img_pub
Rubriques

L'erreur historique de la Fed

Compte tenu du décalage entre la réalité économique et les choix opérés par ses responsables, même si la Fed voulait adopter la politique la plus adéquate face à la situation actuelle, il est peu probable qu'elle puisse la mettre en œuvre.

Le 2 mars 2022 à 16h54

CAMBRIDGE – Un ami proche au succès professionnel incroyable dans le secteur des nouvelles technologies a dit un jour qu'une mauvaise décision initiale est susceptible d'entraîner une série de mauvaises décisions ultérieures. Les économistes parlent d'un "équilibre multiple". Or la Fed (Réserve fédérale américaine), l'institution monétaire la plus influente du monde, se trouve dans une situation de ce genre en ce qui concerne l'inflation – avec des conséquences qui vont bien au-delà de la finance et de l'économie américaine.

L'année dernière la Fed a qualifié à tort la hausse des prix de "transitoire" et a longtemps maintenu ce point de vue. Ce fut la première étape de son erreur en matière d'inflation - une erreur dont on se souviendra sans doute comme étant l'une des plus graves qu'elle ait jamais commises. Elle n'a tenu compte ni des signes de plus en plus visibles d'une inflation élevée et persistante, ni des avertissements répétés des entreprises au vu de leurs résultats.

On ne sait pas exactement ce qui a motivé ce premier faux pas. Pendant la majeure partie de l'année dernière, les responsables de la banque centrale ont réitéré leur affirmation selon laquelle l'inflation était "transitoire". C'était d'autant plus déconcertant qu'ils n'ont pas fait preuve d'humilité lorsque leurs prévisions en matière d'inflation se sont révélées à plusieurs reprises complètement erronées.

Un cadre monétaire rapidement devenu obsolète

Encore aujourd'hui, ils font obstacle à la restauration de la crédibilité gravement endommagée de leur institution en n'expliquant pas pourquoi ils ont commis cette erreur prolongée. Je soupçonne qu'il s'agit d'une combinaison d'aveuglement, d'un manque d'attention, de refus d'admettre ses erreurs et de réticence à abandonner un "nouveau cadre monétaire" devenu rapidement obsolète et contre-productif.

Il a fallu attendre fin novembre 2021 pour que le président de la Fed, Jerome Powell, déclare (enfin et tardivement) que le moment était venu de "retirer" le mot "transitoire". C'est alors que la Fed est passée à la deuxième étape de son erreur multiforme. Les mesures d'ajustements qui ont suivi la déclaration de Powell ont été extrêmement modestes, la Fed annonçant seulement qu'elle ne mettrait fin à son programme d'achat d'actifs à grande échelle que d'ici mars 2022.

C'était le moment pour elle de faire deux choses pour restaurer son crédit en matière d'inflation et conserver la maîtrise de son discours :

- expliquer pourquoi ses prévisions relatives à l'inflation ont été aussi mauvaises et comment elle a ajusté ses modèles de prévision pour moins se tromper dans l'avenir ;

- agir immédiatement et donner des indications sur ce qui allait suivre.

N'ayant fait ni l'un ni l'autre, elle est passée à la troisième étape de son erreur historique en perdant le contrôle de son discours sur l'inflation au moment même où les chiffres montraient une aggravation.

Un risque de stagflation accru par la guerre russo-ukrainienne

La poursuite de ses injections de liquidités jusqu'en février 2022, alors même que l'inflation atteignait 7,5 %, son plus haut niveau depuis 40 ans, met en évidence l'erreur dans laquelle la Fed s'est enferrée. Étonnamment, et malgré les appels à agir, elle n'a pas envisagé l'arrêt immédiat de ses achats d'actifs lors de ses réunions de décembre et janvier.

Tout cela nous amène à aujourd'hui : la hausse de l'inflation continue à surprendre, et l'invasion de l'Ukraine par la Russie va accroître le risque de stagflation. Entre-temps, les responsables de la Fed ont exprimé publiquement des points de vue différents sur la stratégie à adopter en ce qui concerne la hausse de taux d'intérêt et la réduction de son bilan démesuré de 9 000 milliards de dollars.

En l'absence de toute orientation appropriée de la Fed, le marché s'est empressé de prévoir 7 ou 8 hausses des taux d'intérêt pour la seule année 2022. Certains analystes de Wall Street pensent qu'il pourrait y en avoir jusqu'à dix, dont une hausse de 50 points de base dès la réunion de la Fed à la mi-mars. D'autres ont appelé la Fed à une hausse d'urgence des taux d'intérêt.

