Lamya Ben Malek
Juriste, et actrice associativeOù sont-elles ? La parité comme paravent
Si les femmes marocaines ont marqué l’histoire politique du pays depuis des siècles, leur place dans les institutions reste aujourd’hui largement en deçà des ambitions de parité. Entre quotas limités, reproduction des élites et pratiques népotiques, la représentation féminine au Parlement révèle les blocages d’un système politique où l’égalité reste encore à construire.
À l’instar de figures légendaires telles que Kenza al-Awrabiya, Zaynab Nafzaouia ou encore Sayyida el Horra, les femmes marocaines ont, depuis des siècles, marqué l’histoire politique du royaume. Dans des temps plus récents, elles se sont engagées avec détermination dans la lutte pour l’indépendance, soutenant les forces de l’armée de libération, tout en prenant part au plaidoyer politique et juridique, comme en témoigne Malika el Fassi, l'une des pionnières d’une génération de femmes instruites et dévouées à la cause nationale.
En 1963, l’Histoire a inscrit un moment inédit : hommes et femmes marocains se sont rendus aux urnes pour la première fois depuis l’indépendance, inaugurant ainsi une ère de participation politique partagée. Pourtant, malgré cet héritage grandiose, la représentation féminine dans le paysage politique marocain d’aujourd’hui reste en deçà des espérances d’une parité réelle.
Un rapport conjoint d’ONU Femmes et de la Commission économique et sociale des Nations Unies pour l’Asie occidentale classe le Maroc au cinquième rang dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord en matière de représentativité féminine au Parlement. Une performance honorable, mais qui ne saurait masquer la persistance de blocages structurels.
Les quotas parlementaires : le piège d’un outil à horizon limité
En 2002, faisant suite aux demandes des mouvements féministes et des revendications citoyennes, le Maroc a instauré un système de quotas destiné à renforcer la présence des femmes au Parlement, via des listes nationales, aujourd’hui reconverties en listes régionales, qui leur étaient spécialement consacrées.
Bien que cette mesure volontaire fût pensée pour garantir une première avancée vers la parité, elle s’est révélée être une arme à double tranchant. En effet, censés être une étape transitoire vers une égalité naturelle, les quotas ont fini par enfermer les femmes dans un carcan de représentativité artificielle, offrant aux partis une excuse pour éviter d’investir sincèrement dans leur promotion. Ainsi, au lieu de mettre en avant des femmes compétentes et ambitieuses issues de leurs rangs, les partis se contentent trop souvent de remplir les listes régionales, satisfaisant à l’obligation sans véritable conviction. Résultat : les femmes, cantonnées à des positions symboliques, restent trop souvent exclues du pouvoir décisionnel.
Aujourd’hui, elles sont encore peu nombreuses à franchir l’obstacle sans l’appui des quotas régionaux. Parmi ces exceptions, on peut compter quelques parlementaires comme Fatima Zahra Bentaleb (PAM), Khadija Hajjoubi (PAM), Meriem Khallouki (UC), Saida Tahiri (RNI), Hanane Abdaoui (Istiqlal), et Meriem Ouhssata (PPS), qui ont su s’imposer indépendamment.
L’urgence d’une parité véritable : au-delà des clichés et des stéréotypes
On entend fréquemment que l’entrée croissante des femmes dans l’arène politique serait le gage de politiques publiques empreintes davantage d’inclusivité, en particulier dans ces domaines que l’on dit volontiers « féminins », tels que le social ou la famille.
Mais cette idée, bien que louable en apparence, relève d’une essentialisation réductrice, confinant les femmes à des rôles stéréotypés. Pourquoi devrait-on conditionner leur présence à une hypothétique capacité à traiter des questions de société ? Nadia Fettah Alaoui, ministre de l’Économie et des Finances, est une figure qui illustre cette réalité. Son action n’est pas imputable à son genre, mais elle est fondée sur sa ligne partisane.
