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Visas : mercure et boussoles dans les nuages

Le visa ! Ce mot magique. Un tremplin. Une soucoupe volante. Un raccourci. Un prétexte. Mais également une fenêtre ouverte pour changer d'air. Voir ailleurs. Comparer. Se ressourcer. Le visa ! Une échappatoire. Une aspiration à la liberté. Le visa, revers de la médaille.

Le 24 février 2026 à 12h50

Plongeons un peu dans cette mer dont les eaux-mercure peuvent conduire vers l'inconnu. Cependant, pour obtenir le visa, il faut être titulaire d’un passeport en bonne et due forme. Toutefois, le passeport, en soi, ne suffit pas pour obtenir un visa dans certains pays. Chaque année, les passeports sont classés et souvent les ressortissants dont le passeport du pays est mal classé sont ceux qui sont avides de demander des visas.

Le jeu de ping-pong, qui répond à des critères variables et assujettis aux aléas des relations entre les États et les continents, est un casse-tête permanent pour les demandeurs et les personnes chargées de l’examen des demandes de visas.

Il fut un temps où le passeport de certains pays dits en développement était plus coté. Les ressortissants de ces derniers, même ceux qui étaient nés dans des pays européens, ne jugeaient pas utile de demander automatiquement la nationalité du pays de naissance, bien que la loi leur offrait cette possibilité.

Il en est de même de certains ressortissants des pays qui faisaient partie de l’Union soviétique. Les ressortissants des pays du Caucase du Sud souffrent le martyre présentement et regrettent de n’avoir pas profité de la double appartenance pour avoir deux passeports et deux possibilités d’échapper au calvaire des visas ou des sanctions économiques pour ce qui est des hommes d’affaires qui portent la seule nationalité russe.

L'une des observations qui viennent en tête, c’est l'érosion de la confiance. Elle est affichée par le ressortissant du pays demandeur et les autorités compétentes des pays sollicités. La queue s'allonge à n'en point finir malgré l'installation de systèmes de rendez-vous sophistiqués et de sélection préalable. Manque de confiance et méfiance, c'est du pareil au même. Ceci, sans parler des réseaux d’intermédiaires qui s’adonnent au sport de l’influence et de la corruption pour triompher de la vigilance des services consulaires.

Le mirage de l'autosatisfaction

Certains seraient tentés de dire que demander un visa est un droit légitime. Il faut juste répondre aux conditions requises. Juste. Le droit de demander est légitime et le droit de refuser est tout aussi légitime. Avoir un visa ne garantit absolument rien. C’est un contrôle de plus pour des raisons sécuritaires.

Si tel est le cas, pourquoi des personnes obtiennent des visas plus facilement que les autres? La réponse est très subjective. Un dossier complet et une bienveillance du fonctionnaire qui a la dernière main peuvent en être l’explication. Mais, il y a aussi une autre dimension : l'importance du demandeur en termes de statut social et professionnel et en termes de garanties financières.

Toutefois, il arrive que le statut social ne serve à rien. Un visa est refusé à la dernière minute. À qui incombe la faute ? La main d'une tierce personne, un contrôle a posteriori ou un excès de zèle. Or cette main ne s'accommode guère de l'intervention traditionnelle habilitée à débloquer des situations corsées. Dès lors, il suffit de jeter un clin d'œil à la boussole des relations politiques entre les pays concernés pour tirer le ver du nez de l’acrobate de service.

L'actualité diplomatique retient l'épisode rocambolesque de limitation du nombre de visas accordés par la France aux trois pays du Maghreb, l'Algérie, le Maroc et la Tunisie, entre 2021 et 2024. Un bras de fer sans relâche pour exercer des pressions sur les trois pays qui, chacun selon sa lecture politique, refusent le rapatriement de leurs ressortissants en situation irrégulière, y compris ceux condamnés à la prison et ayant accompli leurs termes d'emprisonnement.

Le Maroc demande alors le strict respect des procédures en la matière, notamment l'identification des personnes concernées afin d'éviter que des ressortissants des autres pays maghrébins ne se fassent passer pour des Marocains. Cela a eu lieu dans le passé et a posé un imbroglio juridique et légal difficile à résoudre.

Le Maroc a par ailleurs refusé la réadmission des subsahariens ayant transité par le pays et entré illégalement en Europe. Rabat est pour un traitement humain de la problématique de la migration et récuse d'être le gendarme de l'Union européenne.

La Tunisie est ajoutée au panier des restrictions pour d’autres raisons encore plus difficiles à déceler. L’Algérie, pour sa part, s’est cramponnée aux dispositions de l’accord de 1968 qui accordent des privilèges importants aux ressortissants algériens dans la foule des accords d’Évian (1962).

