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Mahdi Bouziane

Acteur associatif

Quelques années après la première alerte sur les NEET, la jeunesse marocaine explose en silence et dans la douleur!

Longtemps alertés par des rapports officiels restés sans suite, les signaux sur l’exclusion des jeunes Marocains ressurgissent aujourd’hui dans la rue. Tribune de Mahdi Bouziane, acteur associatif.

Le 6 octobre 2025 à 14h01

Il y a quelques années, les premiers chiffres sur les jeunes NEET — ces jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation — avaient tiré la sonnette d’alarme. À l’époque déjà, le constat était clair : une génération entière risquait d’être laissée au bord du chemin.

Depuis, les rapports d’organes pourtant officiels se sont succédé :

  • Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) avait alerté sur la montée de l’exclusion sociale et la perte de confiance d’une large partie de la jeunesse marocaine.
  • La Commission spéciale sur le nouveau modèle de développement (CSMD) avait, elle aussi, souligné les limites d’un système où la réussite reste trop souvent conditionnée par le milieu d’origine, et où les jeunes peinent à trouver leur place.

Ces alertes étaient claires. Mais elles sont restées sans suite.

La responsabilité première incombe aux pouvoirs publics. Non pas seulement à travers des politiques sectorielles défaillantes et incomprises — transport, éducation, santé, emploi — mais surtout à travers l’absence d’une véritable politique publique dédiée à la jeunesse.

Depuis plusieurs gouvernements, le ministère de la Jeunesse semble se confondre avec la jeunesse du ministre. Aucune vision, aucune continuité, aucune stratégie claire.

Or un.e jeune est avant tout un usager de services publics, et c’est dans cette expérience quotidienne — souvent chaotique, inéquitable, humiliante — que se construit sa perception du pays, de l’État, et de la justice sociale.

Le refus massif des jeunes, notamment ceux de la Génération Z, d’être récupérés par les partis politiques, y compris ceux qui ont tenté de s’afficher en soutien aux mobilisations récentes, est le symptôme d’un décalage profond avec le réel.

Cette jeunesse ne veut plus être instrumentalisée, ni parler par procuration. Parce que les partis politiques n’ont pas créé le réceptacle de cette colère, se contentant d’en être les récupérateurs ou, pire, les repoussoirs.

Cette jeunesse demande à être reconnue pour ce qu’elle est : lucide, critique et exigeante.

Des ONG, des initiatives locales et des programmes de coopération ont tenté de réagir. Elles ont essayé, avec leurs moyens, de construire des passerelles, de former, d’accompagner. Mais ces efforts, souvent isolés et très peu soutenus par les pouvoirs publics, n’ont pas suffi à inverser la tendance.

Pendant ce temps, la réalité s’est durcie.

La crise du Covid, la sécheresse, et le tremblement de terre d’Al Haouz ont mis à nu la fragilité d’un modèle qui parle d’émergence mais oublie la base. Les chiffres de la croissance, les grands chantiers, la Coupe du monde à venir… tout cela a nourri une euphorie de façade. Une euphorie qui nous fait préférer applaudir la vitesse des chantiers plutôt que de mesurer la profondeur des fractures sociales.

Mais sous cette euphorie, une autre réalité grandissait : celle d’une jeunesse désorientée, désabusée, et de plus en plus convaincue que personne ne l’écoute.

Une des réponses institutionnelles à ce constat a été la création de “plateformes de jeunes” dans le cadre de la fameuse INDH. Pour en avoir visité plusieurs dizaines, je peux témoigner : ce sont de beaux bâtiments, bien conçus, bien équipés… mais où très peu de jeunes traînent. Les associations gestionnaires et prestataires de ces plateformes sont, sans doute, les grands bénéficiaires du dispositif — pas forcément les jeunes qu’elles étaient censées servir. Encore une fois, on a investi dans les murs plutôt que dans le sens, dans la forme plutôt que dans la confiance. Pour l’anecdote, ces plateformes sont sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, et non celui de la Jeunesse.

Et ces derniers jours, cette fracture est apparue au grand jour.

Ceux qui sont sortis pacifiquement dans les rues ne sont pas les marginaux. Ce sont, au contraire, ceux qui s’en sortaient encore : des étudiants, des travailleurs, des jeunes citoyens qui croyaient encore en leur pays, en ses institutions, en la possibilité du dialogue.

Ils sont descendus dans la rue avec dignité, avec calme, parfois avec humour même. Et ils ont été accueillis par les matraques et les fourgons de police.

Pendant trois jours, les manifestations pacifiques — et sincèrement bon enfant — ont été réprimées. La colère a suivi. Et avec elle, la spirale de la violence, celle des manifestants mais surtout celle des forces de l’ordre.

Nous avons eu un avant-goût amer de ce que cela donne lorsque ceux qui s’expriment ne sont plus les plus intégrés, mais les laissés-pour-compte d’une société qui n’a plus rien à leur offrir sinon le silence et la peur.

Il faut maintenant avoir le courage de dire les choses.

Les pouvoirs publics doivent assumer leurs responsabilités et prendre la question de la jeunesse au sérieux.

Massifier ce qui ne marche pas n’est pas une solution.

La formation professionnelle et l’enseignement supérieur ne peuvent plus se limiter à produire des chiffres d’effectifs ; ils doivent viser la qualité, l’émancipation, la création d’opportunités réelles.

Le secteur privé doit, lui aussi, changer de regard et de posture. Soutenir la jeunesse, ce n’est pas acheter des Black Pass à Mawazine ni s’afficher dans des opérations de communication. Investir dans la jeunesse, c’est soutenir directement — ou à travers des programmes existants — des initiatives qui émanent ou qui servent une jeunesse en quête de formation, de culture, de divertissement, de mobilité et d’ouverture sur le monde. C’est créer des opportunités plutôt que des événements vitrines, donner du sens plutôt que du spectacle.

Enfin, les ONG et acteurs du tiers secteur doivent se rappeler pourquoi ils existent : agir pour les bénéficiaires, pas pour les bailleurs. L’impact réel ne se mesure pas en rapports, mais en vies transformées.

Les jeunes qui ont défilé ces derniers jours ne réclamaient pas la lune.

Ils réclamaient le droit d’être vus, entendus, respectés.

Et leur colère, loin d’être une menace, est peut-être notre dernière chance de reconstruire un lien de confiance avant qu’il ne soit trop tard.

Nous avons applaudi des chantiers, mais négligé les âmes.

Nous avons accéléré, mais sans boussole.

Il est temps de ralentir, d’écouter et d’agir avec la jeunesse, et non plus à sa place.

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Le 6 octobre 2025 à 14h01

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