Du fait des erreurs de la Fed au cours des 12 derniers mois, sa prochaine décision risque de ne pas être satisfaisante. Compte tenu du décalage entre la réalité économique et les choix opérés par ses responsables, même si elle voulait adopter la politique la plus adéquate face à la situation actuelle, il est peu probable qu'elle puisse la mettre en œuvre.

Ne pouvant assurer un atterrissage en douceur de l'économie américaine, la Fed doit maintenant évaluer quelle est l'alternative la moins mauvaise. Cela revient à devoir choisir entre plusieurs chemises sales, les propres n'étant plus disponibles. Et cette perspective n'a rien de plaisant.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2022

Par
Le 2 mars 2022 à 16h54

à lire aussi

Mondial 2026. Comment le Maroc a rivalisé avec le Brésil
Mondial2026

Article : Mondial 2026. Comment le Maroc a rivalisé avec le Brésil

ANALYSE. Après une première demi-heure très aboutie, l’équipe nationale a payé le prix de ses ambitions avant de se rendre à la raison face au Brésil, samedi 13 juin, lors de la première journée du groupe C. Si Ayyoub Bouaddi et Achraf Hakimi ont survolé la rencontre, le capitaine de l’EN n’est pas exempt de tout reproche sur le but égalisateur. Mais il n’est pas le seul.

Fouzi Lekjaa : “Le Maroc ne doit son influence qu’à ses résultats”
Football

Article : Fouzi Lekjaa : “Le Maroc ne doit son influence qu’à ses résultats”

Rumeurs d’influence, projet sportif marocain, CAF, FIFA, binationaux… Dans un entretien accordé à Al Jazeera, Fouzi Lekjaa défend une vision globale du football national et un modèle structuré, fondé sur la formation, la performance et l’impact social. Il écarte toute idée d’influence occulte ou de “pouvoir caché”.

Made in EU : Renault et Stellantis plaident pour l’Europe, mais gardent une porte ouverte au Maroc
ECONOMIE

Article : Made in EU : Renault et Stellantis plaident pour l’Europe, mais gardent une porte ouverte au Maroc

Dans une position commune adressée aux députés européens, Renault, Stellantis et Volkswagen soutiennent le principe d’un contenu européen de 70% pour les véhicules électriques. Les trois groupes demandent que seules les activités réalisées dans l’Union européenne et l’Espace économique européen soient comptabilisées comme européennes. Le Maroc resterait donc en dehors de ce calcul, mais pourrait continuer à jouer un rôle dans les chaînes de production grâce à la marge de 30% prévue pour les pays tiers.

Qui sont ces Marocains qui traversent la planète pour leur équipe nationale ?
Contributions

Article : Qui sont ces Marocains qui traversent la planète pour leur équipe nationale ?

À la suite de la qualification historique des Lionceaux de l’Atlas pour la finale de la Coupe du monde U20 au Chili, près de 600 Marocains ont réussi à rejoindre Santiago en moins de quarante-huit heures. Derrière cette mobilisation exceptionnelle émerge une autre question : qui étaient ces femmes et ces hommes prêts à parcourir plus de 10.000 kilomètres pour assister à une finale mondiale de jeunes ? L’enquête révèle une réalité bien plus complexe et plus riche que l’image traditionnelle du supporter de football.

Fiat prépare le lancement de deux nouveaux modèles : Fastback et Grizzly
Actualités

Article : Fiat prépare le lancement de deux nouveaux modèles : Fastback et Grizzly

Fiat élargit sa gamme avec deux nouveaux modèles destinés au segment C : les Fiat Fastback et Fiat Grizzly, dont le lancement est prévu en Afrique & Moyen-Orient au second semestre 2026.

Gaz naturel : après le repli d’avril, les importations du Maroc repartent à la hausse
Energie

Article : Gaz naturel : après le repli d’avril, les importations du Maroc repartent à la hausse

Les importations marocaines de gaz naturel via le gazoduc Maghreb-Europe (GME) retrouvent une dynamique haussière, après un creux en mars et avril qui avait alimenté les craintes d’une crise d’approvisionnement. En cause, non pas les tensions au Moyen-Orient, mais une demande électrique saisonnière plus faible, accentuée cette année par une production hydroélectrique exceptionnelle. Explications.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité