L’Iran ne joue pas les bons offices
La visite au début de ce mois du ministre iranien des Affaires étrangères Houcein Emir Abdoullahyane en Mauritanie, venant directement d’Alger, n’est pas passée inaperçue. Les déplacements des responsables iraniens sont généralement scrutés à la loupe, aussi bien par les pays arabes que par les puissances internationales, en raison des enjeux politiques et des dangers éventuels qui peuvent en découler.
Cette visite a donné satisfaction aux deux pays maghrébins, pour reprendre la formule diplomatique. Alger a, par le passé, joué de ses bons offices à deux reprises pour solutionner les différends entre l’Iran et ses voisins en venant à son secours. Ce fut le cas en 1975 entre le Chah d’Iran et le président irakien Saddam Hussein pour trouver un accord sur Chat Al-Arab, puis en 1981 pour libérer les otages américains détenus à Téhéran.
Jamais la diplomatie iranienne n’était intervenue pacifiquement de la sorte pour solutionner les conflits interarabes ou jouer les intermédiaires au Maghreb pour rapprocher les vues. C’est le contraire qui s’est produit. Quand le Front islamique du salut (FIS) a gagné le premier tour des élections en 1991, les autorités iraniennes lui ont apporté leur soutien actif. Mieux encore, elles ont soutenu ouvertement par la suite le Groupe islamique armé (GIA), au grand dam d’Alger, l’obligeant à rompre les relations diplomatiques avec Téhéran.
Pour l’Agence mauritanienne d’information (AMI), la question du Sahara marocain n’a pas été abordée lors de l’entretien accordé par le président mauritanien au ministre iranien des Affaires étrangères. Mais devant la presse, celui-ci a tenu à remercier le président pour ses efforts constructifs de lutte contre le terrorisme et la promotion d’une paix et d’une sécurité durables au Sahara occidental. Il ajoutera : "La question du Sahara fait l’objet d’une attention particulière de la République Islamique d’Iran."
Il fallait avoir suffisamment d’audace pour lier la lutte contre le terrorisme à la promotion de la paix au Sahara. Comment un pays, largement condamné par la communauté internationale pour ses actes terroristes, dans sa région et partout dans le monde, peut-il prétendre lutter contre le terrorisme et promouvoir la paix au Sahara ? Plusieurs mouvements iraniens, dont le plus notoire, les Gardiens de la révolution, ont été condamnés pour des actes terroristes aux États-Unis et en Europe. Le 19 janvier dernier, les eurodéputés ont voté une résolution inscrivant ce mouvement dans la liste noire des groupes terroristes.
Afficher simultanément la lutte contre le terrorisme à la promotion de la paix au Sahara, paraît incongru lorsqu’ils sont évoqués par un responsable iranien. Depuis l’avènement du régime islamiste en 1979, sous la houlette de Khomeini, et l’établissement du dogme chiite comme idéologie de gouvernement, la politique extérieure de Téhéran vacille entre un soutien actif ou discret aux mouvements terroristes et de résistance aux quatre coins de la planète.
L’idéalisme révolutionnaire de la première décennie a été pour l’Iran une période de turbulence. Le pays a buté contre l’Irak de Saddam Hussein et au déclenchement d’une guerre coûteuse qui a duré huit ans, faisant des milliers de morts de part et d’autre. En s’aliénant également les Américains, qui sous l’ancien régime du Shah équipaient leur armée, les Iraniens n’avaient d’autres choix que de revenir, sous la contrainte, à une politique pragmatique et raisonnable.
Ce repli a été mis à profit pour développer deux piliers stratégiques. Le premier concerne le renforcement des capacités militaires de l’Iran pour s’imposer dans la région et face à la superpuissance américaine. Le second est relatif à l’établissement des alliances internationales avec des gouvernements qui partagent les mêmes idéaux ou, le cas échéant, avec leurs opposants. Ces approches ont abouti à une confrontation avec les grandes puissances sur le nucléaire, et à la méfiance de la majorité des pays musulmans.
Interférer dans les conflits régionaux
Aux yeux des Iraniens, les Américains sont responsables du coup d’Etat et de l’éviction du gouvernement de Muhammad Mussadegh et de la mise sur le trône du Shah Pahlavi en 1953. Cette intervention, et ses conséquences répressives, ont marqué la conscience collective iranienne. De l’autre côté, la prise d’otages de 52 diplomates en 1979 pour 444 jours est également restée gravée dans le souvenir des Américains comme un échec cuisant dans la région.
Le chiisme iranien, qui représente 12% des musulmans dans le monde, a jailli dans la géopolitique mondiale comme un volcan emportant sur son passage le fragile équilibre qui prévalait entre pays musulmans, et entre ceux-ci et le reste du monde. La déstabilisation s’est aggravée davantage par le soutien actif de Téhéran aux différentes fractions politiques d’obédience religieuse, qu’elles soient au Liban, en Syrie, à Gaza, au Yémen et bien au-delà.
