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Quand les éléphants se battent ce sont généralement les fourmis qui en pâtissent

Ce proverbe africain m’est venu à l’esprit quand récemment j’ai parcouru le projet de loi voté à la Chambre des représentants du Congrès américain, relatif à la lutte contre les activités malveillantes de la Russie en Afrique. Généralement quand les grandes puissances s’opposent directement ou par pays interposés, une autre confrontation est menée parallèlement et en silence. C’est celle de la légifération et de la promulgation des lois contre l’adversaire.

Le 8 juin 2022 à 15h39

Le Countering Malign Russian Activities In Africa Act a déjà été adopté par la Chambre des représentants en avril dernier à une écrasante majorité de 419 voix. Le projet est actuellement à l’étude au Sénat où il a toutes les chances d’être adopté. Une fois le texte est avalisé par le Congrès, la loi sera soumise à la signature du président, puis exécutée par le département d’État. La diplomatie américaine est sensée, dès lors, élaborer une stratégie détaillant la politique à mener pour contrer l’activisme russe en Afrique.

D’après ce texte, le gouvernement américain devra "surveiller de très près les opérations d’influence politique et de désinformation russes, ainsi que les activités de compagnies de sécurité russes, ou financées par la Russie en Afrique". Le texte stipule que cette surveillance doit s’étendre aux autres mandataires du Kremlin, tels que les oligarques proches du président Poutine, ou des entrepreneurs financés par le gouvernement russe.

Le projet de loi a également dans le collimateur les entreprises associées à la Russie qui manipulent les gouvernements africains et leurs opinions publiques. Les entités proches du Kremlin qui réalisent des investissements ou contrôlent des secteurs stratégiques, comme l’exploitation des ressources naturelles, seront également visées. Les secteurs liés à la sécurité, aux technologies de l’information et de la communication, seront aussi dans le viseur de Washington.

Tracer toute influence russe en Afrique

Cette loi déclare ouvertement que son objet est de contrer l’influence de Moscou par le biais d’aides appropriées à l’Afrique. Comment ? En initiant des programmes visant à renforcer les institutions démocratiques, pour consolider la transparence et la responsabilité des gouvernements africains. Le projet veut améliorer les normes relatives aux droits de l’Homme, à la lutte contre la corruption, et à la transparence fiscale. De même elle compte surveiller de près les ressources naturelles et les industries extractives du continent africain.

Le texte de loi prévoit aussi de tenir les gouvernements africains, leurs fonctionnaires ou toute autre entité complice, pour responsables en cas de connivence avec la Russie. Des sanctions et des restrictions seront décidées à leur encontre. En résumé, le législateur américain repose cette politique sur le triptyque suivant : tracer toute influence russe en Afrique susceptible de nuire aux intérêts américains, agir pour les contenir à travers des programmes appropriés, et enfin, rendre responsable les Africains comme les Russes, pour toute atteinte aux intérêts américains.

Pour devenir rapidement opérationnel, le texte oblige le département américain des affaires étrangères, 90 jours après l’adoption, à soumettre au Congrès une stratégie pour contrer les activités russes en Afrique. De même, 190 jours après et au cours des cinq prochaines années, le secrétaire d’État doit présenter devant le Congrès un rapport annuel sur la politique de la Russie en Afrique. Ce rapport doit énumérer les entreprises et les personnes russes impliquées qui agissent contre les intérêts américains.

En filigrane, la nouvelle loi vise à identifier les gouvernements africains qui se laissent manipuler, volontairement ou involontairement, par les russes. Les soupçons sur la corruption et le non-respect des droits de l’Homme, de la part d’Africains comme des Russes, seront combattus, et ceux qui les perpétuent seront poursuivis. Sur le papier, le législateur américain déclare vouloir le renforcement de la démocratie et des droits de l’Homme sur des règles internationales communément acceptées.

C’est le député démocrate Gregory W. Meeks qui est derrière ce projet de loi. Meeks est un afro-américain, a fait ses études de droit à New-York et préside la commission des affaires étrangères à la Chambre des représentants. Il a expliqué que, pour lui, son projet de loi est conçu pour contrecarrer la politique russe visant à piller et exploiter les ressources de certaines régions en Afrique.

