Jamal Bouoiyour
Enseignant-chercheur Université de PauRéinventer la croissance par le capital humain transnational
Dans cette tribune, l’auteur dresse un diagnostic sans détour des fragilités structurelles de l’économie nationale, avant d’explorer les conditions d’une mobilisation efficace et pérenne des compétences marocaines à l’international.
Mon intervention s’est appuyée sur un constat préoccupant : la croissance économique marocaine demeure instable et peu inclusive, en grande partie en raison de sa dépendance aux aléas climatiques. Et ce, malgré un taux d’investissement soutenu, avoisinant 34 % du PIB, et une main-d’œuvre abondante et relativement bon marché.
En plus d’être modeste, cette croissance ne génère pas suffisamment d’emplois, ce qui limite son impact sur le développement social et territorial. Il faut d’ailleurs souligner que le réchauffement climatique, en accentuant l’irrégularité des saisons agricoles et la raréfaction des ressources hydriques, ne fait qu’aggraver cette vulnérabilité structurelle.
Cette fragilité est aggravée par la baisse continue de la productivité totale des facteurs (PTF). Selon le Haut-Commissariat au Plan, celle-ci est passée de 2,8 % en 2009 à environ 2 % en 2019.
Les diagnostics internationaux confirment cette tendance : le rapport 2024 de l’OCDE sur le Maroc souligne que l’écart de PIB par habitant par rapport aux États-Unis est plus important que dans d’autres pays de la région MENA, tels que l’Égypte, la Tunisie ou la Jordanie. Plus encore, le sous-emploi des ressources de la main-d’œuvre y est plus marqué que dans ces pays, pourtant de niveau de revenu comparable.
Pour importants qu'ils aient été, les épisodes réformistes des gouvernements successifs n’ont égratigné qu’à la marge cette dynamique préoccupante. Celle-ci ne relève pas d’un simple accident conjoncturel, mais semble s’inscrire dans une trajectoire de fond, portée par des fragilités structurelles persistantes : un système éducatif insuffisamment performant, une capacité d’innovation limitée, une fuite continue des talents et une allocation sous-optimale des ressources.
Face à ce diagnostic, la réponse logique consiste à investir dans le capital humain : former localement des ingénieurs, des médecins, des enseignants de haut niveau, sans oublier évidemment les cadres intermédiaires et les ouvriers qualifiés. Il s’agit là d’un levier incontournable, mais dont les effets ne peuvent se faire sentir que sur le long terme, et à condition d’y consacrer des moyens importants, continus et bien ciblés. Or, dans un contexte aussi vulnérable que celui du Maroc, ces efforts sont souvent exposés au risque d’interruptions ou d’insuffisance de résultats.
Mobilisation
Dans cette perspective, une stratégie complémentaire mérite d’être explorée avec davantage de conviction : la mobilisation de la diaspora scientifique et technique (DST). Dispersée à travers le monde, souvent hautement qualifiée, cette communauté représente un vivier stratégique de compétences, d’idées et de savoir-faire. Son principal atout réside dans sa double appartenance : elle maîtrise les réalités de son pays d’origine tout en étant intégrée aux environnements professionnels internationaux. Cette position d’interface lui confère une capacité unique à favoriser les transferts de connaissances, de technologies et de pratiques managériales. Sa capacité à naviguer entre les normes la rend particulièrement agile et efficace. Encore faut-il disposer de mécanismes adaptés pour capter, structurer et valoriser cette ressource précieuse.
Quelques chiffres pour situer les enjeux
La diaspora marocaine représente environ 15 % de la population totale du pays. En 2022, le Maroc figurait au sixième rang des pays d’origine des nouveaux migrants dans l’espace OCDE, avec plus de 202 000 départs enregistrés cette année-là. Ce mouvement migratoire s’accompagne d’une transformation qualitative : la part des diplômés de l’enseignement supérieur parmi les Marocains de l’étranger est passée de 14 % en 2000 à près de 20 % en 2022. La répartition des qualifications varie cependant selon les pays d’accueil. Ainsi, en 2016, 25 % des immigrés marocains en France étaient titulaires d’un diplôme universitaire, contre 42 % aux États-Unis et 72 % au Canada. À l’inverse, cette proportion chutait à 6 % en Espagne et 5 % en Italie. Cette hétérogénéité se reflète dans les taux d’insertion : les diplômés atteignent un taux d’emploi de 68 %, contre seulement 40 % pour les non-diplômés, selon les données de l’OCDE. Par ailleurs, la France reste le principal pays d’accueil pour les étudiants marocains à l’étranger. En 2021, ils étaient près de 46 000 à y suivre un cursus universitaire, faisant du Maroc la première nationalité étrangère dans l’enseignement supérieur français.
Au-delà de ces indicateurs quantitatifs, il convient de souligner un fait porteur d’espoir : une large majorité de cette diaspora exprime le souhait de s’impliquer, d’une manière ou d’une autre, dans le développement du pays d’origine. Ce constat s’est confirmé lors des travaux préparatoires à une étude sur l’attractivité de la diaspora que nous avons menée dans le cadre de la mise en place de l’Université Mohammed VI Polytechnique.
Une opération complexe aux ressorts multiples
Mobiliser la DST ne relève en rien d’un geste simple ou spontané. Il ne suffit ni d’un appel au patriotisme ni d’une volonté politique, aussi sincère soit-elle. En réalité, cette mobilisation s’apparente davantage à une fécondation in vitro : un processus exigeant, reposant sur des conditions précises, une coordination fine et un accompagnement adapté. L’efficacité de cette démarche repose sur la capacité à créer un écosystème favorable, fait de confiance, de reconnaissance mutuelle et de dispositifs souples d’engagement.
