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Plus de croissance… oui, mais pour qui ?

Sur une longue période, on observe que la hausse du PIB ne se traduit pas par une amélioration de la satisfaction de vie et du sentiment de bien-être des citoyens. Pourquoi? Et à quoi sert la croissance? Une analyse de Larabi Jaidi.

Le 12 août 2025 à 13h34

L’observation du rythme de la croissance marocaine sur la longue durée laisse apparaître une divergence saisissante entre la tendance du PIB - en hausse- et celle de la satisfaction de vie des citoyens. Si la croissance n’était plus considérée comme facteur de bien-être et d’équité sociale, la question de ses objectifs se poserait inévitablement au débat public.

Pourquoi stimuler plus la croissance, et pour qui ? Ici et ailleurs, il existe un consensus implicite sur les objectifs sociaux de la croissance (création d’emplois, réduction des inégalités, préservation du patrimoine naturel). Est-on sûr que la croissance économique nationale les serve ?

Dans le jargon des économistes, l’effet de la croissance sur les conditions de vie des populations est désigné sous des vocables divers : le produit intérieur brut par habitant, le revenu individuel ou du ménage, le pouvoir d’achat des citoyens.

Ces concepts laissent entendre que le bien-être croît avec le revenu réel, tant pour les individus que pour les nations. La réalité est toute autre. La croissance économique, même continue, n’engendre pas nécessairement une "satisfaction de vie" des personnes, surtout quand sa dynamique et son profil s’écartent des trois objectifs qui conditionnent son acceptabilité sociale.

Le premier objectif décliné de la recherche d’une croissance économique vigoureuse est la création d’emplois. Toutefois, depuis une dizaine d’années, la croissance se poursuit sans parvenir à réduire le chômage. Or celui-ci, à l’évidence, affecte la satisfaction de vie individuelle, pour des motifs tant de revenu que d’estime de soi.

Le deuxième objectif assigné à la croissance et aux politiques publiques qui la soutiennent et l’accompagnent est de veiller à une distribution équitable de la richesse créée tant à l’échelle sociale que territoriale. L’observation sociale nous laisse penser que l’on assiste à une augmentation des inégalités de revenus qui ne peuvent être approchées par les seules disparités de dépenses de consommation.

La réduction de la pauvreté monétaire ou même de la pauvreté multidimensionnelle ne signifie pas que les écarts de revenu et de patrimoine se contractent. Or il est établi que la satisfaction de vie est négativement corrélée aux inégalités de revenus. Une poussée de celles-ci provoque une réaction négative des citoyens quant à la satisfaction de vie.

Le troisième objectif de la croissance est d’être durable et soucieuse de la préservation du patrimoine naturel et de sa transmission aux générations futures. L’état de l’environnement naturel influence la qualité de vie et nul ne conteste que les décideurs politiques devraient accorder autant d’importance à l’environnement qu’aux politiques économiques et sociales. L’impact de la détérioration de l’environnement sur le bien-être individuel et collectif est susceptible de devenir de plus en plus important dans les années à venir.

La croissance économique peut être borgne quant au bien-être économique, aveugle au bien-être humain, sourde à la souffrance sociale et muette sur l’état de la nature

D’une part, les activités humaines polluent de plus en plus la terre, l’eau et l’atmosphère. La responsabilité de notre mode de croissance à cet égard est établie. D’autre part, le réchauffement climatique et ses effets sur l’habitat ainsi que la dégradation de la biodiversité suscitent une plus grande prise de conscience sur les dégâts de la croissance. Elle peut être borgne quant au bien-être économique, aveugle au bien-être humain, sourde à la souffrance sociale et muette sur l’état de la nature.

Les indicateurs révèlent les limites sociales et environnementales du modèle de croissance

Si l’on évalue le degré d’atteinte des trois objectifs essentiels de la croissance sur la longue durée au Maroc, il apparaît vraisemblablement que, même dans ses phases ascendantes, elle n’engendre pas nécessairement une "satisfaction de vie" des personnes. Les indicateurs disponibles sur les objectifs définis de la croissance (emploi, inégalité, qualité de la vie) révèlent les limites sociales et environnementales de notre modèle de croissance. Ce dont nous manquons, ce sont des enquêtes périodiques et régulières sur la perception du "vécu" de la croissance et du bien-être des citoyens.

La dernière enquête nationale sur le bien-être du HCP remonte à 2012. Elle nous avait fait la démonstration que presque un Marocain sur deux est insatisfait de sa vie, un peu moins du quart en serait moyennement satisfait et à peine un sur trois en serait satisfait.

Pourtant, la croissance de l’économie nationale avait évolué à un rythme soutenu: 4,7% par an entre 2000 et 2012, contre 2,8% durant les années 1990. La consommation des ménages avait amélioré sa part dans le PIB passant dans la même période de 57,8% à 60,1%. Les politiques publiques avaient soutenu le pouvoir d’achat par l’injection de ressources appréciables dans le dialogue social.

