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Une certaine idée de l'Europe

Donald Trump fait preuve d’une extraordinaire efficacité dans l’art de l’autodestruction. Quelques mois seulement après son retour à la Maison-Blanche, il a déjà anéanti l’alliance transatlantique entre l’Amérique du Nord et l’Europe démocratique. En déclarant une guerre commerciale aux alliés des États-Unis et en semant le doute sur la garantie de sécurité américaine en Europe, il a également brisé la confiance dans les États-Unis pour au moins une génération. Le rôle de l’Amérique dans le monde décline aujourd’hui rapidement.

Le 5 mai 2025 à 16h03

BERLIN – La parole de l’administration Trump ne vaut absolument rien, comme l’illustre sa trahison de l’Ukraine, qui continue de se battre pour la liberté, la démocratie et d’autres valeurs intrinsèquement occidentales. Désormais, l’Europe sera seule dans sa confrontation avec son voisin agressif et impérialiste, la Russie. Si le Vieux Continent entend éviter de subir le même sort que l’Ukraine, il va devoir répondre sans tarder à plusieurs questions urgentes.

Le renoncement des États-Unis à leur rôle de puissance mondiale leader, garante de l’ordre et du libre-échange, est voué à faire naître une organisation du monde différente. Ce nouvel ordre planétaire ne sera plus centré sur la puissance américaine, mais sur la rivalité entre les principaux États dotés de l’arme atomique. Comme le démontre d’ores et déjà le comportement de la Russie, ceux qui possèdent la bombe n’hésiteront pas à faire chanter les autres. L’architecture fondée sur des règles appartient déjà au passé ; dorénavant, l’ordre mondial fonctionnera selon les caprices de la force, si tant est qu’il puisse continuer de fonctionner.

L’Europe a les pires cartes en main dans ce scénario, dans la mesure où elle n’est pas une "véritable" puissance mondiale, en ce sens qu’elle n’a pas les moyens de se défendre seule militairement. Composée d’États-nations de faible et moyenne envergure, l’actuelle structure politique européenne est incapable d’affronter efficacement les menaces d’aujourd’hui.

Ce qui rassemble actuellement les Européens, c’est avant tout un destin commun, né d’une situation désespérée. Parviendront-ils enfin à s’unir ? Aspirent-ils tout simplement à devenir une véritable puissance ? Les réponses à ces questions détermineront l’avenir du continent et de ses centaines de millions de citoyens.

Les Européens ont aujourd’hui le choix entre la liberté et l’asservissement. Il n’est malheureusement pas certain qu’ils possèdent encore le courage d’affirmer leur propre souveraineté et leur indépendance en matière de sécurité.

L’administration Trump ne remet pas seulement en question la sécurité militaire de l’Europe, mais jette également le doute sur les échanges commerciaux mondiaux qui soutiennent l’économie du continent. L’Europe ne peut plus se permettre d’être technologiquement dépendante de grandes puissances extérieures, notamment en ce début d’ère de l’IA. Il en va de même pour sa dépendance aux matières premières, qui est susceptible d’affaiblir très rapidement d’autres secteurs et de compromettre la sécurité nationale ou régionale.

Il est nécessaire que les Européens identifient tous les domaines dans lesquels ils dépendaient hier des États-Unis et qu’ils investissent dans leur autonomie. S’ils entendent parvenir à une "souveraineté européenne", c’est maintenant ou jamais.

Après les deux guerres mondiales dévastatrices du XXe siècle, le noyau européen – France et Allemagne en particulier – est parvenu à équilibrer ses intérêts ainsi qu’à instaurer une certaine solidarité. L’Europe n’a cependant jamais franchi le pas décisif vers l’incarnation d’une volonté politique commune. Les égoïsmes nationaux ont toujours été plus forts que cet impératif, notamment parce que le parapluie de sécurité conféré à l’Europe par la présence américaine en atténuait la nécessité. Ce besoin est désormais flagrant. Les Européens doivent franchir l’ultime étape que les générations précédentes ont toujours trouvé les moyens d’éviter.

Le général de Gaulle, sauveur de la France dans ses heures les plus sombres – lorsque le pays était confronté à la défaite militaire face à l’Allemagne nazie – et grand modernisateur de la République française dans les années 1960, débutait ses mémoires par ces mots forts : "Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison". De Gaulle était en 1940 un général inconnu, qui faisait entendre sa voix solitaire à la France occupée, l’appelant à continuer de résister. Sa vision était indestructible, et a fini par triompher.

L’Europe d’aujourd’hui a beaucoup à apprendre de l’exemple du général de Gaulle. Que cela leur plaise ou non, les Européens doivent apprendre soit à vivre avec des risques sécuritaires incontrôlables, soit à devenir des gaullistes. Il n’existe pas de troisième voie.

Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin d’un noyau idéologique fort : une idée commune de l’Europe en tant que continent de la liberté, des droits de l’Homme, de la solidarité et de l’État de droit. L’Europe doit demeurer le bastion planétaire du progrès et du sens moral, des valeurs qui ne pourront être préservées que si nous agissons comme un seul peuple pour devenir une véritable puissance mondiale.

© Project Syndicate 1995–2025

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Le 5 mai 2025 à 16h03

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