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Trump et l’exode des cerveaux

Bien que les services d'enseignement supérieur constituent un important produit d'exportation des Etats-Unis et une source essentielle d'innovation et de croissance économique sur le marché intérieur, ce secteur clé est souvent perdu dans les débats sur le commerce et le solde du compte courant. Mais avec le nombre d'inscriptions étrangères dans les universités américaines en déclin à l'ère de Donald Trump, les Américains ne devraient pas être surpris si leurs propres frais de scolarité augmentent.

Le 21 janvier 2019 à 16h55

WASHINGTON, DC – La qualité de ses universités est l’un des atouts majeurs qui font la grandeur de l’Amérique. Chaque année, dans le monde entier, les meilleurs étudiants rivalisent pour s’inscrire, en premier ou second cycle, dans des universités américaines, qui occupent bien souvent la tête des classements mondiaux. En outre, la recherche fondamentale conduite dans ces établissements constitue l’un des premiers moteurs de l’innovation et de la croissance économique, tout comme elle draine une proportion écrasante de prix Nobel.

Les universités américaines répondent aux besoins d’une immense variété d’étudiants, de chercheurs et d’acteurs économiques. Les grandes universités de recherche n’attirent pas seulement les étudiants les meilleurs et les plus brillants mais regroupent autour d’elles, comme à Boston et dans la "Silicon Valley", des entreprises de haute technologie. Dans le même temps, les universités publiques et privées, à travers le pays, offrent de solides formations avant la thèse, tandis que les établissements universitaires à cycle court (community colleges) dispensent aussi bien des enseignements professionnels que l’éducation permettant à d’innombrables diplômés des lycées d’accéder aux formations préparant à une licence. 

La compétition entre établissements publics et privés assurant en outre un niveau d’excellence rare, l’éducation supérieure a longtemps constitué aux Etats-Unis une grande activité d’exportation. Selon Catherine Rampell, du Washington Post: "Les exportations américaines dans le secteur de l’éducation sont peu ou prou aussi importantes que les exportations combinées de soja, de charbon et de gaz naturel." Avec trois fois plus d’étudiants étrangers formés aux États-Unis que d’étudiants américains suivant des cours à l’étranger, le secteur de l’éducation supérieure a contribué en 2017 pour 34 milliards de dollars d’excédents nets à la balance courante américaine.

L’inscription d’étudiants étrangers dans les universités américaines confère de nombreux avantages. Pour commencer, ces étudiants paient des frais de scolarité à taux plein (notamment en premier cycle), ce qui permet aux universités d’allouer une aide financière plus importante à ceux des étudiants américains qui en ont besoin. A partir du second cycle universitaire, c’est plus de la moitié des inscrits en sciences de l’informatique et de l’ingénieur qui sont nés à l’étranger et peuvent demeurer aux Etats-Unis pour y travailler. Sans eux, les entreprises américaines de haute technologie auraient encore plus de difficultés qu’elles n’en éprouvent déjà à recruter des talents.

Enfin, la présence d’étudiants étrangers enrichit pour les Américains eux-mêmes l’expérience universitaire. Et, comme un complément au soft-power, de nombreux étudiants étrangers deviennent, de retour chez eux, de fervents soutiens de l’Amérique, pouvant ainsi exercer une influence favorable sur les choix de politique extérieure de leur pays.

Jusqu’en 2016, le nombre d’étudiants étrangers aux Etats-Unis n’a cessé d’augmenter, mais il a chuté cette année-là de 3%, et de 6,6% en 2017. Les premières estimations indiquent qu’il aurait encore diminué de 7% en 2018. Cette baisse est due, pour partie, à la prise de conscience des autres pays, qui ont compris l’importance de développer chez eux des universités de haut niveau, et qui ne ménagent pas leurs efforts pour y attirer et y retenir les étudiants étrangers.

Mais l’administration du président Donald Trump joue aussi un grand rôle dans cette décrue. Depuis l’investiture de Trump, il est devenu plus difficile d’obtenir un visa étudiant, et les étrangers déjà inscrits dans les universités américaines ont pu légitimement craindre de ne plus pouvoir se rendre dans leur pays d’origine ni en revenir. Cette atmosphère inhospitalière – que résume l’interdiction d’entrée imposée par l’administration aux ressortissants de certains pays – dissuade un nombre croissant d’étudiants parmi les plus doués de venir aux Etats-Unis poursuivre leurs études supérieures.

Certes, le secteur de l’éducation supérieure aux Etats-Unis connaît aussi ses propres difficultés. Des protestations concernant l’augmentation des droits d’inscription et des frais de scolarité s’élèvent chaque année. On oublie souvent, pourtant, que les connaissances acquises dans les meilleures universités ont également pris de la valeur, notamment dans les domaines de la biochimie, de la science informatique et des études environnementales. Dans d’autres champs, des innovations comme l’usage des données de masse ont considérablement amélioré notre compréhension et élargi la portée des applications pratiques, que ce soit pour les entreprises, la médecine ou les politiques publiques.

Autrement dit, on entend rarement récriminer contre le prix d’une Tesla comparé à celui d’une Ford, ou contre le prix d’une Ford d’aujourd’hui comparé à celui du modèle T des années 1920. L’augmentation des coûts de  scolarité est pour une bonne part imputable aux progrès réalisés dans la connaissance, et par conséquent à l’amélioration de la qualité d’un diplôme de premier cycle universitaire, qui, tout comme une voiture, vaut aujourd’hui plus qu’il y a cent ans.

Evidemment, les autres coûts ont augmenté, même si les connaissances se sont étendues. Selon une étude réalisée dans 13 universités et facultés par le Boston consulting Group, "les mises en conformité représentent de 3% à 11% des dépenses de fonctionnement, hors frais hospitaliers, des institutions d’enseignement supérieur". De surcroît, avec l’émergence de nouveaux champs à l’avant-garde de l’innovation et la multiplication des offres hautement rémunérées dans le secteur privé, les coûts d’attraction et de fidélisation des talents sont eux aussi plus élevés.

L’augmentation des aides financières accordées par les universités et les facultés à un nombre croissant d’étudiants, afin de compenser la hausse des "prix officiels" (les frais de scolarité à plein taux), apporte une solution partielle au problème. De fait, certaines universités consacrent aujourd’hui la moitié de leur budget aux aides financières. Rappelons que plus elles compteront d’étudiants étrangers qui paieront leur inscription au tarif plein, moins lourd sera ce fardeau.

Au prétexte de ses récriminations sur les déficits commerciaux des États-Unis, Trump se tire lui-même une balle dans le pied en ordonnant à son administration de durcir les conditions d’obtention des visas et par conséquent de compromettre les exportations de services d’enseignement supérieur des Etats-Unis, donc de porter atteinte à ce même enseignement. Tandis que les autres pays renforcent leurs propres universités, les Etats-Unis devraient faire tout leur possible pour conquérir les étudiants étrangers. Il n’en coûterait rien; on fournirait ainsi à l’économie les talents dont elle a besoin et l’on rendrait l’enseignement supérieur plus accessible à un plus grand nombre d’Américains. 

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2019
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Le 21 janvier 2019 à 16h55

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