La parité, en somme, n’a pas besoin d’être justifiée par des suppositions utilitaristes, elle doit être un objectif intrinsèque, car les institutions doivent représenter la pluralité de la société qu’elles servent.
On ne naît pas élue, on le devient ?
Au-delà des quotas, une question fondamentale demeure : dans un système politique fortement imprégné de pratiques népotistes et dominé par des réseaux de notables, peut-on espérer une augmentation sincère et durable de la représentation féminine ?
Le népotisme, entendu comme la promotion d’individus non pas sur la base du mérite mais en raison de leur proximité familiale, tribale ou économique avec les détenteurs du pouvoir, constitue un frein majeur à l’émergence d’une élite politique féminine diversifiée. En effet, dans de nombreux cas, l’accès des femmes à des fonctions électives reste conditionné à leur appartenance à des dynamiques familiales déjà implantées dans le champ politique. Ce phénomène, loin d’être anecdotique, reflète une reproduction sociale qui perpétue les inégalités d’accès aux ressources politiques.
Des travaux en science politique ont mis en lumière ce qu’on appelle les dynasties électorales, où les femmes deviennent des héritières symboliques de capital politique masculin. Le phénomène est d’autant plus problématique qu’il donne une illusion de progrès : la présence féminine est visible, mais elle reste le produit de logiques d’assignation et non d’autonomisation. Cela aboutit souvent à une forme de parité d'apparat, qui reconduit les structures de domination sous couvert d'inclusion.
Ce biais structurel contribue à discréditer l’idée même de parité méritocratique : dans l’imaginaire collectif, les femmes en politique sont alors perçues comme "placées", et non élues pour leurs compétences ou leurs idées. Le népotisme a donc un double effet pervers : il limite l'accès des femmes issues de milieux non favorisés et affaiblit la légitimité de celles qui parviennent à percer.
Dès lors, toute ambition d’atteindre une parité réelle au Maroc suppose une remise en question radicale de ces mécanismes d’accès au pouvoir. Il ne s’agit pas uniquement de réformer les lois électorales, mais d’interroger en profondeur les modalités de cooptation politique, la transparence dans la désignation des candidat·es, et la démocratisation interne des partis. Car tant que la méritocratie demeurera marginale face aux logiques familiales ou clientélistes, la parité ne pourra être ni durable, ni crédible.
Garantir l’égalité au cœur du système politique
Dépasser les limites actuelles des quotas suppose de repenser en profondeur les conditions d’accès à la vie politique, au-delà des dispositifs de représentation formelle. Il ne suffit pas de corriger les effets de l’exclusion, encore faut-il interroger les structures qui la produisent. Le système partisan, socle du jeu électoral, constitue en ce sens un véritable filtre d’accès à la compétition démocratique. Dans les faits, il n’y a pas vraiment de participation électorale indépendante au Maroc : sans affiliation partisane, il est très difficile d’accéder aux législatives. Cette réalité interroge la qualité même du pluralisme et de l’égalité des chances dans l’espace politique national.
Dès lors, toute ambition de parité ne peut faire l’économie d’une réforme en profondeur des partis politiques, tant dans leur fonctionnement interne que dans leur mode de sélection des candidat·es. Il s’agit non seulement d’exiger des partis qu’ils investissent des femmes, mais aussi de garantir que ces femmes accèdent à des positions stratégiques, bénéficient de ressources équivalentes, et soient intégrées dans des logiques de pouvoir réelles, au lieu d’être cantonnées à des rôles périphériques ou symboliques.
La parité ne peut être pensée comme une finalité statistique, mais comme un indicateur de maturité démocratique, révélateur de la capacité d’un système à reconnaître les compétences là où elles se trouvent.
Le Maroc ne pourra prétendre à une gouvernance réellement représentative qu’en rendant son architecture politique plus accessible, plus inclusive et plus exigeante. Car c’est en reconnaissant la pluralité réelle de ses citoyen·nes, et non en la simulant, que la nation se dote des institutions à la hauteur de ses aspirations.
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