L’un des principaux défis réside dans la question du retour. Un migrant qui revient, même temporairement, n’est jamais tout à fait le même. Il revient avec un nouveau regard, d’autres représentations, d’autres références, d’autres habitudes. Ce capital immatériel peut être perçu comme une richesse… ou comme une menace, selon le contexte. Le choc culturel peut être fort, notamment si les normes acquises à l’étranger entrent en contradiction avec celles qui prévalent localement.
Le concept de diaspora lui-même a connu un regain d’intérêt ces dernières années. Associée à des notions comme la créolisation, le syncrétisme, le métissage, ou encore la circulation des savoirs, la diaspora est souvent idéalisée dans les discours politiques. On la décrit comme un vecteur d’innovation, une force diffuse et féconde, capable de transformer les territoires qu’elle touche. Ce récit séduisant, souvent appuyé sur des métaphores comme celle des spores fécondant des terres nouvelles, tend cependant à gommer les réalités concrètes, les tensions identitaires, les conflits d’intérêt ou les obstacles institutionnels.
À l’inverse, une autre vision persiste, tout aussi réductrice : celle qui fige la diaspora dans une nostalgie des origines ou une quête d’authenticité immuable. Dans ce cadre, la construction d’une identité marocaine exclusive, érigée en norme intangible, conduit parfois à occulter toute hybridité, toute complexité vécue. La diaspora se trouve ainsi « re-marocanisée », détachée de son terreau pluriel pour devenir un sujet d’histoire strictement national. Ces deux approches, bien qu’opposées, nous semble plutôt suspectes et surannées car elles essentialisent la diaspora et escamotent l’individu. Or, c’est précisément dans les trajectoires personnelles, les itinéraires discontinus et les formes multiples d’engagement que réside la véritable richesse de cette communauté.
Nouvelle approche
Sous l’impulsion du CCME, une troisième voie s’est progressivement dessinée, fondée sur une conception renouvelée de la diaspora, articulée autour de la double appartenance — ou double allégeance. Bien que cette idée ne figure pas encore explicitement dans le discours officiel, elle marque une avancée importante dans la manière de penser les liens entre les Marocains du monde et leur pays d’origine.
Pour valoriser pleinement le potentiel de la DST, il est indispensable que l’État joue son rôle de facilitateur actif. Cela passe d’abord par des politiques concrètes et ciblées, à commencer par la reconnaissance des diplômes étrangers, un obstacle majeur pour nombre de Marocains formés à l’international. Sur ce plan, un progrès notable a été accompli avec l’annonce, le 24 avril 2025, par le ministère de l’Enseignement supérieur, de la levée prochaine des procédures d’équivalence, longtemps perçues comme une barrière administrative décourageante.
D’autres mesures complémentaires sont nécessaires : la mise en place de mécanismes incitatifs au retour temporaire, des dispositifs de soutien à l’entrepreneuriat transnational, ainsi que la création de plateformes de collaboration entre chercheurs, professionnels et institutions des deux rives. Il est également crucial d’identifier clairement les besoins de l’économie nationale, en étroite coordination avec les acteurs clés et en particulier le triumvirat État – secteur privé – syndicats, afin d’orienter de manière stratégique les efforts de mobilisation.
Réduire les écarts, renforcer la confiance
Mais au-delà des outils, il s’agit aussi de s’attaquer aux normes sociales et institutionnelles qui freinent l’intégration des compétences issues de la diaspora. Le différentiel culturel — dans les méthodes de travail, les rapports à l’autorité ou les pratiques managériales — peut constituer un véritable frein si aucune démarche d’écoute, de dialogue et de co-construction n’est engagée. La diaspora ne doit pas être considérée comme une simple ressource extérieure que l’on active à la demande ; elle doit être intégrée comme partenaire stratégique à part entière. Mobiliser cette communauté ne peut donc se limiter à des opérations symboliques ou à des dispositifs ponctuels. Il s’agit de l’associer à une politique publique globale, cohérente et endogène, articulée autour des trois piliers du développement durable — économique, social et environnemental — et ancrée dans les besoins réels du pays.
La culture, qui figure parmi les axes majeurs d’action du CCME, constitue sans doute le levier le plus puissant pour renforcer les liens entre la diaspora marocaine et son pays d’origine. Par sa capacité à créer du sens, à transmettre des repères et à nourrir un sentiment d’appartenance, elle joue un rôle fondamental dans la (re)connexion des Marocains du monde avec leur identité plurielle, tout en inscrivant les trajectoires individuelles dans un continuum symbolique et collectif.
Une avancée à confirmer
Dans ce contexte, l’annonce de la création prochaine de la Fondation Mohammadia, formulée dans le discours royal du 6 novembre 2024, représente une étape significative. En se donnant pour mission de coordonner les politiques publiques dédiées à la diaspora, cette fondation pourrait jouer un rôle structurant dans la mise en œuvre d’une stratégie nationale ambitieuse. À condition, toutefois, qu’elle s’appuie sur une compréhension fine des enjeux, qu’elle adopte une posture inclusive, et qu’elle tienne compte des impératifs spécifiques et de la complexité intrinsèque à ces communautés transnationales.
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