Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Retrait américain d’Afghanistan: retour à la case départ

Le 26 juillet 2021 à 14h57

Modifié 26 juillet 2021 à 14h57

Le président américain Joe Biden a annoncé le 14 avril 2021 que les derniers soldats américains auront quitté l’Afghanistan à la date du 11 septembre de cette année. Pourquoi cette date qui rappelle les tristes attaques des tours jumelles de New York a été retenue? Nulle ne le sait. Quelques semaines après, l’administration américaine se ressaisit pour annoncer que les troupes américaines quitteront définitivement le pays d’ici la fin du mois d’août 2021.

Voilà maintenant vingt ans que les américains sont sur le territoire afghan. C’est la plus longue guerre à l’extérieur du pays de leur histoire. L’attaque fomentée par Al-Qaïda, dirigée par Bin Laden, le 11 septembre 2001, n’a pas laissé trop de choix au président de l’époque, Georges Bush pour intervenir en Afghanistan, chasser les Talibans du pouvoir, et traquer les membres du groupe terroriste. Ces objectifs devaient mener à un autre, beaucoup plus difficile à atteindre: assurer une transition politique par l’instauration d’un Etat démocratique.

Si Bin Laden a pu être localisé et éliminé au Pakistan sous la présidence Obama, Al-Qaïda prospère toujours, et a même fait d’autres émules. Les Talibans sont plus forts que jamais et se trouvent maintenant à l’entrée de Kaboul. En dépit des pourparlers avec les Américains pour les impliquer dans un processus démocratique, les Talibans demeurent réfractaires à tout compromis qui, pour eux, s’apparente plus à une compromission.

Qui aurait cru au début de cette croisade – qualificatif utilisé par Bush lui-même – que les Etats-Unis quitteraient un jour l’Afghanistan sur les pointes des pieds? qui aurait prédit que toutes les forces de l’Otan n’ont pas pu venir à bout de cette nébuleuse après vingt ans de présence militaire sur le terrain? Certes, dès le début de cette intervention, la puissance militaire a pu faire la différence en chassant rapidement les Talibans du gouvernement.

Mais ceux-ci étaient déjà affaiblis depuis l’imposition, en 1999, des sanctions par les Nations-Unis en réponse à leurs exactions contre les civils. La conquête de l’Afghanistan a été présentée aux Américains comme une victoire sur l’extrémisme et le terrorisme. Elle a été vécue par l’opinion américaine, chauffée à blanc, comme une victoire sur le mal absolu symbolisé par Al-Qaïda.

Dans son élan de conquête, et trois mois après, l’administration américaine prend une autre initiative en ouvrant un deuxième front par l’invasion de l’Irak de Saddam Hussain, sous une accusation, qui s’avérera par la suite fallacieuse, de possession d’armes de destruction massive. Le changement de deux régimes simultanément, en Afghanistan et en Irak, ont bouleversé l’équilibre régional au profit de l’Iran chiite, ennemi déclaré de l’Amérique et de ses alliés dans la région.

Pour sortir du guêpier afghan, qui a englouti par le passé Britanniques et Soviétiques, les Américains ont été contraints d’engager avec les talibans des négociations au Qatar pour tenter de les intégrer dans le processus démocratique en Afghanistan. L’accord conclu à Doha le 29 février 2020 a été un pas, pour les Américains, pour mettre fin à cette guerre et faire face aux autres défis stratégiques qui les attendent.

Dans ces négociations pour trouver une sortie à la crise, ce sont les Américains, exsangues, qui semblaient être pressés de quitter le pays et finaliser cet accord. Les Talibans, eux, ont eu le beau rôle d’exiger d’abord la libération des détenus et l’instauration d’un calendrier de départ précis que les Américains devaient respecter. La logique aurait été d’inclure dès le début les Talibans dans un gouvernement d’union nationale avant d’entamer toute négociation. Or, en libérant leurs prisonniers, on a favorisé la déstabilisation du pays, et peut-être, à terme, toute la région.

Immédiatement après leur défaite et la prise de Kaboul par les Américains, une partie des Talibans étaient prêts à participer au premier gouvernement afghan. Le contingent américain réduit, laissé sur place, avec de vagues consignes liés à la seule lutte anti-terroriste, pour aller s’occuper de l’Irak, était certainement une grave erreur stratégique. Washington a compris, un peu tard, qu’il est quasiment impossible de vaincre une force qui trouve son dynamisme au sein même des structures traditionnelles du pays.

Pourtant, Washington a dépensé sans compter pour construire écoles hôpitaux routes et autres infrastructures, tout en aidant à l’émancipation des femmes afghanes. On chiffre le budget global à 1.000 milliards de dollars. Ces coûts ont été à l’évidence allégés par la mainmise directe sur le pétrole irakien. Mais la sempiternelle question qui reste posée est la même. Est-il possible d’imposer à un autre peuple ses propres valeurs démocratiques et croire que la prospérité et la paix suivront tout naturellement?

Les gouvernements afghans successifs ont montré leur limite dans la lutte contre la pauvreté. En engageant des seigneurs de guerre comme responsables politiques, parlementaires ou hauts fonctionnaires, soit pour obtenir leur loyauté, leur silence, ou tout simplement des renseignements, on n’a décidemment pas rendu service au pays. Le développement de la corruption à grande échelle, les détournements des aides qu’on chiffre à 40% du total du budget, ont miné le pouvoir afghan. Obama, en son temps, voulait agir pour corriger le tir, mais le mal était fait et, de peur de s’aliéner tout le monde, a laissé faire.

Après avoir voulu anéantir Al-Qaïda, en lui menant une guerre d’usure sans merci, les Américains se sont trouvés face à d’autres groupes extrémistes comme Da’ech, nés suite à ces interventions intempestives.

En partant, ils laissent derrière eux deux pays exsangues: Afghanistan et Irak, et une instabilité régionale plus structurelle que jamais.

Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, c’est en raison de ces opérations censées être anti-terroristes, que le terrorisme s’est répandu, de l’Afghanistan et de l’Irak, vers les autres continents, visant plus particulièrement les pays musulmans. L’Afrique, qui est loin de l’Afghanistan, en fait aussi les frais par la progression de l’extrémisme religieux notamment dans les pays du Sahel.

La France qui contrôle cette région fait déjà face aux prémisses de révoltes dans une zone qu’elle croyait, il y a si peu, immunisée contre toute contamination. Maintenant que les Etats-Unis cherchent à ressouder les alliés contre les dangers russe et chinois, qui pourra garantir que, demain, l’Afghanistan ne serait pas de nouveau source à plus d’instabilité pour la région et le monde avec, cette fois-ci, une nouvelle génération de Talibans aguerris qui sont déjà à la porte de Kaboul ?

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