer de lance. Opéré à distance par une collaboration tripartite entre l'Université Cadi Ayyad, la France et la Suisse, ce télescope de 500 mm est devenu une référence dans la détection des petits corps du système solaire.
Depuis son lancement en octobre 2011, le projet a transmis plus d’un million et demi de mesures d’astrométrie au Minor Planet Center (MPC). Son tableau de chasse est impressionnant : 4.762 nouvelles désignations d'objets célestes, soit une moyenne de 50 découvertes par mois.
Grâce à MOSS, l’OUCA a permis d'identifier 205 astéroïdes numérotés, 13 objets géocroiseurs (NEOs) potentiellement dangereux pour la Terre et 4 comètes. Cette efficacité redoutable a permis à l’instrument d'être classé 18e mondial en 2025, après avoir même flirté avec le Top 10 mondial en 2017.

L’autre pilier de cette excellence est le télescope TRAPPIST-North, fruit d'un partenariat emblématique avec l'Université de Liège en Belgique. Symbole de la coopération Nord-Sud, cet instrument consacre 50% de son temps à l'étude des exoplanètes et 50% aux comètes et astéroïdes.
Il a acquis une renommée historique en jouant un rôle de premier plan dans la caractérisation du système TRAPPIST-1, devenu une référence mondiale pour la recherche de traces de vie hors de notre système solaire. Aujourd'hui, TRAPPIST-North continue d'alimenter les bases de données des plus grands instruments spatiaux, comme le télescope James Webb (JWST).

Cette dynamique se traduit par une production académique d'une densité rare pour la région. Au cours des cinq dernières années, les équipes de l’OUCA ont signé plus de 240 publications scientifiques, avec une moyenne de 48 articles par an.
Signe de la qualité de ces travaux, 142 de ces articles ont été publiés dans des revues de rang A (Q1-Q2), les plus prestigieuses de la discipline. Avec un indice h de 38 et une dizaine de thèses soutenues en cotutelle internationale, l’Observatoire prouve que la recherche marocaine ne fait plus de la figuration, mais produit de la donnée stratégique et forme les astrophysiciens de demain.
Vers un modèle économique hybride et une autonomie stratégique
Gérer une infrastructure de pointe à 2.750 mètres d’altitude n’est pas seulement un défi technologique, c’est aussi un défi financier permanent. Le directeur de l'Observatoire, le Dr Abdelmajid Benhida, a livré sa vision dans un entretien avec Médias24.
Actuellement, l’Observatoire repose sur un modèle hybride ingénieux articulé autour de trois piliers complémentaires : un soutien institutionnel solide de l’Université Cadi Ayyad (UCA), la captation de projets de recherche compétitifs et le développement de collaborations internationales structurantes.
"Dans cette phase cruciale de développement, le soutien de l’Université demeure essentiel et pleinement souhaité", souligne le Dr Abdelmajid Benhida. Pour lui, ce financement public n'est pas qu'une simple subvention, mais le "socle de stabilité indispensable" à la planification scientifique sur le long terme. C’est ce qui permet de sécuriser les opérations quotidiennes, d’assurer la maintenance lourde du site face aux rigueurs du climat de haute montagne et de piloter la montée en puissance des infrastructures.
L’OUCA a pourtant déjà amorcé une stratégie audacieuse de diversification de ses ressources. L’Observatoire s'appuie désormais sur des programmes européens de grande envergure, tels que ARES et VLIR-UOS, qui visent à consolider ses capacités de financement à moyen terme. Au-delà de l’aspect financier, ces initiatives intègrent le renforcement des capacités institutionnelles, l’acquisition d’équipements de nouvelle génération et le transfert de connaissances.
En poste depuis mars 2026, le Dr Benhida ambitionne d’opérer un changement de paradigme avec la précédente direction. La trajectoire actuelle vise une autonomie progressive de financement. À long terme, l’objectif est de transformer l’OUCA en une structure capable de générer ses propres ressources, notamment via des services de pointe et des projets intégrés associant science et innovation, pour les réinvestir directement dans la recherche, le renouvellement des équipements et la formation d'excellence.
"L’idée est d’évoluer de manière graduelle et maîtrisée vers un modèle plus autonome, tout en maintenant un appui institutionnel fort, garant de la pérennité et du rayonnement international de nos activités", précise le directeur de l'OUCA.
Sentinelle de l’espace : le nouveau virage stratégique du SSA
L’une des évolutions les plus marquantes, et sans doute la plus stratégique pour l’avenir, est l’engagement massif de l’Observatoire dans la surveillance de l'espace (SSA - Space Situational Awareness). Dans un contexte mondial où les orbites terrestres deviennent saturées par la multiplication des satellites et des débris spatiaux, l’OUCA est devenu un maillon indispensable de la sécurité orbitale internationale.
Cette montée en puissance s’appuie sur un réseau de partenariats technologiques de pointe. L’Observatoire s'est allié récemment au secteur privé polonais via Sybilla Technologies, à travers un accord qui inclut l’installation de capteurs dédiés, le partage de données en temps réel et le développement de projets conjoints mêlant recherche et innovation.
L'OUCA collabore déjà avec le réseau sud-coréen OWL-Net pour le suivi des satellites, et a accueilli en 2025 le projet italien FlyEye, un instrument de nouvelle génération spécialisé dans la surveillance des objets géocroiseurs.

