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Les dispensés de penser

Dans un univers saturé de commentaires instantanés, Abdallah-Najib Refaif nous alerte : "On parle avant de savoir, on commente avant de comprendre". À l’heure du bavardage en continu, le conseil de Caton l’Ancien résonne comme une mise en garde. Sans sujet solide, les mots ne sont que du vent.

Le 14 décembre 2025 à 13h40

On attribue cette maxime à Caton, homme politique et orateur romain, "Tiens-toi au sujet, les mots suivront" (et en latin pour ceux que ça intéresse : rem tene, verba sequentur). Cette locution latine s’inscrivait dans l’art oratoire qui privilégie la concentration sur la compréhension du sujet avant la recherche des mots pour l’exprimer.

On raconte que Caton, dit l’Ancien (234-149 avant J.C.), sénateur romain inflexible, répétait à ses jeunes orateurs ce conseil d’une simplicité lumineuse. Figure austère de la république romaine, connu pour sa probité et sa rigueur quasi obsessionnelle, Caton n’imaginait pas à quel point son précepte traverserait les siècles avec une force intacte.

Lui qui plaidait pour la clarté, l’économie des mots et le sens du bien commun, s’indignerait sans doute s’il observait notre époque bavarde, prise dans le vertige du commentaire incessant. Car la parole n’a jamais été aussi abondante, ni aussi pauvre.

Nous parlons vite, souvent trop, comme si le flot verbal pouvait masquer l’absence de substance ; ou comme si le silence nous était interdit. Sur les réseaux dits sociaux notamment, sur les plateaux des télés et ses "toutologues" (experts en tout), au café et dans les bureaux, on parle pour parler. Comme cet internaute égaré dans un forum de discussion et dont l’appel intercepté --au hasard de l’algorithme qu’on subit-- proclame haut et fort : "Je n’ai rien à dire, mais j’ai envie d’en parler". C’est en somme l’exemple, plus que parfait, de l’être humain né pour parler, celui-là même que le penseur roumain, Cioran, qualifie de "spermatozoïde verbeux chimiquement lié aux mots".

Caton, lui, se méfiait des mots proférés pour ne rien dire.

Il avait le goût romain pour le concret. L’essentiel est ce qui tient debout quand le vent emporte les paroles inutiles, ou lorsque la conversation sombre dans la confusion jusqu’à en devenir inaudible.

Sa phrase invite à une discipline qui consiste à revenir au centre du propos et sans se perdre en digressions superflues. Il rappelait à ses disciples que le style ne doit pas être un costume imposé de l’extérieur pour épater, mais la conséquence naturelle d’une idée claire.

Avoir quelque chose à dire et bien le dire, voilà l’acte fondateur de toute parole vraie. Et, comme dirait le philosophe américano-espagnol, George Santayana (1863-1952) : "La vérité n’est crue que lorsque quelqu’un l’a inventée avec talent".

Ce conseil, pourtant vieux de plus de deux millénaires, résonne étrangement dans notre modernité saturée d’opinions instantanées et de verbiage ininterrompu. Nous vivons dans une ère où la forme précède le fond. Un tweet bien ciselé prime sur une réflexion, un "punchline" remplace un raisonnement et un "hote take" chasse le précédent. Le bruit prend la place du sens et le spectacle de la parole virale devient plus important que son contenu.

Ici, du côté de chez nous, autant qu’ailleurs, cette ère du vite et du vide va désormais nous dispenser de penser, alors que le conseil de Caton, petite boussole qui ramène à la responsabilité de celui qui prend la parole, nous interroge : que veux-tu vraiment dire ?  Quelle vérité, même menue et fragile, veux-tu offrir au monde ? Si ton idée est juste, si elle est habitée, si elle a mûri en toi comme un fruit nécessaire, les mots viendront, sobres ou flamboyants, mais justes et pertinents.

Cependant, dans notre contexte marocain que j’observe depuis des décennies, loin de toute tentation nostalgique pour le monde d’hier (qui avait ses défauts et non des moindres), j’ai vu l’espace public se transformer, s’ouvrir et se complexifier. Souvent numérique, il est devenu un terrain où l’on parle avant de savoir, où l’on commente avant de comprendre.

Les débats s’embrasent sur des broutilles, des rumeurs, des émotions brutes et des passions tristes. Chacun cherche à exister par la parole plutôt qu’à la servir. Or la parole publique, pour être utile, se doit de tenir son sujet, qui consiste à éclairer un problème, proposer un regard, transmettre une mémoire ou poser une question juste.

Le chroniqueur --et je le dis après tant d’années de cet étrange exercice journalistique, au bord de cette frontière intangible entre le vécu et l’analysé— n’échappe pas à cette exigence. Et, mea culpa, il n’a pas été toujours exempt de ces défauts pointés par Caton l’Ancien.

L’ancien journaliste du quotidien, hissé par hasard, par nécessité ou par défaut, au rang de chroniqueur d’humeur et du temps qui passe, a eu à écrire sur des sujets à partir d’un mot, d’une phrase. A l’exact opposé de ce que conseille Caton, c’est bien après que la pensée, si pensée il y a, se met à l’œuvre.

En panne d’inspiration ou souffrant de ce qu’on appelle la "crampe de l’écrivain", il lui est arrivé de parler de tout et de rien. Souvent de rien. C’est le lot de ceux, journalistes, chroniqueurs ou rédacteurs au long cours, qui s’imposent ou se voient imposer d’écrire chaque jour ou chaque semaine, en plus de dénicher le bon sujet ou la bonne idée.

Mais comme disait Albert Einstein (qui s’y connaissait un peu) : "Les bonnes idées sont rares, et elles ne surviennent qu’à long intervalle".

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Le 14 décembre 2025 à 13h40

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