Politique monétaire : lutter contre l’inflation ou maintenir le soutien à la reprise économique
Tous les yeux sont braqués sur la réunion du conseil de la banque centrale ce mardi 21 juin 2022. Benaissa Nahhal, professeur d'économie et de gestion, anticipe soit une stabilité, soit une hausse limitée à 0.25 %. Voici son analyse.
Une forte inflation au niveau mondial
La levée progressive des restrictions liées à la pandémie du Covid-19 a entrainé une croissance de la consommation à un rythme supérieur au processus de redémarrage de l’appareil productif. Ce déséquilibre entre la demande et l’offre a alimenté la hausse des prix et s’est transformé, au cours du second semestre 2021, en forte inflation.
Les banques centrales se trouvent, donc, prises au piège, car la hausse des prix qui était désirée et même perçue comme transitoire et comme assurance contre la déflation, est devenue une inflation galopante capable de ravager la reprise de l’économie mondiale, surtout avec la flambée des prix de l'énergie et des denrées alimentaires, depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022.
Statistiquement, le FMI prévoit des niveaux historiques de l’inflation. Elle atteindrait, en 2022, 5,7% dans les pays avancés et 8,7% dans les pays émergents et en développement. L’institution financière internationale revoit, également, à la baisse la croissance économique à 3,6% en 2022 et 2023 contre 6,1% en 2021.
Abandon progressif de la politique monétaire ultra-accommodante
Face au cycle inflationniste historique, les grandes banques centrales ont envisagé de mettre fin aux politiques monétaires non conventionnelles ultra-accommodantes.
Après plusieurs mois d’attente, les autorités monétaires recentrent, à présent, leurs actions sur la stabilité des prix à travers la conduite de politiques monétaires restrictives. Le comportement attentiste des banquiers centraux est justifié, principalement, par la volonté de sauvegarder la reprise économique contre les effets d’un resserrement monétaire brutal, conjugué à des tensions géopolitiques qui pèsent sur l’économie mondiale.
Adoption de politiques monétaires restrictives
La persistance et l’aggravation des tensions inflationnistes poussent les banquiers centraux à œuvrer, davantage, contre l’inflation à travers des resserrements monétaires plus agressifs, malgré le risque de récession économique qui plane sur l’économie mondiale.
Dans ce cadre, la banque centrale américaine (Fed) a relevé son taux principal plusieurs fois depuis Mars 2022 pour adopter, en juin 2022, une fourchette de taux comprise entre 1,50% et 1,75%. De son côté, la banque centrale d’Angleterre (Bank of England) a augmenté, depuis fin 2021, ses taux pour la 5ème fois consécutive pour l’établir à 1,25% en juin 2022. D’autres grandes banques centrales, y compris celles des pays émergents et en développement, ont aussi procédé au relèvement des taux directeurs.
La Banque Centrale Européenne (BCE) n’a pas encore relevé son taux directeur. L’institution de la Zone Euro a annoncé, par contre, la réduction de son programme d’injection monétaire. Et face aux statistiques alarmantes de l’inflation, la BCE a laissé la porte ouverte à un début du processus de hausse des taux à partir de Juillet 2022.
Les pays du Golfe ont été contraints de suivre la politique monétaire de la FED à cause de l’ancrage de leurs devises au billet vert, même si l’inflation dans la région est moindre.
Possible ligne de conduite de Bank Al Maghrib
Au Maroc, la hausse des prix s’est accélérée à partir d’avril 2021 pour atteindre, respectivement, 4% et 6% en Mars et Avril 2022. Pour l’ensemble de l’année 2022, Bank Al Maghrib anticipe une inflation supérieure à 5%.
Ces statistiques de l’inflation semblent inquiétantes et plaideraient, selon l’article 6 du statut de BAM de 2019, pour la hausse de son taux directeur, afin d’assoir la stabilité des prix et ramener le taux d’inflation à des niveaux acceptables.
Le relèvement du taux directeur au-delà de 1,50%, actuellement, et une possible réduction des injections monétaires, freineraient la demande qui alimente la hausse des prix.
Mais cette politique de resserrement monétaire affectera, également, l’offre par la réduction de la demande anticipée par les entreprises et la diminution de l’investissement et de la production. De plus, la hausse des taux se traduira, mécaniquement, par l’accroissement du coût de la dette souveraine et limiterait la capacité d’action du gouvernement en cas d’installation de récession économique.
L’analyse des actions des grandes banques centrales révèle un comportement marqué par la patience et la prise en considération des spécificités nationales et des risques qui pèsent sur la croissance économique et l’Emploi. Ainsi, même si le statut de Bank Al Maghrib met au centre la stabilité des prix, le potentiel sacrifice de la reprise économique, encore fragile en 2022, et les effets indésirables sur les finances publiques devraient, probablement, repousser l’adoption de cette ligne de conduite à l’instar de la BCE.
Ceci étant, en cas d’un statu quo par BAM, l’inflation risque de s’autoalimenter et conduire, au final, à un cycle inflationniste, nécessitant une réaction forte de la part des autorités monétaires.
Cette alternative, justifierait l’envoi de signaux d’un éventuel resserrement monétaire à venir, pour ancrer les anticipations des marchés sur la stratégie future de BAM en cas d’aggravation de l’inflation.
La décision finale du conseil de la banque du 21 Juin 2022 dépend, amplement, de la trajectoire future de l’inflation. Et, malgré des anticipations de persistance des tensions inflationnistes sur plusieurs mois, la situation macroéconomique du Maroc écarterait une hausse du taux directeur dès ce 21 Juin 2022.
Dans le cas inverse, une hausse du taux directeur ne dépasserait pas 0.25%. Avec des annonces de hausses supplémentaires si la situation d’inflation ne s’améliore pas.
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