Le virage technologique est aussi numérique. Avec le projet britannique SpaceFlux, l’Observatoire intègre désormais l'intelligence artificielle pour automatiser la détection et le suivi des débris qui menacent les infrastructures orbitales.
Parallèlement, le renforcement des coopérations, avec l’Argentine (Observatoire Félix Aguilar) en astrométrie et avec l’Arabie saoudite (KACST, RCMC) pour l’observation du croissant lunaire, permet d’intégrer l’OUCA dans un réseau mondial de référence.
Ces initiatives dépassent le cadre de la simple astronomie contemplative. En surveillant les "autoroutes de l'espace", l'OUCA est ainsi capable de suivre des objets à haute vitesse et de prévoir des collisions potentielles.
2026-2030 : l’ère du changement d’échelle et de la transmission
L’agenda institutionnel de l'OUCA pour 2026 est déjà verrouillé. Le Congrès international de la jeunesse astronomique (ICAY 2026), prévu du 19 au 23 juillet, réunira les futurs talents de la discipline sous le ciel de Marrakech. L'Observatoire accueillera également la 9e édition de l’École internationale d’astrophysique d’Oukaïmeden (OISA 2026) du 14 au 19 décembre 2026, dont la thématique "L'astrophysique moderne à l'ère du JWST" portera sur l’étude des corps du système solaire jusqu’aux galaxies lointaines.
Mais la véritable révolution de cette période réside dans la mutation de l’OUCA en un "hub scientifique et d’éducation à distance". Dès 2027, un workshop international marquera le lancement officiel de cette plateforme innovante. L’idée est d'exploiter la robotisation des télescopes pour permettre à des étudiants et chercheurs du monde entier, et plus particulièrement du continent africain, de réaliser des observations en temps réel et d'analyser des données scientifiques authentiques depuis leur ordinateur. "Nos étudiants font de la science réelle", affirme la direction, qui voit dans ce projet un levier d'inclusion et de renforcement des capacités académiques au niveau "Sud-Sud".
Cette dynamique pédagogique s'accompagne d'un ancrage national fort. L’OUCA est l’acteur structurant derrière la création d'un nouveau master en physique moderne à la Faculté des sciences d’Agadir (Université Ibn Zohr), dont l’accréditation est prévue pour l'année 2026. Ce programme d'excellence couvrira des domaines de pointe comme la physique des hautes énergies, l’information quantique et, bien sûr, l’astrophysique.
Bien qu'affichant un léger retard, le projet emblématique d'un télescope de classe 2 mètres demeure également un point central de la vision à l'horizon 2030. "Il ne s’agit pas d’un projet abandonné, mais d’une infrastructure dont la mise en œuvre dépend de la mobilisation de financements compétitifs et de partenariats internationaux solides", affirme le Dr Benhida. Avec l'adoption d'une approche qu'il qualifie de "progressive et réaliste", le directeur de l'Observatoire privilégie la durabilité institutionnelle et scientifique.
En se transformant en un véritable hub scientifique international, l’Observatoire de l’Oukaïmeden dépasse sa mission originelle de simple sentinelle céleste. Il s’impose désormais comme un moteur de développement académique national et un pont diplomatique et scientifique essentiel entre le Nord et le Sud. Ce "changement d’échelle" voulu par la nouvelle direction vise à transformer chaque donnée collectée en valeur scientifique et technologique pour le Royaume.
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