Macron en Algérie et le rôle de l’historien
La visite d’un chef d’État à un pays étranger sert souvent à baliser le terrain pour renforcer le partenariat bilatéral. Celle qu’effectue cette semaine le président français Emmanuel Macron en Algérie s’apparente plus à une mission pour dissiper les malentendus et les incompréhensions qui se sont accumulés entre les deux pays depuis 1962.
La France coloniale a modelé l’histoire de l’Algérie, et façonné même sa géographie, au détriment des autres pays voisins. Alger devait, en principe, être reconnaissant d’avoir reçu en héritage cette étendue que Paris considérait comme sienne. Comme toutes les colonisations européennes, en partant, la colonisation française a laissé derrière elle des différends territoriaux dont souffre tout le Maghreb, et un lourd passif que l’Algérie n’arrive toujours pas à dépasser.
Les tragédies de la guerre de libération ont eu leur lot de blessures dans le conscient et le subconscient des Algériens. Les gouvernements successifs se sont attelés à en faire le substratum de leur idéologie pour mobiliser le peuple et culpabiliser la France à l’infini. Soixante ans après l’indépendance, les blessures n’ont jamais été cicatrisées, et celles qui se sont cicatrisées ont laissé des creusets dans les mémoires.
Avant d’arriver au pouvoir, Macron avait compris que les relations avec l’Algérie ne seront jamais un fleuve tranquille, et qu’il faudrait travailler sur la mémoire collective pour apaiser les contentieux historiques tout en relançant le partenariat bilatéral. En 2017, alors qu’il est candidat à la présidence, il déclarait que la colonisation était un crime contre l’humanité, croyant par-là calmer les ardeurs du pouvoir algérien. Mal lui en a pris. Alger a trouvé sa déclaration timorée, et en France la droite et son extrême ont crié à la trahison.
Convaincu que seul un travail sur la mémoire commune peut améliorer les relations avec l’Algérie, Macron confie en juillet 2020 à l’historien Benjamin Stora la mission de travailler sur la colonisation et la guerre d’Algérie, en vue de favoriser la réconciliation entre les deux peuples. Le choix d’un natif juif d’Algérie, qu’il a quitté à 12 ans, paraissait judicieux. Stora avait déjà travaillé sur ce sujet, notamment dans son livre "La gangrène et l’oubli". Pour lui, un conflit ne finit jamais dans les cœurs et dans les têtes tant que la guerre n'est pas suffisamment nommée.
En janvier 2021, Stora remet le rapport au chef de l’État français qui marque sa satisfaction et demande d’en assurer une large diffusion. Les conclusions du rapport s’attardent sur les sept ans de guerre, et non sur toute la période coloniale. La présidence française donne l’impression d’avoir accompli un grand pas en direction de l’Algérie et, ce faisant, se décharger d’un lourd fardeau. A Alger, au contraire, le rapport est accueilli sans grand enthousiasme par les autorités comme par le grand public. Le président algérien évite même de l’évoquer pour ne pas fâcher Paris.
Pour dépasser les contentieux entre les deux pays, Stora propose dans son rapport certaines initiatives faciles à mettre en œuvre comme la constitution d’une commission sur la mémoire et la vérité, la commémoration de certaines dates symboliques, la mise en place d’une commission mixte d’historiens, la reconnaissance de certains crimes par l’État français, ou encore la poursuite des travaux sur les essais nucléaires français au Sahara.
Après la remise du rapport à la présidence française, Stora est resté en liaison avec les autorités françaises et algériennes pour la mise en œuvre de ses recommandations et continuer ce travail de mémoire qui le passionne. Il est au centre d’un réseau qui englobe des politiques et intellectuels, ainsi que d’autres franco-algériens vivant en France. L’une de ces personnalités clés qui jouera un rôle dans la préparation de la visite du Macron en Algérie est Chems Eddine Hafiz, franco-algérien et recteur de la mosquée de Paris 2020.
