Notre voisin du nord
Durant les années soixante-dix du siècle dernier, les étudiants et ouvriers marocains prenaient souvent le train pour rejoindre la France, ou les pays nord européens pour certains d’entre eux. En arrivant à Algesiras c’était déjà la galère, et on regrettait amèrement d’avoir quitté Casablanca. Algésiras était simplement un petit bourg loin de la gare du train, et l’aventure devenait pénible. Ce n’est qu’en arrivant à Madrid qu’on se voyait en Europe.
Des années se sont passées. L’adhésion de l’Espagne à l’Union européenne en 1986, a donné un coup de fouet à l’économie, en permettant la modernisation des infrastructures et une large ouverture sur l’extérieur, notamment en adhérant à l’Otan et en reconnaissant Israël. L’Andalousie, autrefois sous équipée, connue seulement par son flamenco et sa corrida, est devenue en quelques années, une destination touristique de choix, et une région d’investissements par excellence.
Les gouvernements espagnols successifs ont mené des politiques agressives pour développer le pays avec l’assistance massive de Bruxelles. Des fonds structurels, comme des fonds agricoles, ou le fonds de cohésion, dont l’Espagne a été le premier bénéficiaire entre 1986 et 2006, ont été utilisés pour s’assurer une croissance continue. L’Espagne est devenue en quelques années la 5e économie de l’union européenne, et la 14e mondiale.
Une reprise qui a accentué les disparités
Mais cette croissance cache bien des inégalités criardes, digne d’un pays en développement. Ces inégalités ont été accentuées par la crise financière de 2008 et la pandémie Covid. Si la dette publique a été réduite, le taux de chômage ramené de 35% avant l’adhésion, à 15%, et l’inflation réduite à moins 3%, les disparités sociales, par contre, se sont exacerbées. Selon la Commission des Nations Unies pour la pauvreté et les droits de l’homme, en 2019, 26% de la population espagnole vivent dans la pauvreté. 29,5% parmi eux sont des enfants.
Selon Philip Alston, rapporteur spécial de cette Commission, la reprise économique a profité essentiellement aux plus riches de la société, et a accentué les disparités. Les statistiques le démontrent : 50% du PIB est détenu par moins 1% de la population. Cet échec est dû à l’insuffisance des investissements, surtout au sud du pays, à la quasi inexistence des logements sociaux à bas prix, et à des services de santé peu efficaces. L’Unicef, pour sa part, chiffre à 1,4 million d’enfants se trouvant dans la pauvreté absolue.
Après avoir enregistré une faible croissance en 2018 et 2019, de respectivement 2,4% et 2%, l’économie espagnole s’apprête à enregistrer cette année un taux de 6,5%, et pour 2022 les prévisions sont de l’ordre de 7%. Le pays est le deuxième, après l’Italie, à bénéficier des aides massives de l’Union qui sont l’ordre de 72 milliards d’euros entre 2021 et 2023. Cette enveloppe sera complétée par une autre de 67,3 milliards d’euros sous forme de prêts.
La crise perdure
L’économie espagnole demeure fortement tributaire des secteurs sensibles à la pandémie Covid comme le tourisme. Ce secteur représente 14% du PIB, et 15% des emplois. Il a connu une contraction de 65% à 70%, tout en continuant d’enregistrer des mauvaises performances durant l’année en cours. L’arrêt cette année de l’opération Marhaba qui ramenait nos ressortissants via Algésiras, a été d’un coup fatal au secteur.
C’est également le même sort qu’a subi l’industrie automobile qui représente 11% du PIB et 18% des exportations. Avec la pandémie, elle s’est rétractée de 20% à 30%. L’Etat est intervenu en injectant massivement 3,7 milliards d’euros dans l’industrie automobile, comme il a fait pour le secteur touristique, où il a réservé un budget de sauvetage de 4,2 milliards d’euros.
En dépit des aides de Bruxelles, certaines entreprises espagnoles auront du mal à se relever de cette crise qui perdure. Le pourcentage des entreprises vulnérables est passé, selon la presse ibérique, de 20% à 35% du tissu industriel. Elles sont 65% dans le secteur touristique, 55% dans l’industrie automobile, et 40% dans les transports qui se trouvent en difficulté.
Le gouvernement de Pedro Sanchez ne sait plus à quel saint se vouer. Le chef de gouvernement a promis monts et merveilles au peuple espagnol mais se trouve face à cette crise dans l’incapacité d’y apporter des réponses à la mesure des défis. La crise sanitaire internationale semble apparemment plus fatale aux régimes qui se disent démocratiques qu’aux régimes autocratiques.
Le paysage politique espagnol paraît plus polarisé et fragmenté que par le passé. Le duel ente le parti socialiste de gauche et le parti populaire de droite, a cédé la place aux extrêmes qu’il soit d’extrême droite, au profit de Vox, ou d’extrême gauche, avec Podemos. Ils s’unissent seulement quand les intérêts extérieurs du pays sont, à tort ou à raison, menacés.
Il en résulte par conséquent une paralysie dans la gouvernance qu’on constate à première vue de ce côté-ci du détroit. Les budgets sont votés difficilement, les élections sont récurrentes et déstabilisent aussi bien le pays que ses partenaires. Il devient donc difficile de prévoir si ce gouvernement terminera son mandat sans trop de casse.
Cette incertitude intérieure agit d’une manière presque automatique sur l’action extérieure du pays. Le cafouillage constaté dans la gestion des relations avec un allié si stratégique comme le Maroc, a démontré, si besoin est, que les dossiers sont peu maîtrisés et, pire, gérés avec une certaine légèreté. Le recours au parlement européen pour condamner le pays voisin sur un litige bilatéral, fût une décision hâtive et irréfléchie.
Les défis qui sont devant nous face à une Chine qui se déploie avec une certaine aisance et en toute liberté en Afrique, devrait pousser les responsables espagnols à revoir leur vision à notre égard pour aller dans le sens d’un partenariat solide gagnant/gagnant. Pour ce faire, Madrid devrait d’abord liquider le passif pour ouvrir à nos deux nations de nouvelles perspectives de développement.
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