Le visa est également refusé à des officiels pour se rendre à New York à l'occasion des réunions annuelles de l'Assemblée générale des Nations unies (AGNU). Bien que les réunions de l'AGNU soient plus formelles qu'effectives, la présence des chefs d'État et de gouvernement est très importante pour des raisons de politique intérieure et de fierté nationale.

Curieusement, des auditeurs émanant de plusieurs pays en développement obtiennent des visas pour aller auditionner devant la 4e commission de l’AGNU. Y figurent des personnes originaires des pays dont les officiels ont été privés du visa d'entrée aux États-Unis.

Le vent de la panique

On assiste à des scènes aux postes-frontières qui évitent de justesse l'incident diplomatique. Bien que le visa soit délivré en bonne et due forme, les vérifications d'usage sont exagérées. Excès de zèle de la part de l'officier en charge ou mise en œuvre stricte du protocole, la question demeure la liberté de manœuvre de ce dernier qui lui permet, dans les situations les plus extrêmes, de refuser l'accès au territoire selon sa saute d’humeur.

Si cela peut être compréhensible dans des circonstances exceptionnelles de contrôle pour des raisons de sécurité, il n'en demeure pas moins que le traitement doit être plus souple pour les personnes déjà connues et qui ont subi les investigations préalables à l'octroi du visa.

Il me souvient des scènes étonnantes au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Des personnalités ont été invitées à se conformer aux règles strictes de contrôle sécuritaire (enlever la ceinture, se déchausser, lever les bras, etc.).

La règle est appliquée à tout le monde, même aux officiels américains. Ceux qui ont été soustraits à cette procédure étaient des personnalités dont les sollicitations protocolaires ont été présentées dans les délais. Et encore… Des incidents ont eu lieu à cause du zèle des officiers en charge ou de celui des personnalités visiteuses. Le profiling et le faciès ont ajouté aux différentes scènes une dose d'absurdité, laquelle, avec un peu de recul, frisait le ridicule.

Le revers de la médaille. Le réveil cauchemardesque. Des personnes dépensent des sommes astronomiques, s'endettent et s'aventurent pour obtenir un visa. Des pays qui sont présentés comme un Eldorado perpétuel qui changent d'approche et montrent un nouveau visage.

Ces personnes n'en reviennent pas. L'eldorado s'avère un espace dans lequel les hérissons sont pris pour des oursins et des vipères et serpents sont assimilés à des ceintures de cuir plastifié. Le visa de retour est impossible car le retour est perçu par les autres comme un échec cuisant. Ces derniers haïssent tous ceux qui les empêchent de rêver.

Des anecdotes sont racontées sur des personnalités très respectées chez elles et qui sont vues en train de geler dans de longues files d'attente dans les stations de bus. Celles-là même qui chez elle ont été habituées à voir leurs demandes exaucées sans mot prononcer, ni queue faire, ni regard magnanime.

Le visa de retour qui devient comme une sorte de calvaire. Alors, on s'invente des alibis. Le plus souvent ressassé est l'alibi selon lequel "rien ne marche dans le pays d'origine", que "ceux qui sont rentrés, le regrettent déjà", que "la réinstallation est difficile". Il y a du vrai dans cela, mais la dimension qui lui est donnée est exagérée.

À l'opposé, ceux qui restent et ne pensent jamais au visa de retour vivent l'enfer de se voir larguer par leurs enfants. Certains craignent le libertinisme qui dépasse toutes les limites pour embrasser le genre et promouvoir le wokisme, par exemple.

Depuis quelques années, l'octroi et la suppression des visas deviennent une arme entre des pays en conflits déclarés ou latents. Jadis, un moyen de rapprochement pour trier les bonnes et les mauvaises graines (un jugement subjectif selon les cas), il devient un instrument de marchandage.

Dans les cas les plus flagrants, on retrouve l'instauration du visa de sortie, non pas pour les étrangers, ce qui est compressible, mais pour les nationaux. Il s'agit là d'un système de contrôle qui signifie plutôt une forme d'intimidation sans détours.

Le droit au visa ? Encore une perception erronée. Il arrive qu'un visa soit refusé. On fait des interventions auprès des services consulaires. On sollicite l'entremise du ministère des Affaires étrangères en ignorance totale que les représentations diplomatiques et consulaires sont le prolongement du territoire national à l'extérieur.

Des drames familiaux surviennent parce que les parents ont du mal à expliquer qu'ils n'ont aucun pouvoir sur les ambassades et les consulats. Ceux qui se montrent plus conscients des dessous de la pratique en la matière tirent la conclusion que la personne ou l'autorité sollicitée sont incompétentes ou de mauvaise foi.

Le visa qui traduit le sentiment de fuir son quotidien, de se libérer des contraintes culturelles et psychologiques. Une revendication existentielle qui peut être perçue comme une irresponsabilité programmée.