C’est cette politique que le commandant de la Garde révolutionnaire Al-Quds Qassem Soleimani, assassiné en 2020 à Bagdad, préconisait ouvertement. Il déclarait en février 2016 : "Nous assistons à l’exportation de la révolution dans toute la région, du Bahreïn à l’Irak, à la Syrie au Yémen et à l’Afrique du Nord." La récente visite du ministre des Affaires étrangères iranien à Alger et Nouakchott s’inscrit dans cette même logique. Interférer dans les conflits régionaux pour faire place à ses ambitions stratégiques. Tel est le credo de la diplomatie iranienne.
Téhéran trouve auprès de certains pays arabes, comme la Syrie ou l’Algérie, des alliés objectifs qui épousent cette logique. La grande majorité du monde arabe reste cependant persuadée que l’Iran chiite, dans sa forme actuelle, constitue le danger potentiel et menaçant. C’est cette appréhension qui a permis à Israël de se rapprocher davantage de certains pays arabes modérés, dans la perspective de créer un front commun contre un danger qui les guette tous.
Pour les responsables iraniens, le danger potentiel dans la région provient au contraire d’Israël. A leurs yeux, ce pays doit tout simplement disparaître. Ils rejettent la solution des deux États et prônent une seule Palestine. Cette animosité entre les deux pays s’est accentuée depuis l’élection de Benyamin Netanyahou en 1996. Son retour récent à la tête d’une nouvelle majorité d’extrême droite est susceptible de compromettre davantage la paix dans la région. Netanyahou a condamné en son temps l’accord nucléaire 5+1 avec les Iraniens et les grandes puissances.
Ces incursions iraniennes sont également patentes dans les pays du Maghreb. Les crises politiques et économiques constituent pour Téhéran le terreau où s’épanouissent ses interventions qui, bien à l’opposé, accentuent plus encore les tensions au lieu de les atténuer. Jamais ce pays n’a joué un rôle concluant pour rapprocher les points de vue entre les belligérants, qui ne manquent pas dans les pays arabes ou maghrébins.
C’est au contraire l’Algérie qui a joué naïvement les intermédiaires pour signer en 1975 les accords d’Alger entre l’Irak et l’Iran pour la délimitation des frontières à Chat Al-Arab, et résolu en 1981 la question des otages américains détenus à Téhéran. Elle a même représenté les intérêts iraniens aux Etats-Unis quand les relations entre Washington et Téhéran étaient rompues. Pourtant, dès le déclenchement de la guerre civile en Algérie en 1991, Téhéran a jeté son dévolu sur les groupes islamistes en soutenant ouvertement le Groupe islamique armé (GIA).
Ces comportements constituent un des traits de la diplomatie iranienne. À chaque déclenchement d’une confrontation, qu’elle soit en Palestine, au Yémen ou en Syrie, les responsables iraniens mobilisent leur appareil diplomatique et effectuent des missions généralement pour défendre une fraction contre l’autre. Ils enveniment ainsi les conflits, les éloignant de toute perspective de solution qui ne corresponde pas, dans l’immédiat, à leurs propres intérêts. Dans leur logique, tout ce qui peut nuire aux alliés de l’Occident et à l’Occident lui-même ne peut que leur être bénéfique.
Pour les mollahs iraniens, la révolution islamique menée par Ayatollah Khomeini n’avait pas besoin de moyens matériels conséquents pour renverser le Chah. Il a suffi de diffuser des cassettes audio de l’époque pour haranguer les foules et renverser le régime. Ils sont persuadés qu’il suffit de dupliquer la même recette, partout dans le monde musulman, pour reproduire le même modèle de révolte chiite. Leur diplomatie s’exerce à l’aune de ce modèle révolutionnaire.
Au Maghreb, le rite malékite reste cependant le ciment et la constante de la vie spirituelle de ses nations. Les mollahs iraniens n’ont jamais caché leur désir de convertir les populations sunnites à leur dogme. Ils procèdent ainsi en Afrique, au Maghreb, et même chez les populations musulmanes en Europe pour diffuser leur croyance et idéologie.
À tour de rôle, les gouvernements maghrébins ont réagi à des moments différents contre cette politique. Ils ont, soit convoqué l’ambassadeur iranien pour protester contre ces agissements, ou rompu leurs relations diplomatiques avec Téhéran en guise de protestation. La rupture des relations diplomatiques diminue certes le risque de contamination, mais n’éloigne guère ses retombées néfastes sur nos sociétés. Alger comme Nouakchott doivent se rappeler le passé iranien dans notre région pour en tirer les leçons et sauvegarder la paix relative qui règne encore entre nos peuples.
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