Taha Bekhtiar
Juriste en droit international des affairesL’éducation pour tous ! Mais pour certains plus que d’autres
Au Maroc, il est des questions qui fâchent : la formation des élites. Ou plutôt : la sous-traitance de la formation des élites. Une sous-traitance qui altère l’essence même de l’égalité des chances et l’accès égal au droit fondamental qu’est l’éducation.
Par sous-traitance, j’entends "la mondialisation de la formation des élites marocaines [1]". Une mondialisation qui, en l’espèce, se traduit par la francisation de la formation (plus de 70% des élèves inscrits en missions françaises sont marocains[2], les étudiants marocains sont la première communauté estudiantine en France[3]). Mais rendons à César ce qui appartient à César ! Il serait injuste d’incomber la responsabilité de ce phénomène à tous ces parents qui n’aspirent qu’à la réussite de leurs enfants. A tous ces parents qui travaillent d'arrache-pied pour leur offrir les meilleures conditions d’enseignement. Cette sous-traitance paraît alors la conséquence naturelle de l’état lamentable de l'École publique marocaine. Une école moribonde si elle n’est déjà décédée.
L’éducation, un droit constitutionnel
Dans "le plus beau pays au monde", l’éducation est un droit fondamental consacré par la Constitution de 2011 en son trente-et-unième article. Par cette disposition, le droit des Marocains à l’éducation acquiert valeur constitutionnelle. Il relève à présent des normes juridiques fondatrices de l’Etat, qui en est tenu par une obligation de moyens :
"L'Etat…œuvrent à la mobilisation de tous les moyens à disposition pour faciliter l’égal accès aux conditions permettant de jouir des droits à une éducation moderne, accessible et de qualité, à l'éducation sur l'attachement à l'identité marocaine et aux constantes nationales immuables".
Mais face à la garantie constitutionnelle d’un égal accès à une éducation moderne, accessible et de qualité, se tient une stratification qualitative des écoles. Face à la garantie constitutionnelle d’une éducation sur l’attachement à l’identité marocaine et aux constantes nationales immuables, se tient une panoplie de programmes marocains, français, américains, belges, espagnols ou italiens. Face à la consécration constitutionnelle de l’égal accès à ce droit fondamental, se tient somme toute la coexistence incestueuse d’une École publique agonisante, d’une École privée vivante et de missions étrangères attrayantes.
L’éducation pour tous ! Mais pour certains plus que d’autres
A l’aube du protectorat, la volonté coloniale tendait vers la préservation de l’ordre établi, et partant des privilèges de certaines classes sociales. L’école pouvant être un ascenseur social capable de "défigurer" le statu quo, l’école coloniale fut conçue à l’image de la structure sociale : les écoles de fils des notables à destination des élites urbaines, une école militaire d’officiers à Meknès (Dar-el-Beïda) à destination des élites militaro-tribales[4]. Un système "malthusien, hiérarchisé et ségrégationniste" pour reprendre les dires de Daniel Rivet, spécialiste du Maghreb à l’époque coloniale. A y voir de plus près, l’esprit de l’école coloniale ne quitta jamais le Maroc. Car si l’accès à une éducation, tout court, fut l’apanage des privilégiés (Caïds, notables…), l’accès à une éducation "moderne et de qualité" est devenue aujourd’hui conditionnée par la disposition de ressources financières considérables, ou par la connaissance d’ingénieux pistons. De l'École publique aux missions étrangères, passant par les Écoles privées, ce n’est pas seulement la qualité qui aurait à croître, mais également les frais de scolarité. Or l’accroissement du couple qualité-frais altère considérablement "l’accès égal à une éducation moderne, accessible et de qualité", trahissant l’un des rôles sociaux fondamentaux de toute école digne de la sacralité du savoir : Un ascenseur social. L’école des fils de notables serait-elle encore parmi nous ? Le spectre de l’école coloniale hante-t-il toujours notre société ?
L'École publique prise entre deux feux
Inquiets des risques politiques de l’émergence d’une opposition marxiste et/ou démocratique, libre cours fut donné aux dérives idéologiques des élites conservatrices. Et ainsi fut introduite l’arabisation dans les écoles marocaines à l’orée des années 80.
Cette arabisation a engendré de notoires contradictions : suivre sa scolarité en arabe, et faire ses études académiques en français. Hélas ! Cette arabisation était pour autant sélective, puisque les filières suivantes demeurèrent francisées : Economie-gestion, médecine et toutes les filières scientifiques. Pierre Vermeren, spécialiste du Maghreb et du monde arabo-berbère, s’avise du caractère discriminant de cette décision : "Cette partition linguistique est discriminante, que ce soit aux plans symbolique, intellectuel ou social". Mais le caractère discriminant est bien plus important au regard de l’existence, à côté de l'École publique, d’une école privée et de missions étrangères, principalement françaises. Or, Le français n’est pas qu’une simple langue au Maroc, il s’agit entre autres de la langue du pouvoir économique, du monde des affaires et partant du marché de travail.
