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Mohamed Taher Srairi

Enseignant chercheur, Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II.

Quelles cultures doit favoriser l’agriculture marocaine face au manque structurel d’eau et au renchérissement des intrants ? 

Le 22 avril 2022 à 14h48

Modifié 22 avril 2022 à 14h48

Le Maroc a besoin d'une approche radicalement différente des options retenues actuellement. Il faut prôner la souveraineté alimentaire et l’efficacité hydrique, en orientant les politiques publiques vers l’augmentation des rendements des céréales, la favorisation de l’adoption des légumineuses, l’encouragement du stockage, entre autres priorités.

A quelque chose, malheur est bon. Quand au début de mars 2022, les Marocains découvrent les dégâts infligés par deux mois d’arrêt des pluies, conjugués à la spirale inflationniste issue de la pandémie de la COVID-19 dont les impacts sont amplifiés par le conflit en Ukraine, des voix ont commencé à s’élever pour réclamer un véritable débat sur les orientations agricoles du pays.

Le citoyen lambda prend enfin conscience de l’extrême vulnérabilité de l’approvisionnement en denrées alimentaires de base, dont les céréales, les huiles de table, les aliments de bétail, en très grande partie importés, et dont les prix ont connu des hausses vertigineuses, provoquant une baisse du pouvoir d’achat. Pire, la situation hydrique du pays, avec un taux moyen de remplissage des barrages ne dépassant pas 30 % (qui voile des disparités régionales marquées puisque ce taux n’atteint pas 10 % dans les bassins hydrauliques de l’Est et du Sud) et des nappes fortement surexploitées, implique que le service de l’eau dans plusieurs périmètres irrigués est arrêté et la sonnette d’alarme est tirée quant à la garantie de la fourniture de l’eau aux centres urbains, au cours de l’été prochain.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Force est de constater que pareille situation était prévisible depuis longtemps. Tout connaisseur averti des réalités de terrain savait que les rythmes d’usage d’eau du secteur agricole, liés à l’extension des surfaces irriguées, par l’entremise des subventions publiques, n’étaient pas durables. En effet, dans un pays à climat structurellement semi-aride à aride (plus de 80 % de la surface totale reçoivent des niveaux moyens de précipitations inférieurs à 400 mm par an), la promotion d’un modèle d’agriculture marchande, en grande partie destinée à l’exportation de biens de contre-saison, a reposé sur l’intensification de l’irrigation jusqu’à atteindre des limites insoutenables. Plusieurs exemples peuvent en attester clairement :

1. Le développement de l’agrumiculture dans des zones comme la Moulouya ou le Souss-Massa (où les niveaux annuels de précipitations ne dépassent pas 200 mm, alors que ces arbres nécessitent un minimum de 1 200 mm par an), s’est adossé sur la mobilisation des eaux souterraines, d’autant que la fourniture d’eau à partir des barrages est très réduite. Dans ces deux régions, les nappes ont par conséquent été en grande partie épuisées et, pire, la surproduction née de l’absence de régulation ainsi que du manque d’infrastructure de transformation a fait baisser les prix de vente des fruits, compromettant la rentabilité des vergers, et amenant certains agriculteurs (même ceux ayant profité de larges subventions publiques) à arracher les arbres …

2. L’extension de la surface cultivée en pastèques ou des plantations de palmiers dattiers de variété marchande dans des confins désertiques (avec des niveaux de pluie inférieurs à 50 mm par an), afin de profiter de la précocité de la production et donc de prix parfois attrayants, a été effectuée dans les mêmes logiques de mobilisation outrancière d’eau souterraine. Les contributions des eaux de pluie y sont encore plus réduites et l’irrigation à partir des barrages quasi inexistante. Par conséquent, la fourniture d’eau domestique aux centres urbains en été est compromise ;

3. Dans un pareil schéma de pensée, l’engouement actuel pour la plantation de l’avocatier dans des zones plus arrosées du Nord du pays (périmètre du Gharb et région de Tiflet) afin de profiter de la rentabilité importante que peut garantir cette culture, a amené à amplifier les creusages de puits et forages. En effet, pour couvrir des besoins qui atteignent 1 600 mm par an (l’avocatier étant une culture tropicale), alors qu’il pleut moins de 600 mm par an dans ces régions, il n’y a pas d’autre alternative que l’irrigation abusive durant l’été.

Tous ces exemples démontrent clairement qu’en l’absence de régulation, et en laissant les seules logiques de la rentabilité s’imposer, l’intensification de l’irrigation au prétexte d’une meilleure valorisation de l’eau mène inexorablement à l’épuisement des nappes. En outre, en donnant aux agriculteurs l’illusion d’économies d’eau par le goutte-à-goutte, les surfaces irriguées se sont envolées ainsi que les volumes d’eau mobilisés. Par contrecoup, cela compromet l’approvisionnement en eau de la population dans son ensemble.

Que faire ? Quelles cultures favoriser dans le futur ?