Meeks a qualifié son texte de bénéfique pour l’Afrique, dans la mesure où il protège les innocentes victimes des mercenaires et des agents de Poutine, accusés, selon lui, de violations flagrantes des droits de l’Homme. Il faisait certainement allusion au groupe russe Wagner, qui se déploie dans plusieurs pays africains. Ce texte est apparu après le vote sur la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies en mars dernier condamnant l’intervention militaire russe en Ukraine, et qui a déçu les autorités américaines.

Ruée des grandes puissances vers l’Afrique

Cette loi n’est pas la première dans l’histoire législative américaine pour contrer les adversaires du pays, notamment la Russie. En 2017, le Congrès avait déjà adopté une loi similaire sanctionnant les pays qui achètent des armes russes à travers une loi baptisée Countring America’s Adversaries Trough Sanctions Act. Cette loi avait pour objet de punir Moscou pour son interventionnisme dans les élections présidentielles américaines, et son comportement agressif à l’égard de l’Ukraine.

La Russie, pour sa part, n’est pas en reste pour utiliser son parlement à des fins de politique extérieure. En mars dernier la Douma a adopté des textes de lois sanctionnant de lourdes peines la diffusion de toute information sur l’armée russe, y compris par les agences étrangères. Les peines encourues peuvent aller d’amendes conséquentes, à 15 ans de prison ferme contre ceux qui diffusent des informations mensongères sur les forces armées russes. D’autres lois ont vu le jour pour contrer les effets des sanctions occidentales sur l’économie du pays.

Le texte du projet américain est maintenant en lecture au Sénat, après avoir obtenu la majorité à la Chambre des représentants. Une fois avalisé par le Congrès, il atterrira au bureau du président Biden pour signature, pour qu’il devienne enfin une loi à exécuter. On voit mal le président refusant sa signature, surtout que ce projet vient de son propre parti. Les républicains, ses adversaires, peuvent tenter de le rendre encore plus contraignant. Ils n’attendent de lui, comme gage de fermeté, que de le promulguer et aller de l’avant pour contenir la Russie en Afrique.

Quant aux pays africains, les premiers concernés, et certainement les premiers qui en subiraient les conséquences aussi, ce texte de loi, une fois adopté, posera la question de la souveraineté face aux grandes puissances qui, en définitive, ne sont motivées que par leurs propres intérêts. Un simple retour historique nous enseigne que les pays européens ont découvert les Amériques, puis avec l’indépendance des États-Unis, y ont été chassés par ces derniers sous le président James Monroe. La Conférence de Berlin en 1884 leur donna l’Afrique en partage, et ce n’est qu’après le second conflit mondial que les africains ont conquis leurs indépendances.

Ce projet de loi, ne fera que rappeler aux Africains ce passé douloureux. La ruée des grandes puissances vers l’Afrique, pour exploiter ses matières premières et en faire un marché pour leurs produits et leurs biens, n’apportera pas le vrai développement souhaité qui consiste tout simplement à mettre l’Africain au centre des préoccupations. Cette politique de confrontation entre puissances sur notre continent risque d’accentuer l’instabilité, multiplier les coups d’Etat, et aggraver l’exode et les migrations.

Il y a quelques années on annonçait, en grande pompe, que notre continent connaîtra une croissance sans égale durant ce siècle. La crainte est que ce rêve ne tournera au cauchemar en raison des interventions intempestives des puissances étrangères. Après la Chine, la Russie, et les Etats-Unis, d’autres puissances tiennent également à investir politiquement l’Afrique, et à avoir leur mot à dire, comme l’Iran, la Turquie et bien d’autres.

On ne compte plus les sommets entre l’Afrique et certains pays développés sous format Afrique-Chine, Afrique-Japon, Afrique-Inde, où tout un continent se déplace dans une capitale étrangère hors notre continent. Il est difficile d’imaginer un jour voir un pays africain inviter toute l’Europe ou l’Asie à des rencontres similaires. Tous ces sommets, en réalité désuets, avec les grandes puissances devraient se tenir soit à Addis-Abeba, ou alternativement, dans une capitale africaine.

C’est en agissant de la sorte que le continent africain peut faire valoir ses droits et se faire réellement respecter sur la scène internationale. Notre continent devrait cesser d’être une terre de conquête permanente, facile à conquérir et à dompter, et où les puissances y viennent seulement pour édicter leurs lois, livrer leurs combats et régler leurs comptes, souvent à nos dépens.

Par
Le 8 juin 2022 à 15h39

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