Ce nouveau paysage éducatif ne peut que privilégier ceux et celles disposant d’un excellent capital culturel et linguistique, en l'occurrence : la mission étrangère, et les écoles privées dans une moindre mesure. Les élèves du public se retrouvant largement dépassés linguistiquement et culturellement, ayant moins de chances de s'intégrer dans un marché de travail à la rude concurrence. S’ajoute au chômage la fin des aspirations d’ascension sociale, affaiblissant fortement la cohésion sociale ainsi que l’épanouissement du citoyen. La question de l’éducation au Maroc est intrinsèquement liée à l'égalité des chances.
Prise entre deux feux, entre des dérives idéologiques et des calculs politiciens, l’éducation a été arabisée, accompagnée d’une triste suppression de la philosophie et la sociologie. L’arabisation était un leurre, une instrumentalisation du caractère religieux de la langue arabe pour des gains politiques. Une instrumentalisation du fantasme panarabiste, à la mode dès lors, dans une logique partisane. L’idéologie n’a rien à faire sur les bancs des écoles. Les acteurs du clivage conservatisme/progressisme ont à maintes reprises montré leurs irresponsabilités en tant que politiques, accordant la priorité au gain politique au détriment du bien des générations futures.
Au fond, ce n’était guère l’arabisation qu’il fallait instaurer, ni d’ailleurs la francisation, mais une véritable marocanisation de l'École : une école bilingue, « moderne, accessible et de qualité, qui veille sur l'attachement à l'identité marocaine et aux constantes nationales immuables », pour reprendre la disposition constitutionnelle.
École marocaine, marocains universels
De la vision stratégique pour la réforme de l’éducation, au Nouveau modèle de développement, l’approche technocratique a la mainmise sur la question éducative. Si celle-ci est nécessaire, elle demeure insuffisante pour un véritable renouveau de l’Ecole marocaine. Réformer l’Ecole marocaine, c’est d’abord penser collectivement un projet sociétal, dans le cadre d’une révolution culturelle.
Mohammed Al Jabri, éminent philosophe marocain, disait déjà en 1973 : "il est certain que la situation de l’enseignement trouve son issue à travers une révolution culturelle globale, apportant des solutions profondes [5]". Une révolution culturelle, pourquoi faire ? D’une part, pour une Ecole marocaine forte. D’une autre part, pour une véritable souveraineté culturelle. Car l’émancipation n’est pas que politique ou économique, elle est toujours éminemment culturelle. Edward Saïd ne décrivait-il pas déjà dans l’Orientalisme les mécanismes de la domination culturelle de "l’Orient" par l’Occident ?
Une révolution culturelle semble ainsi primordiale pour l’avènement d’une Ecole forte, capable d’enfanter des Marocains universels et attachés à l’identité marocaine.
Un universalisme, non importé, mais qui découle de notre "marocanité", est-il possible ?
Penser notre identité comme intrinsèquement ouverte sur l’altérité, au regard du positionnement géographique du pays, et de son histoire, peut-elle nous amener vers le commun sans pour autant s’y perdre ?
Dans un monde où on est constamment exposé à l’extériorité (Netflix, réseaux sociaux…), le spécifique n’est-il pas la voie la plus sûre vers l’universel ?
Au risque de provoquer, il me semble que la réforme de l'École publique est une chose trop sérieuse pour la laisser aux seules mains des technocrates. Le renouveau de l’Ecole devrait découler d’un débat inclusif sur le projet sociétal que nous voulons pour le Maroc. Ce n’est ni en quantifiant, ni en qualifiant que l'École se réformerait en profondeur, mais en adoptant en outre une approche culturelle qui tient compte des spécificités des Marocains.
Que les dires du regretté Mohamed El Jabri soient la ligne directrice de la refonte de l’enseignement et globalement de toute entreprise réformatrice au Maroc : "Il faut arrêter de faire de notre héritage l’ennemi de notre présent et de faire du présent des autres le paradigme de notre avenir, il nous faut vivre notre présent, le changer et le réformer". [6]
[1] Formation des élites marocaines, Pierre Vermeren.
[2] Ambassade de France au Maroc.
[3] Campus France.
[4] Formation des élites marocaines, Pierre Vermeren.
[5] « Lumières sur les problèmes d’enseignement au Maroc », 1973, Mohamed El Jabri.
[6] « Lumières sur les problèmes d’enseignement au Maroc », 1973, Mohamed El Jabri.
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