Une réalité incontournable pour l’agriculture est de devoir s’adapter à un contexte très mouvementé. Secteur fortement critiqué pour ses usages d’eau et d’énergie, sans parler de ses émissions de gaz à effets de serre, l’agriculture peut néanmoins faire prévaloir de multiples atouts : vital par la fourniture d’aliments, important employeur de main-d’œuvre, contributeur à la mise en valeur des atouts des territoires et de leur aménagement, etc.

Néanmoins, l’agriculture se doit d’être rentable pour ceux qui la pratiquent et aussi durable. Au Maroc, ceci n’est pas un vain mot, car cela passe d’abord par création de revenus à près de 4 millions d’actifs dans ce secteur, tout en assurant la préservation des ressources, notamment hydriques. C’est pourquoi, pour faire face aux effets prédits du réchauffement climatique en cours, il est plus qu’urgent de réorienter toutes les politiques agricoles vers des usages soutenables d’eau, en évitant de faire abstraction des limites de la Nature. Cela veut dire essentiellement vers l’eau pluviale et à un degré moindre les eaux superficielles des barrages. Quant aux eaux souterraines, il ne faut les utiliser qu’avec d’extrêmes précautions, car ce sont d’abord des réserves stratégiques qu’il faut protéger pour faire face à des situations inattendues. Enfin, au vu du coût énergétique du dessalement des eaux de mer (plus de 6 DH/mètre cube), il est plus qu’illusoire de penser à en faire des ressources destinées avant tout au développement de l’agriculture, étant plus réservées à la satisfaction de la demande des centres urbains (besoins domestiques, usages industriels, etc.). De ces grands principes, il découle l’impérieuse nécessité de changer diamétralement les choix agricoles antérieurs et de placer comme absolue priorité à l’agenda politique d’ambitieuses mesures de promotion des cultures céréalières, des légumineuses, et de leur couplage avec l’élevage adossé aux fourrages pluviaux et aux parcours naturels.

Tout simplement car les crises économique et climatique en cours ont aussi remis à l’ordre du jour l’importance cruciale de systèmes agricoles autonomes, où les déjections animales et aussi les coproduits des cultures (pailles, feuilles et collets de betterave, déchets agro-industriels, etc.) sont recyclés intégralement et les biens alimentaires consommés de préférence dans des circuits courts, afin de limiter les usages d’énergie fossile (qui sont de loin la première source de gaz à effets de serre) ainsi que la dépendance aux intrants importés (tels que les engrais de synthèse, dont les prix ont connu récemment des augmentations ahurissantes, amenant à se demander s’il est encore justifié de continuer à les utiliser de manière rentable).

Quant à l’irrigation, elle ne doit plus être considérée que comme un appoint aux eaux de pluie, nécessitant ainsi un contrôle très rigoureux des volumes pompés dans les nappes, en s’assurant, surtout dans les zones les plus arides, que ceux-ci n’excèdent pas les rythmes de renouvellement de la ressource. Enfin, il est évident que dans le contexte du manque d’eau structurel, exacerbé par l’augmentation de la demande et les effets du réchauffement climatique, il est totalement illusoire de continuer à magnifier la puissance agricole du pays, tout en vantant par un tapage médiatique incessant ses aptitudes à fournir des fruits et légumes à des marchés éloignés, dans ce qu’il convient d’appeler sans ambages un dumping écologique.

Bien au contraire, il faut prôner la souveraineté alimentaire et l’efficacité hydrique, en orientant les politiques publiques vers:

i) l’augmentation des rendements des céréales surtout lors des années favorables par la promotion des bonnes pratiques dans l’agriculture de conservation, des semis à la fertilisation et à la lutte contre les ravageurs jusqu’aux moissons,

ii) la favorisation de l’adoption des légumineuses dans les assolements pour induire la fixation symbiotique de l’azote atmosphérique dans les sols,

iii) l’amélioration de la valorisation des résidus de cultures par l’élevage,

iv) le rehaussement de la productivité des troupeaux par un encadrement zootechnique et vétérinaire rapproché, et

v) l’encouragement du stockage et des épandages rationnels des déjections animales sur les parcelles agricoles.

En somme, une approche radicalement différente des options retenues actuellement, qui se bornent à amplifier davantage les prélèvements d’eau d’irrigation dans des exploitations ultra spécialisées dans des cultures d’exportation (revenant ainsi à de l’exportation d’eaux virtuelles, parfois non renouvelables, ce qui explique l’épuisement de nappes entières et les difficultés d’approvisionnement en eau de la population) et où règne le découplage entre les cultures et l’élevage.

Ces choix, s’ils se perpétuent, risquent tout simplement de mener le pays vers un dessèchement généralisé qui commence d’ailleurs déjà à se faire ressentir, y compris dans les zones les plus arrosées, comme le Moyen Atlas, longtemps considéré comme le « château d’eau » du Maroc.

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