L’ONU, Poutine et le discours de la méthode
L’incompréhension est à son comble entre l’Organisation des Nations Unies et la Russie. Ceci date depuis la chute du bloc de l’Est et de l’Union-soviétique, mais elle s’est exacerbée depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir en 2000. Pourtant le ministre russe de affaires étrangères, Sergueï Lavrov, est un fin connaisseur des rouages de l’ONU, parce qu’il y a travaillé pendant dix ans. Il a essayé de jouer un rôle qui sied à son pays pour rapprocher cette institution internationale du Kremlin. La tâche semble ardue.
Cette sourde confrontation entre Moscou et l’ONU n’a pas pu être désamorcée à temps. La Russie semble la voir comme une agence américaine, au service des seuls intérêts américains et, accessoirement occidentaux. Pourtant, Vladimir Poutine a alerté la communauté internationale déjà en septembre 2015, lors de la 70e session de l’Assemblée Générale de l’ONU, par un discours resté gravé dans les mémoires des délégations présentes à New-York.
Depuis le passage de Lavrov, les diplomates russes regardaient stupéfaits le changement de comportement des américains à leur égard. L’effondrement du bloc de l’Est et la déconfiture du socialisme en sont pour quelque chose. L’ennemi de Washington est désormais la Chine, décriée sur tous les tons. Moscou est reléguée au second rang. C’est Pékin qui occupe, désormais, le podium comme l’adversaire du moment aux intérêts américains et à ceux de l’Occident. Au grand dam des diplomates russes bien sûr.
Poutine qui, entre temps, affute ses armes et attend son heure, fait un diagnostic de la situation mondiale, on ne peut plus clair, à l’assemblée générale de l’ONU de 2015. Il commence, lors de son discours, par rappeler le contexte historique dans lequel les pays vainqueurs du nazisme ont uni leurs forces pour poser les fondements du nouvel ordre mondial. Les décisions sur la création de l’ONU ont été prises dans son pays et lors de la rencontre entre les dirigeants de la coalition antihitlérienne tenue à Yalta.
Pour lui, l’essence de l’Organisation des Nations Unies réside dans la recherche et l’élaboration de compromis, et la prise en compte d’opinions et de points de vue différents et divers. Or l’Onu est devenue un centre de domination unique pour certains pays qu’il n’ose pas nommer, mais qu’on peut aisément deviner. Ceux qui se trouvent au sommet de cette pyramide, laisse-t-il entendre, cèdent à la tentation de ne défendre que leurs propres intérêts.
Il rappelle que des tentatives ont été initiées pour corriger ces erreurs mais en vain. Pour lui, l’Onu est devenue obsolète, mais la Russie se tient prête, sur la base d’un large consensus, à œuvrer au développement futur de l’Organisation. À ses yeux, la situation risque de devenir extrêmement dangereuse et peut conduire à l’effondrement de toute l’architecture des relations internationales, auquel cas, ne subsisterait plus aucune règle, si ce n’est la loi du plus fort. La menace est, on ne peut plus claire.
Puis, à l’adresse du monde occidental, qui voudrait commander le monde, Poutine souligne que les pays sont différents et doivent être respectés en tant que tels. Personne ne doit s’accommoder d’un modèle de développement unique imposé à tous. Aucune puissance ne peut provoquer des changements dans d’autres pays, partant de ses propres orientations idéologiques.
Il fustige ces interventions en donnant l’exemple du monde Arabe et de l’Afrique. Cela fait longtemps que les problèmes y couvent et que les populations aspirent à des changements, mais pour quels résultats ? En lieu et place de la démocratie et du progrès, règne maintenant la violence; la misère et les catastrophes sociales, tandis que, ajoute-t-il, les droits de l’homme, dont on cherche la promotion, ne sont appliqués nulle part.
Terrorisme et déstabilisation
Pour les instigateurs de cette situation, Poutine leur pose la question suivante : Avez-vous au moins conscience de ce que vous avez fait ? Les interventions en Irak, en Libye et en Syrie, en dehors de toute légalité internationale, ont provoqué le terrorisme et la déstabilisation jusqu’en Europe. Aujourd’hui, la Russie collabore avec ces pays pour lutter contre le terrorisme et rétablir l’autorité que l’Occident a sapé, affirme-t-il. Pour Poutine, ne rien faire à l’égard de ces pays serait une grave erreur.