Cette dimension existentielle est exprimée de manière éloquente dans le poème d'Ilya Abi Madi : لست أدري (Je ne sais pas) (1944), composé par Mohamed Abdelouahab et chanté par Mohamed Abdelouahab : جئت لا أعلم من أين/ و لكني أتيت ولقد أبصرت أمامي طريقا فمشيت. De même que من غير ليه Pas la peine (1989), un poème de Morsy Gamil Aziz, composé et chanté par Mohamed Abdelouahab جايين للدنيا ما نعرف ليه/ولا رايحين فين ولا عايزين إيه.

L'absolution conditionnelle

Abdelouahab est alors indisposé par un procès intenté contre lui par un avocat se réclamant des Frères musulmans sous prétexte que le poème et la chanson portent atteinte aux sentiments religieux des musulmans et à l’unicité d’Allah. La même accusation qui avait été portée contre Ilya Abi Madi.

Le sommet de la revendication existentielle qui recèle une profondeur fataliste est peint dans la chanson de Léo Ferré "Avec le temps, 1970" : Avec le temps, va, tout s’en va/ On oublie le visage et l’on oublie la voix (…) / Avec le temps, va, tout va bien.

En réalité, le visa est un tremplin. Un voyage dans l'inconnu. Le visa comme consécration. Il ressemble au diplôme et au certificat de fin d'études. Il donne l’illusion de s’envoler loin de la canicule du quotidien et des privations qui n’en finissent pas de peser lourd sur le mental et l’entendement.

Le chantage et le marchandage par le biais des visas ont également un impact sur les relations commerciales entre des pays liés par des accords commerciaux bilatéraux ou par des accords plus avancés de libre-échange. On le constate régulièrement dans le transit des marchandises entre le Maroc, l’Espagne et la France.

L'escroquerie des visas de travail est autrement plus dangereuse. Des vies sont brisées parce que l'envie de partir est plus pressante que la vigilance. Des sociétés fictives ou des sociétés écrans ont fait des ravages durant les années 1990-2000 dont ont été victimes des ressortissants maghrébins et subsahariens. Pire encore, par des moyens détournés, des visas ont été accordés pour servir plus tard à des réseaux de traite humaine de toutes sortes.

Le visa rappelle l'appel incessant à changer d'air, de conditions de vie, de visages et d’apparence. Il en est ainsi du film "Le Grand voyage ابن السبيل 1981", réalisé par Mohamed Abderrahmane Tazi sur un scénario de Noureddine Saїl.  Le rôle principal, un chauffeur naïf, est joué par Ali Hassan. Les dernières scènes sentent l'amertume, la déception et l'escroquerie. Ali Hassan regarde la mer. Il perd tout après un long voyage qui le conduit du sud vers le nord du Maroc.

Noureddine Saїl, un amoureux du cinéma italien, aurait eu en tête La Strada (1954), un film fétiche de Federico Fellini avec le rôle principal joué par Anthony Quinn, au moment où il écrivait le scénario du film Le Grand Voyage.

La Strada raconte l’histoire de Gelsomina, jeune femme simple d’esprit, qui est vendue par sa mère à un forain ambulant. L'escroquerie, l'abus et l'humiliation sont réunis dans un cercle sans issue. C'est justement cela que ressentent toutes les personnes qui rêvent d'obtenir un visa pour se réinventer ou trouver une voie. Cependant, pas toutes les voies mènent à Rome.

Sisyphe dans les parages

Or, tout n'est pas noir. Car le meilleur endroit au monde est celui où l'on se sent bien dans sa peau. Le visa et le voyage restent toujours un prétexte, un tremplin et une raison d'optimisme. Cela me rappelle une expression chère à une grande amie. Elle dit toujours que quand un choix s'avère erroné, il faut recommencer de plus belle.

Le visa est un choix qui se prête à tous les scénarios possibles, parce que "la vie n'est pas un fleuve tranquille". Exactement, comme le démontre d'une manière éloquente le film "The Terminal" (2004), réalisé par Steven Spielberg avec Tom Hanks dans le rôle principal (Victor). Victor arrive au moment où son pays entre en guerre civile. Son passeport n'est plus accepté. Il est empêché de quitter le terminal de l'aéroport.

Alors, Victor accepte son destin. Coup de théâtre au moment où tout semble perdu, et grâce à la complicité de certains employés à l'aéroport, il fausse compagnie au chef de la sécurité et sort enfin… En fait, il entre dans le territoire sans avoir de passeport qui ne vaut du reste plus rien. Victor accepte son destin comme Sisyphe, dont le mythe rappelle l'absurde dans toute sa superbe.

Il faut accepter son destin tout en cherchant à améliorer son vécu. Le déni ou la fuite en avant ne sont pas des options. Et courir après un visa, peu importe les conséquences, est un remake du calvaire de Sisyphe. Après tout, tout est relatif, même la ruée vers l'inconnu pour attraper le mercure ou chercher sa route à l’aide d’une boussole empêtrée dans les nuages.

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Le 24 février 2026 à 12h50

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