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Joshka Fischer

Ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005. Ancien dirigeant du Parti Vert allemand pendant près de 20 ans.

L’évolution nécessaire de l’Union européenne

Le 27 mai 2022 à 12h08

Modifié 27 mai 2022 à 12h08

Bien que nous ne sachions pas encore quand – et surtout, comment – se terminera la guerre d’agression livrée par le président russe Vladimir Poutine contre l’Ukraine, il est d'ores et déjà évident que ce conflit transformera radicalement l’Union européenne.

BERLIN – La création de l’UE fut la réponse de l’Europe de l’Ouest à la violence dévastatrice des deux guerres mondiales, qui furent elles-mêmes le produit de l’industrialisation et de l’émergence des nationalismes à partir du XIXe siècle. Ces processus historiques se sont traduits par la destruction totale de l’ordre européen traditionnel. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, le continent européen subit la domination de deux puissances non européennes : les États-Unis et l’Union soviétique. Et parce que les intérêts concrets et idéologiques des deux blocs vainqueurs étaient inconciliables, une course aux armements nucléaires et une guerre froide de plusieurs décennies s’ensuivit.

Immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe occidentale était économiquement à genoux et incapable de s’opposer militairement à une éventuelle invasion soviétique. Sans le Plan Marshall et la garantie de protection militaire des États-Unis, l’Europe de l’Ouest aurait difficilement survécu.

La création de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) en 1949 a garanti que la partie occidentale du continent européen serait protégée à la fois contre les velléités expansionnistes de l’Union soviétique et un potentiel réarmement de l’Allemagne, pourtant partagée en deux États. Cet arrangement a ensuite donné naissance à l’idée qu’il serait possible de parvenir à un ordre stable en Europe occidentale au moyen d’une intégration économique au sein d’un marché unique, avec des institutions collectives et un système juridique commun -et en finale, par l’intégration totale des États concernés.

L’objectif n’était pas seulement de surmonter les causes politiques et socioéconomiques des nationalismes destructeurs, mais également de s’assurer que l’Allemagne, le fauteur de troubles historique et la première économie de l’Europe, soit pleinement et de manière permanente intégrée dans le giron européen. Au cours des décennies suivante, l’OTAN et l’UE (initialement la Communauté européenne du charbon et de l’acier, puis la Communauté économique européenne) devinrent les piliers, respectivement militaire et économique, de la sécurité et de la prospérité européennes, et ainsi de l’ordre politique de l’Europe occidentale.

La fin de la guerre froide a toutefois soulevé de nouvelles interrogations sur la forme que devrait prendre l’ordre européen. La réponse fut de prévoir l’élargissement des deux piliers de l’Europe occidentale -l’OTAN et l’UE- pour inclure les pays d’Europe centrale et de l’Est qui remplissaient les conditions d’une adhésion. De leur côté, plusieurs anciennes républiques soviétiques et membres du pacte de Varsovie voulaient un instrument juridiquement contraignant garantissant que l’ordre européen ne puisse être remis en cause par la Russie.

L’adhésion à l’OTAN et à l’UE a ainsi concrétisé la promesse d’une sécurité collective et d’un marché unique, dans l’espoir de faire disparaître les derniers vestiges de l’ancienne confrontation entre l’Est et l’Ouest et de garantir une paix permanente grâce aux échanges et à l’interdépendance économiques.

Toutefois, sous l’impulsion de Poutine, la Russie mène une toute autre politique, qui a pour objectif de rétablir son statut de puissance mondiale en revendiquant toujours plus de « territoires russes », remettant ainsi en cause l’ordre sécuritaire post-soviétique. Se tournant plus vers le passé que vers l’avenir, Poutine ambitionne de restaurer l’ancien empire russe.

À mesure que le désir d’intégration des Ukrainiens à l’Union européenne devint plus manifeste, Poutine prit des mesures visant à les priver de leur liberté de choix et l’Ukraine de sa souveraineté. Il a annexé la Crimée en 2014 et initié une guerre à bas bruit dans la région du Donbass en Ukraine. Et il a maintenant lancé une guerre d’agression tous azimuts contre l’Ukraine, réduisant à néant tout espoir d’une coexistence pacifique entre l’UE et la Russie, du moins aussi longtemps qu’il reste au pouvoir. La partition géographique, étayée par le chantage nucléaire, primera une fois de plus sur les échanges et la coopération économiques.

Enjeux géopolitiques

L’UE devra désormais, bien plus qu’auparavant, se préoccuper de questions géopolitiques et de sécurité. En outre, maintenant que la Suède et la Finlande ont déposé une demande d’adhésion à l’OTAN, l’Autriche, l’Irlande, Malte et Chypre seront les seuls États membres de l’UE à ne pas être également membres de l’Alliance transatlantique. Par conséquent, les rapports entre les deux piliers de l’ordre européen seront également modifiés. Les États membres de l’UE devront sensiblement augmenter leurs budgets consacrés à la défense et renforcer d’urgence leurs contributions à l’OTAN.

L’Union sera également confrontée à des enjeux géopolitiques toujours plus importants, comme le montrent les demandes d’adhésion de l’Ukraine, de la Géorgie et de la Moldavie. Jusqu’à présent, le seul instrument géopolitique dont disposait l’UE était la promesse d’une adhésion à part entière (et donc de la croissance économique et de la prospérité). Cette promesse s’est toutefois révélée être une illusion pour la Turquie et les Balkans occidentaux.

Dans son cadre institutionnel et juridique actuel, l’UE n’a qu’une marge de manœuvre limitée, voire aucune, pour défendre ses intérêts géopolitiques. L’UE de demain devra donc avoir une structure plus flexible, comprenant des arrangements quasi-confédératifs, autour d’un noyau fédéré. Au lieu d’exiger tout, soit l’adhésion pleine et entière, ou rien, l’Union pourrait offrir un accès plus limité au marché unique, à la sécurité commune, à la communauté juridique européenne, à la monnaie commune, et autres prérogatives.

L’élargissement de l’UE ne peut se poursuivre indéfiniment. L’Union doit toutefois accepter que ses intérêts géopolitiques vont bien plus loin que l’instrument de la pleine adhésion. Tant que les régimes autoritaires constitueront une menace matérielle, l’UE -qui représente l’alternative économique et sociétale -deviendra une force de plus en plus importante, non seulement sur le continent européen, mais aussi dans la vaste zone grise à l’Est, où les frontières avec l’Asie sont floues.

Quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine, la situation exige une nouvelle souplesse structurelle et non une adhérence rigide à des arrangements anciens qui ont montré leurs limites ou à des promesses impossibles à tenir.

© Project Syndicate 1995–2022

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