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Minorités et changement de régime : déjà-vu désordre créatif

Minorités et changement de régime, la belle combinaison? Depuis deux décennies, on entend ce refrain dans la bouche des orientalistes et de décideurs occidentaux, notamment américains. Il semblerait que la contagion ait gagné des experts au sein de la périphérie arabo-musulmane.

Le 2 juillet 2025 à 16h44

Récemment, une vidéo a circulé partageant une déclaration de Abdellah Al-Nafissi, politicien et intellectuel koweitien, labellisé islamiste modéré. Il est réputé pour n’avoir pas la langue dans sa poche. Il s’est permis de donner la recette magique pour faire chuter le régime iranien.

Le verbe sûr et le ton contrôlé, Al-Nafissi avance un argumentaire qui se défend théoriquement. A son avis, l’Iran ne peut être identifié à la seule minorité farsi. Les autres minorités kurdes, arabes, turkmènes, baloutches etc., méritent d’être considérées. Du fait qu’elles soient marginalisées –et dans certains cas persécutées– ces minorités seraient prêtes à se révolter.

Le changement de régime en Iran, d’après lui, ne serait possible sans ce cas de figure. Cependant, la réalité est tout autre. L’ambiguïté du système iranien, la taqîa politique et sécuritaire et l’histoire mouvementée font en sorte que la lecture idoine n’est pas une partie de plaisir. Toutefois, l’Iran n’est pas l’objet de cet article. Car d’autres pays sont connus pour avoir des systèmes opaques dont le décodage n’est jamais aussi simple. Il en est ainsi de la Chine, de la Russie ou même des Etats-Unis : l’apparence est trompeuse.

La problématique de changement de régime monopolise l’attention des observateurs et des experts en relations internationales, à la suite notamment de la guerre entre Israël et l’Iran, ponctuée par l’intervention américaine.

Dans un premier temps, d’aucuns croient que cette guerre magistralement maitrisée (faisant croire à une sorte de théorie du complot intelligemment négociée par les belligérants) s’inscrit dans le cadre de l’épouvantail de changement de régime. L’objectif demeure l’obtention des dividendes géopolitiques immédiats pour le compte des États-Unis et de son allié, acteur mineur, Israël.

Ensuite, les analystes commencent à mettre un peu d’eau dans leur vin. Ce n’est pas si simple que cela. Si le paradigme de changement de régime est privilégié, il est assorti de précautions telles que le risque du chaos dans le pays visé et son impact sur le voisinage, qui auront des conséquences qui iront au-delà.

Une série de paradigmes : la singularité qui verse dans la généralité

Pour ma part, je souhaiterais épiloguer sur cette hypothèse si prisée qui veut coûte que coûte faire coïncider l’idée de changement de régime avec l’intervention de la main étrangère. Cela est nécessaire pour voir dans quelle mesure le paradigme de changement de régime, à partir de l’intérieur, serait plus pertinent. Loin de moi l’idée de promouvoir l’un des deux scénarios ou les deux à la fois. Mon objectif se limite à une analyse théorique assortie de repères tirés de l’expérience de terrain.

La définition des minorités est très complexe. S’agirait-il seulement de minorités ethniques ? C’est ce qui ressort des explications fournies par Al-Nafissi. S’agirait-il de courants politiques intranationaux persécutés pour leurs positions politiques ? S’agirait-il de composantes politiques appartenant à l’élite au pouvoir, mais reléguées au second plan pour des raisons de divergences radicales ?

S’agirait-il des groupes armés non étatiques (GANE) ? S’agirait-il de mouvements intranationaux pacifiques mais avec un agenda qui s’adapte en fonction de la force et de la fragilité des institutions étatiques ?

S’agirait-il des organisations non gouvernementales qui jouent le rôle de porte-parole de la société civile éclatée en raison de l’absence de la visibilité au sommet et à la base de l’Etat ? S’agirait-il de l’opinion publique silencieuse ?

Une question générale : serait-il possible que des minorités ethniques puissent faire tomber des régimes sans un soutien étranger ? Serait-il imaginable qu’elles réalisent leurs coups sans des relais nationaux exilés à l’étranger ?

Serait-il acceptable pour ces minorités de se faire doubler par ces relais qui auraient, de toute évidence, une créance à honorer au profit des pays qui leur auraient donné asile et aidé à promouvoir leurs narratifs politique et idéologique ?

Il est certain que ces minorités ont des préférences, des convictions idéologiques et des projets de société. Ces préférences sont le résultat de l’accumulation d’un arsenal de certitudes qui les poussent, théoriquement, à croiser le fer avec les autres composantes de l’opposition.