Avocat d’affaires dont le cabinet est sur les Champs-Élysées, Hafiz est lui aussi proche du pouvoir algérien à telle enseigne que certaine presse se demande s’il n’est pas un conseiller officieux du président Tebboune. Proche de Sarkozy alors ministre de l’intérieur, il est impliqué dans la gestion de l’Islam en France. Devenu président, Sarkozy le décore de l’ordre national de mérite et de la légion d’honneur pour services rendus à la république.
Hafiz et Stora se connaissent bien. Selon ses propres révélations à la presse, Stora avoua qu’à la veille de la récente fête de l’indépendance algérienne, le recteur de la mosquée de Paris lui proposa de l’accompagner à Alger comme invité pour participer à cette fête que les militaires voulaient grandiose. Il contacte un conseiller de l’Élysée qui donna son accord, tout en chargeant Stora de porter un message du président Macron au chef de l’État algérien.
À Alger, Tebboune lui réserva, ainsi qu’au recteur de la mosquée de Paris, un long entretien d’une heure et demi pour parler de la visite de Macron. Son séjour prend une tournure politique qui sort du cadre académique habituel de l’historien Stora, pour s’inscrire dans l’amélioration des relations entre deux États. Lui comme Hafiz, sont devenus, peut-être malgré-eux ou par choix, des acteurs majeurs dans la préparation et la mise en place de la visite de Macron. Stora avait raison quand, au lendemain de la publication du rapport sur la mémoire, il avait affirmé que ce n’était là qu’un début du chantier.
Malgré les démarches de l’Élysée de vouloir apaiser les tensions avec l’Algérie, il suffit d’une parole qui sort de son contexte pour revenir à la case départ. En octobre 2021, le journal Le Monde révèle les déclarations de Macron face à des élèves, où il affirmait que l’identité de l’Algérie s’était forgée sous domination française, et que le système politico-militaire algérien s’était depuis construit sur une rente mémorielle. Il ne fallait pas plus pour qu’Alger rappelle son ambassadeur.
Ces propos, inattendus de la part d’un président qui voulait apaiser les malentendus, ont, au contraire, endommagé les relations entre les deux pays. Les efforts menés par Benjamin Stora ont été soudainement anéantis par une simple déclaration malencontreuse, faite entre quatre murs, et qui aurait pu passer inaperçue. Alger, épidermique comme à son habitude à ce genre d’insinuation, se fâcha pour un moment avant de reprendre langue avec Paris. Encore une fois, Stora joua le pompier, et usa de son réseau et savoir-faire, pour calmer les ardeurs, et renouer les liens entre les deux capitales.
Si la visite de Macron en Algérie a eu lieu c’est certainement en raison du travail mené en partie, par Benjamin Stora et de son équipe à côté des canaux de la diplomatie classique. Ce n’est pas un hasard si le président a abordé cet aspect dès son arrivée à Alger le 25 de ce mois. Nous avons un passé commun, il est complexe, douloureux, et il a pu parfois empêcher de regarder l’avenir. Il faut le regarder en face avec beaucoup d’humilité, a-t-il souligné.
Devant le président algérien, il a tenu aussi à transmettre le message que Stora a développé tout au long de son travail, et qui sous-tend que le passé, ni l’Algérie ni la France ne l’ont choisi. Pour Macron l’histoire est un bloc, qu’il faut regarder et reconnaître, puis ajoute : notre responsabilité c’est de construire notre avenir pour nous-mêmes et pour notre jeunesse.
Macron est le premier président français, né après la guerre d’Algérie, qui visite ce pays, comme il aime bien le répéter. Il peut se permettre de regarder l’avenir sans les pesanteurs de l’histoire. Par contre, ceux qui sont en face de lui, les gradés et autres politiciens algériens, sont tous issus de cette époque, en gardent les séquelles, ou ont été biberonnés à la détestation de la France. Il lui faudrait donc rester patient et attendre la prochaine génération d’algériens, pour espérer voir un jour les choses évoluer dans le bon sens. En attendant, Stora peut continuer son œuvre d’historien et de réconciliateur, et l’Algérie demeurera pour longtemps encore un problème domestique de l’hexagone.
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