La solidarité sociale avait été renforcée par l’affectation de 50% du budget d’équipement aux départements sociaux. Sur ces dix dernières années, les tendances de la croissance se sont maintenues (autour de 4% en moyenne annuelle) et l’orientation sociale des politiques publiques s’est confirmée.

Mais les objectifs essentiels de la croissance ne se sont pas, pour autant, concrétisés.

Les trois raisons qui expliquent la divergence entre croissance et sentiment de bien-être

Comment peut-on donc expliquer cette divergence entre la progression des revenus et du PIB par habitant, d’une part, et du bien-être, c’est-à-dire l’évaluation subjective de sa satisfaction personnelle, d’autre part ? Cette divergence s’explique par diverses raisons.

Tout d’abord, les limites de nos outils statistiques de mesure et de comptabilisation de la croissance. Le PIB ne prend pas en compte la répartition de la richesse globale entre les personnes. Il ne s’intéresse pas aux dégâts occasionnés par la production sur le patrimoine collectif (patrimoine des ressources naturelles, patrimoine social etc..). Il ne valorise pas les activités non marchandes essentielles à la vie domestique et sociale, comme le temps passé avec les proches, le travail bénévole...

Ensuite, la création de la richesse par la croissance n’est pas tout. Cette conception est réductrice, elle reflète la figure de l’homo economicus qui se contente de dépenser son revenu pour l’acquisition de biens et services qui lui procurent satisfaction. Or, l’Homme n’attribue pas seulement une valeur à la quantité de biens et services qu’il consomme. Il valorise aussi la qualité de son environnement social, politique et naturel. De nombreux éléments, non pris en compte dans l’agrégat synthétique de la croissance -le PIB- contribuent à la satisfaction de vie : le sentiment d’appartenir à une société juste, la qualité de son travail et l’insertion sociale, les perceptions d’avenir, la santé, le sentiment de sécurité dans sa vie quotidienne, l’environnement politique et institutionnel, ou encore la qualité de l’environnement.

La qualité de vie de la personne peut donc être aussi importante que la quantité de biens et services disponibles.

Par ailleurs, l’homme est un être social, un homo sociologicus, disait Bourdieu. Soit une version moins rationnelle, plus subjective de son cousin économique. Il doit répondre à des attentes sociales liées à ses rôles sociaux. Il a besoin du groupe pour vivre. La qualité des relations familiales et sociales influence le bien-être individuel.

Or, au cours des dernières décennies, notre société a produit une baisse continue du taux de nuptialité et une hausse continue du taux de divorce.

Par ailleurs, le nombre d’enfants vivant avec un seul parent augmente et le temps passé en famille diminue. L’impact de ces changements sociaux sur le bien-être est vraisemblablement significatif, car les citoyens marocains attachent de l’importance à la vie de famille.

Au-delà du cercle familial, on observe que les niveaux de confiance interpersonnelle et de participation communautaire sont aussi positivement corrélés au niveau de bien-être. Le niveau de confiance interpersonnelle recule. On constate en outre que la force du lien social se réduit et de nouvelles formes de participation civique plus individualistes se manifestent dans la société.

Enfin, l’homme est un “animal politique”. Un homo politicus pour lequel la participation à la vie publique ou politique est essentielle. D’une part, le citoyen qui participe au débat politique peut influencer le mode de gouvernance de la vie publique, qui détermine à son tour la quantité et la qualité des services auxquels il accède. Il est aussi positivement corrélé à des variables telles que la transparence de l’action politique, l’autorité de la loi, la qualité du cadre législatif et la stabilité politique. Le taux de confiance dans les pouvoirs publics a baissé au cours de cette dernière décennie. Un sentiment d’insécurité et de méfiance à l’égard des dirigeants politiques pourrait constituer un frein au relèvement du bien-être.

En somme, il ne suffit pas de relever le divorce entre croissance et satisfaction de vie. Bien sûr, il faut en comprendre les causes, rompre avec cette facilité de la stimulation de la croissance comme seul fer de lance des politiques économiques.

Dans cette réflexion, les décideurs politiques ont un rôle important à jouer. S’ils sont convaincus des raisons pour lesquelles croissance et bien-être ne vont pas de pair, ne serait-il pas de leur devoir de mieux apprécier les aspects qualitatifs qu’ils veulent donner à la croissance en mettant en place des mécanismes de concertation sociale, de gouvernance de l’action publique et des outils de décision et de suivi des politiques publiques plus efficaces. La politique économique pourrait alors amorcer un tournant favorable à une croissance plus juste et plus qualitative.

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Le 12 août 2025 à 13h34

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