Une fois le changement de régime a lieu, les divergences éclosent, se multiplient et rendent impossible –ou en tout cas, laborieuse– la transition politique pacifique. C’est dire que l’hypothèse du changement de régime grâce aux minorités intranationales n’est pas aussi limpide que ne le pensent certains observateurs et experts friands des associations mécaniques.

La relation complexe entre les minorités et le changement de régime est très complexe. Les gens se pressent de tirer les conclusions en estimant que les minorités et le changement de régime, dont il s’agit, concernent les sociétés dites en développement. Il ne peut, à leurs yeux, être question des sociétés dites démocratiques dans lesquelles les règles du jeu démocratique sont bien définies.

Une opinion à prendre avec des pincettes dans la mesure où, dans de nombreux pays occidentaux, les expériences des cinq dernières décennies ont démontré que la démocratie est contrôlée, sinon orientée, et que le jeu politique n’est pas aussi transparent qu’il n’y paraît.

Mais procédons par étapes pour débattre du postulat du changement de régime par la montée en puissance des minorités.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la création des deux blocs –Est et Ouest–et le début de la Guerre froide, la pratique du changement de régime en Afrique, en Amérique latine et en Asie est légion.

L’Europe, qui est traumatisée par les conséquences des deux guerres mondiales, colmate les brèches et accepte le diktat de la Conférence de Yalta (1945). Plus tard, à la suite de la décomposition de l’Union soviétique, le changement de régime opère un renversement à grande vitesse dont sont cibles des pays européens de l’Est.

La Yougoslavie et la guerre des Balkans sont l’exemple typique de l’absurde en géopolitique. Une réunification de l’Allemagne – qui en profite– pour que, deux décennies plus tard, l’Europe qui s’est transformée en Union européenne, constate qu’elle n’obtient que des miettes géopolitiquement parlant.

Qu’à cela ne tienne, le paradigme de changement de régime cible en premier lieu les trois A (Afrique, Amérique latine et Asie). En Afrique, plus particulièrement, où la saccade des coups d’Etat est motivée plutôt par le souci de perpétuer la structure féodale des relations internationales.

Il s’agit du maintien de l’influence des anciennes puissances coloniales par le biais d’arrangements apparents et latents. La multiplication de coups d’Etat ou l’organisation d’élections de façade répondent à cette perception hybride des relations africaines post-indépendance.

De même, en Afrique une distinction est faite entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. Une curiosité : à l’exception de la Mauritanie, on n’a jamais parlé en Afrique du Nord de régimes politiques issus de coups d’État, alors que la plupart constituent des régimes militaires déguisés.

Par ailleurs, des régimes issus de coups d’État militaires endossent le brassard des démocraties potentielles pour aller semer la zizanie chez leurs voisins. Une schizophrénie qui laisse les observateurs pantois.

Premièrement, le changement de régime est décidé et opéré pour mettre fin à une situation hégémonique de fait ou en passe de le devenir. Cette configuration concerne des acteurs étatiques qui sont choisis pour jouer le rôle de relais ou de courroies sécuritaires dans un sous-système régional mouvementé.

Si ces acteurs souscrivent relativement aux critères de l’interdépendance unilatérale, ils sont sommés de veiller à ce que l’échiquier politique et social intranational ne soit pas profondément agité.

Deuxièmement, le changement de régime dans l’optique de garder l’équilibre régional sous contrôle. Il s’agit là de la configuration dans laquelle l’égalité relative entre les acteurs majeurs régionaux permet de maintenir le statu quo dans la case du salutaire positif sans risque immédiat de dérapage.

Si un acteur majeur décide de ne plus observer cette règle d’or, il est placé sous surveillance et mis en index. Des pressions sont exercées sur l’échiquier politique interne pour le faire douter de sa capacité de marchandage. S’il persiste et signe, il est évacué comme si de rien n’était.

Troisièmement, le changement de régime  dans l’optique du ralentissement des tentations impériales. L’éventail est plus large à cet égard. Les pays visés se comptent sur le bout des doigts. Ils sont sélectionnés pour jouer le rôle de régulateurs de la sécurité et des équilibres régionaux.

Ces acteurs donnent l’impression d’être soumis tout au long de la première moitié du XXe siècle. Ce n’est que de la poudre aux yeux. Une fois la confiance des grandes puissances acquise dans le cadre d’une répartition de rôles âprement négociée, ces acteurs commencent à ruminer les ingrédients de la tentation impériale. Cette tentation est liée aux souvenirs d’un âge d’or réel.

Rien n’est gratuit dans la meilleure des intentions

Quatrièmement, le changement de régime ne peut être envisageable dans le plus optimiste des cas sans la conjugaison des efforts entre les forces politiques intranationales et les sympathisants activistes qui se manifestent à l’occasion.

