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Le temps est venu de partager les profits au bénéfice de tous

NEW-YORK – La conférence annuelle du parti travailliste a eu lieu en septembre à Liverpool. John McDonnell, le ministre des Finances du cabinet fantôme, y a prononcé un discours retentissant avec une proposition forte: mieux partager les profits réalisés par l'économie en distribuant aux travailleurs des actions de leur entreprise. Mais les experts et les économistes ont réagi avec scepticisme. Il est vrai que mal appliquée, cette idée pourrait avoir des conséquences néfastes; mais ce n'est pas une raison pour jeter le bébé avec l'eau du bain. Et c'est plutôt un bon signe de voir un leader politique la défendre publiquement.  

Le 2 octobre 2018 à 14h21

Nombre d'économistes classiques, de Martin Weitzman et de Richard B. Freeman à Joseph E. Stiglitz, en passant par Debraj Ray et Kalle Moene, ont fait des propositions voisines en ce sens. L'économie de beaucoup de pays avancés se trouvant à un point critique, avec des niveaux d'inégalité éhontés qui menacent de déchirer l'essence même de la démocratie, le temps est venu de mieux partager ses bénéfices.

C'est ce mois-ci le 10° anniversaire de la faillite de Lehman Brothers, à cette occasion il serait utile d'examiner ce qui s'est passé durant ces 10 ans. La Grande récession qui a suivi la crise de 2008 a affecté toute la société, y compris les riches. Cela a été l'une des rares périodes de l'Histoire au cours de laquelle le nombre de riches dans le monde a diminué. Mais ne les plaignons pas, ils s'en sont très bien sortis: alors qu'en 2008 les 1% des ménages les plus riches du monde détenaient 42,5% de la richesse mondiale, ils en détiennent aujourd'hui 50,1%.

Hausse des inégalités

Peu importe la manière dont on découpe les données sur la richesse et les revenus, les super-riches s'en tirent très bien, tandis que le fossé entre eux et ceux dont les revenus sont proches de la médiane – pour ne pas mentionner les pauvres – continue à se creuser. Le niveau d'inégalité record atteint aujourd'hui au sein de chaque pays explique en partie la décennie de soulèvements politiques et d'instabilité sociale (des conflits en cours au Moyen-Orient à la montée du populisme et de la xénophobie en Occident).

La hausse des inégalités est due en grande partie à l'évolution technologique, par exemple les progrès rapides de la robotique et des technologies digitales. La situation est d'autant plus critique que les pauvres en ont une conscience de plus en plus aigue. Durant la plus grande partie de l'Histoire, les puissants ont réussi à persuader les esclaves, les marginaux et les opprimés que leur pauvreté était le résultat "naturel" de leur infériorité, de leur paresse, voire (allant aux limites de la crédulité humaine) de péchés commis dans des vies antérieures. Mais avec la diffusion des nouvelles technologies de l'information, les pauvres ouvrent les yeux sur les réalités du monde.

Le changement économique exige donc de nouvelles idées - mais ce n'est pas la première fois. On se souvient de la Révolution industrielle pour ses "noirs moulins sataniques", mais ce fut aussi une période de changement radical dans la pensée économique, sous l'impulsion d'Adam Smith, John Stuart Mill, David Ricardo, Antoine Cournot et bien d'autres. Cela a donné naissance à des réformes révolutionnaires en matière de code du travail et de protection sociale.

L'impôt sur le revenu a été créé au début de cette période de changements. Jusque là, il n'avait été collecté que sporadiquement pour financer des guerres. Mais à partir de 1842 il a été appliqué de manière systématique en Grande-Bretagne. Beaucoup de voix se sont alors élevées contre cette mesure, en disant que cela allait supprimer l'incitation à travailler et mettrait l'économie à genoux. Heureusement leur clameur a été ignorée.

En raison des progrès technologiques, la part du travail (par opposition au capital) dans le revenu total d'une économie baisse pratiquement partout. Il n'est donc pas absurde de reconnaître aux  travailleurs le droit de bénéficier d'une partie des profits de l'économie. C'est pourquoi la proposition de McDonnell mérite d'être prise en considération, dans la mesure où l'on reste attentif aux incitations et aux lois du marché.

Partager au lieu de nationaliser

Pour cela, il vaut sans doute mieux partager une partie des profits plutôt que de nationaliser à grande échelle. Si toute la richesse amassée par un pays se retrouvait rassemblée sous une tente par exemple, le risque d'une razzia serait élevé. Dans le cas de l'Union soviétique, un petit groupe a rapidement mis la main dessus. L'Histoire de l'Union soviétique nous montre que le capitalisme de connivence pourrait bien être le stade ultime du communisme.

Une meilleure solution consiste à traiter le problème au scalpel plutôt qu'à la hache, l'Etat garantissant aux travailleurs des titres de leur entreprise susceptibles de leur fournir un complément de revenu. L'objection classique qui consiste à dire que les gens perdent leur dignité en recevant de l'argent sans travailler est dépourvue de fondement historique. Mais sous prétexte qu'il ne jouissait pas de la dignité liée au travail, à l'époque du féodalisme ou de l'esclavage, personne n'a jamais plaint le suzerain ou le propriétaire d'une plantation qui s'enrichissait hors de toute proportion sur le dos de ses serfs ou de ses esclaves.

Qu'elle qu'en soit la raison, ce n'est pas du tout la même chose sur le plan psychologique de tirer ses revenus des indemnités chômage ou de ses titres de propriété. C'est pourquoi je suis réservé quant à l'idée d'un revenu universel de base. La participation des travailleurs aux bénéfices de leur entreprise court-circuiterait ce problème. Ils auraient le sentiment d'être partiellement propriétaire de leur entreprise, ce qui aura de plus en plus d'importance dans un monde qui offre de moins en moins de travail.

Beaucoup dépendra de la manière dont le partage des bénéfices sera conçu et appliqué. Mais, quoi que l'on pense de la proposition de McDonnell, on ne peut plus se permettre le luxe de la rejeter sans même l'examiner.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2018

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Le 2 octobre 2018 à 14h21

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