Ce que le président russe propose, par la suite, pour sortir de cette impasse, c’est instaurer une stratégie globale de stabilisation de ces régions, afin d’y rétablir la paix. L’aide internationale ne doit pas être imposée mais proposée, dans le respect de la charte de l’ONU, pour un espace de sécurité collectif, au profit de tous. Il reconnaît, cependant, que cela sera fastidieux et de longue haleine, mais il est nécessaire de mener cet effort.
Cette politique ne sera viable, selon le président russe, qu’en dépassant la mentalité des blocs, héritée de la guerre froide et du désir de l’Occident de conquérir de nouveaux espaces géopolitiques par l’Otan interposée, alors que le pacte de Varsovie n’existe plus. Pousser les pays, anciennement soviétiques, à choisir un camp contre l’autre est une erreur géopolitique qui aura de graves conséquences avertit-il.
En dehors des reproches politiques, Poutine exige aussi le respect des règles économiques décidées collectivement à travers l’OMC, comme le libre-échange, la liberté d’investissement et la concurrence. L’égoïsme économique de certains États, qui forment des unions fermées et exclusives, influent, selon lui, négativement sur l’économie mondiale et le niveau de vie des populations. La communauté internationale devrait, enfin, se consacrer à une croissance partagée au service de tous et à se consacrer aux autres défis, à commencer par la défense du climat et de l’environnement.
Poutine évoque, en conclusion, les mots prononcés en 1946 par le président de la première Assemblée Générale, le colombien Zuleta Angel, qui a formulé les principes sur lesquels doivent se bâtir les actions de l’ONU : la bonne volonté, le mépris des intrigues et des ruses. Il laisse entendre que ce sont ces éléments-là qui manquent, cruellement, à notre système international actuel.
Partant de ce discours qui a marqué les esprits en son temps, ce n’est certainement pas la visite effectuée fin avril dernier à Kiev et Moscou par Antonio Guterres, secrétaire général des Nations Unies, qui fera changer les positions russes face à l’état dans la région et dans le monde. Guterres connait très bien le système soviétique, lui, qui a présidé le parti socialiste portugais, l’internationale socialiste, a été Premier-ministre de son pays et Haut-commissaire des Nations Unies pour les réfugiés.
Il a certainement dû partager les mêmes idéaux du socialisme que les russes pour mieux les comprendre. Il sait que Poutine ne lui fera aucune concession stratégique et aucun cadeau. Sa visite en tout cas arrive juste à temps, mais un peu tard. Ce qu’il a obtenu de sa visite à Moscou est l’évacuation de civils ukrainiens de certaines zones bombardées. C’est déjà ça. Une concession minimale. Une sorte de récompense pour la visite, en attendant la venue d’un autre médiateur en la personne du pape pour un éventuel miracle. Rien au plus.
Le système multilatéral a été instauré au monde, depuis maintenant un siècle, à l’instigation des États-Unis qui voulaient une architecture mondiale pour mieux gérer les crises collectivement et mettre fin aux guerres, menées par les puissances européennes chez eux et un peu partout dans le monde. La Société Des Nations SDN réformée puis devenue les Nations-Unies ONU ont fait leur temps. C’est l’architecture des relations internationales qu’il faudrait reconstituer.
Au siège de cette dernière à New-York, Poutine, comme bien d’autres responsables, se sont égosillés pendant des années à demander à réformer le machin, terme gaullien pour désigner l’ONU, mais sans grands résultats. Il est peut-être temps de commencer ce vrai travail d’Hercule qui consiste à l’instauration d’un monde multipolaire, autour de pôles et forces régionales, pour gérer les vrais défis qui guettent l’humanité que sont le climat, la pollution de l’eau et les pandémies.
Si ce travail n’est pas entamé, ce ne sont pas les sanctions économiques qui vont venir à bout de Poutine pour qu’il change de comportement, car en définitive quels étaient les effets de ces sanctions sur des pays, comme Cuba, Iran ou la Corée du Nord ? Les pouvoirs dans ces pays sont toujours en place et se sont même consolidés.
Croire, donc, que la Russie se laissera impressionner par ces gesticulations serait une grave erreur stratégique, aussi bien, pour l’Occident que pour les autres nations. Contrairement aux autre adversaires d’hier, la Russie possède un arsenal nucléaire menaçant et semble prête pour amorcer ce changement. Il serait temps de s’assoir à table et négocier une sortie de crise honorable, pour tous, avant qu’il ne soit trop tard.
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