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Le sentier lumineux d'Ahmed Cherkaoui

L’histoire de la peinture marocaine est relativement récente. Elle a pris son essor au lendemain de l’indépendance lorsque quelques peintres, dont Ahmed Cherkaoui, décident de rompre avec la vision folklorique et orientaliste coloniale. Leur quête d’une modernité enracinée dans les signes, les symboles et l’imaginaire marocain a permis à l’art marocain de conquérir une reconnaissance internationale et une place croissante sur le marché mondial de l’art.

Le 8 juin 2026 à 16h10

Dix ans après la disparition prématurée à l’âge de 32 ans du peintre Ahmed Cherkaoui lors d’une visite à sa ville natale, Béjaâd, en 1967, les éditions Shoof créées par Mohamed Melehi, avaient réuni trois textes dédiés à l’artiste disparu dans un beau livre richement illustré et intitulé tout simplement : "La peinture de Ahmed Cherkaoui".  Ils sont signés par les deux écrivains Edmond Amran El Maleh et Abdelkébir Khatibi ainsi que par la critique d’art Toni Maraini.

Dès l’ouverture de cet ouvrage, devenu rare aujourd’hui, on ne peut qu’admirer ce bel incipit de la contribution d'Amran El Maleh dont je ne peux résister à reproduire ce long passage empreint d’une douce poésie imagée, évoquant l’enfance dans la ville natale du peintre, et qui à lui seul résume la naissance d’une œuvre.

"Boujad, l’été. Le soleil dispose êtres et choses dans la rigueur d’une abstraction absolue. Tout est dépouillé jusqu’à l’essentiel. Le temps s’est effacé dans l’immobilité dense. La vie, suspendue au bord de l’éternité, se recueille dans l’immensité de l’espace et du silence. Imaginez un enfant, un adolescent jouant dans cette ardente et superbe liberté ? Vision fulgurante, vision originaire comme si d’un coup le regard avait découvert la trace, l’origine d’une vie, comme si la pulsion créatrice d’une œuvre venait brusquement d’être captée dans la vision folle qui bondirait au-delà de tous les jalons d’un itinéraire. Comme si l’univers d’Ahmed Cherkaoui apparaissait à sa naissance, à l’horizon du rêve quand, l’œil ouvert, fertile, lentement fécondé par cette terre, par l’élément pur d’une 'Zriba' avec ses pierres blanches sèches enserrant des figuiers de barbarie. Mais il faut discipliner le rêve, ordonner le discours, refaire patiemment le chemin parcouru par Ahmed Cherkaoui".

Ce que Amran El Maleh fait avec brio dans la suite du texte. Amran, lui qui avait bien connu le peintre disparu à Paris et pris tôt connaissance de l’évolution de son œuvre. Une œuvre relativement limitée en quantité de toiles et dessins, mais considérable par son importance à la fois historique et esthétique. Historique par à bien des égards, il est considéré comme le premier artiste marocain à avoir réussi la synthèse entre l’abstraction moderne occidentale et les signes issus de l’imaginaire culturel marocain : motifs et ornements de tapis, tatouages ou calligraphie. Avant lui, seule une peinture coloniale faite d’un folklore "ethnographisant" à travers une vision paternaliste et orientaliste.

Formé à Paris et à Varsovie, Cherkaoui découvre les courants abstraits européens tout en refusant d’en être un simple imitateur. Il se retourne alors vers les sources visuelles du Maroc profond et son imaginaire fait de signes et de symboles spirituels. Cependant, Cherkaoui n’investit pas ces éléments en les reproduisant comme des documents ethnographiques, mais les transforme en langage pictural universel.

C’est donc là que réside son innovation et son apport particulier qui a fait dire aux critiques de l’époque que Cherkaoui ne peint pas le Maroc, il peint à partir du Maroc. Les signes deviennent des formes autonomes et nombre de ses œuvres sont empreintes d’une charge mystique dont les signes et souvent les titres qu’il leur a donnés ne laissent pas de doute. Faut-il rappeler que l’artiste, Cherkaoui natif de Bejâad, est lui-même issu de la zaouia de Sidi Bouabid Cherki ?

Dans le texte de Amran El Maleh susmentionné, l’auteur de "Parcours immobile" s’interroge à ce propos : "Comment l’esthétique a-t-elle émigré de son lieu sacré pour s’investir dans une fonction esthétique, profane à bien des égards, au moins temporairement ? Comment est-elle devenue symbole, signe constitutif d'un langage plastique d’une surprenante modernité ? Tel est le moment décisif de cette reconversion. Telle est aussi l’interrogation obsédante, surgie à chaque instant de la confrontation avec le travail d’Ahmed Cherkaoui".

Aujourd’hui, le travail de Cherkaoui est mondialement reconnu sans que cessent d’autres interrogations, signe que toute œuvre authentique est un "don à l’avenir" comme disait Camus, mais aussi une œuvre ouverte à toutes les interprétations. Quant à la reconnaissance artistique traduite sur le marché de l’art international, une toile de Cherkaoui au titre aux relents mystiques : "Signes au ciel" a été vendue par une galerie parisienne pour la somme de plus de 9 millions de DH.

En 2015, une toile Gharbaoui (1929- 1971), l’autre peintre précurseur de l’abstraction marocaine, au même titre que Cherkaoui et dont le patronyme est l’autre versant cardinal, avait été cédée pour plus de 7 millions de DH. Plus radicale dans son abstraction non figurative, Gharbaoui, sa peinture gestuelle, nerveuse et tourmentée, a fait de la matière picturale un langage émotionnel.

Mais en tout état de cause, au cœur de la courte histoire des arts plastiques marocains se dressent ces deux figures tutélaires majeures aux patronymes cardinalement opposés, mais dont l’importance est telle qu’il est difficile de comprendre l’art marocain sans passer par elles. Leur originalité réside dans une tension féconde entre héritage et expérimentation, entre mémoire des signes chez l’un et invention des formes chez l’autre. Tout un itinéraire artistique ouvert d’abord par Cherkaoui et Gharbaoui et que, soixante ans plus tard, d’autres peintres continuent d’arpenter en parcourant les sentiers lumineux de l’imaginaire marocaine.

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Le 8 juin 2026 à 16h10

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