Tout changement, quel que puisse être l’objet à atteindre, comporte des risques. Il s’inscrit dans le cadre de la citation qui dit que "Toute entreprise nouvelle exige un sang nouveau" .Le changement rationnel géré dans la perspective de la promotion des règles de droit peut réduire les risques de dérapage. Cependant, le changement qui naît du chaos pour mettre fin au chaos est une aventure dans l’inconnu.

Si bien que le changement de régime, dans le cas le plus extrême, qui s’accompagne de la violence et de l’effusion de sang, pourrait déboucher sur la création d’États faillis, d’États serviles et des États otages d’une perception hallucinatoire de l’indépendance. Ils se transforment en une matière prisée pour toutes les formes de manipulation et de compromissions.

Il est certain que les planificateurs de changement de régime en Occident repensent leur paradigme de départ, basé sur la provocation du chaos, en observant l’évolution de la situation tout en gardant la main sur la gâchette.

Un fait est certain, depuis le COVID-19, le paradigme de changement de régime sans planification qui dépasse la stratégie de Plan A, Plan B, Plan C, classique n’est plus plausible. En effet, cette pandémie a démontré que le chaos ne peut être désormais que général.

Depuis des décennies, la stratégie préalable au changement de régime comporte des facteurs associés que l’on peut décliner comme suit. Un, les facteurs associés aux sanctions économiques. Un instrument de marchandage efficace contre les régimes dont la légitimité laisse à désirer ou qui montrent des signes de résilience qui dérangent. Un outil sans impact contre les régimes dont les dirigeants savent surfer avec les vagues et réussissent à se maintenir au pouvoir.

Deux, les facteurs associés aux pressions sur les élites au pouvoir qui n’ont pas de vision claire et encore moins de visibilité leur permettant d’être au diapason avec le temps. Il s’agit d’élites qui croient, à tort, que l’intransigeance et le dogmatisme constituent une démonstration de force et de droit exclusif au chapitre. Les pressions peuvent être productives à moyen et long terme.

Trois, les facteurs associés à la neutralisation par l’humiliation. Dans ce cas de figure, les détenteurs de pouvoir sont réputés pour jouer le rôle d’ascenseurs stratégiques sans avoir droit à l’initiative.

Si par chance –ou par malheur– ils outrepassent les lignes qui leur sont fixées dans leurs espaces restreints, ils sont passibles de sanctions qui vont jusqu’à se faire neutraliser ou chasser du pouvoir. Dans ce type d’équations, il y a toujours des remplaçants qui attendent dans la longue file de prétendants au pouvoir.

Quatre, les facteurs associés à la punition des acteurs qui ont la mémoire amnésique portant sur des périodes antérieures où leurs complicités, voire compromissions, sont prouvées et utilisées, en fin de compte, comme des instruments de marchandage contre eux.

Minorités et changement de régime, la belle combinaison? Rien n’est moins sûr. D’une part, les exemples de pays arabes et africains dont le changement a été conçu dans la précipitation par des planificateurs politiques et militaires impatients sont assez éloquents. La situation politique, économique et sociale a empiré.

D’autre part, certains d’entre eux s’acheminent vers la dislocation institutionnelle, voire le séparatisme.

De même, la fragilité institutionnelle conduit vers la collusion entre les revendications des minorités, le séparatisme et le terrorisme.

Si bien que l’approche la plus sage dans l’état actuel des choses serait de marquer une pause et d’inviter les élites des pays concernés à prendre le taureau par les cornes. Une période de transition raisonnable serait nécessaire afin que toutes les composantes de la société comprennent les enjeux auxquels elles font face.

Les expériences du passé durant lesquelles les minorités ont été utilisées pour atteindre des objectifs qui n’ont rien à voir avec l’intérêt des pays ciblés auront peu de chances de réussir. Non pas que des leaders ou des militants appartenant à ces minorités manquent d’arguments, mais parce que le système international et les systèmes régionaux traversent une période d’incertitude qui les poussent à réfléchir par deux fois avant de s’embarquer dans des aventures sans lendemain.

Ces expériences ont démontré qu’une fois l’objectif du désordre programmé est atteint par les commanditaires intranationaux et internationaux, les pays concernés sont abandonnés à leur sort, sans espoir de transformer les aspirations en dividendes sur le terrain.

Car le changement brutal est synonyme de chaos et de désordre. Il signifie l’ouverture des portes de l’enfer. Il le sera encore davantage tant que l’équation du changement authentique à partir de l’intérieur et l’intervention de la main invisible de l’étranger n’est pas résolue.

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Le 2 juillet 2025 à 16h44

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