Abdellah Tourabi
JournalisteLe PJD, chronique d’un déclin annoncé
Le PJD a traversé les trois cycles du rapport au pouvoir décrits par Ibn Khaldoun : l’ascension, la gloire et le déclin. Chaque cycle était inexorable, mais le parti islamiste pourrait-il se relever du dernier cycle, celui de la défaite et de la déchéance ?
Dans son fameux livre "Al Mouqadima" ("Les prolégomènes"), l’historien Ibn Khaldoun établit une sorte de loi sur la succession au pouvoir et l’ascension irrésistible de certains clans et tribus vers la gloire, mais aussi leur décrépitude et leur déclin.
En observant l’Histoire du Maghreb et en scrutant l’alternance des dynasties qui l’ont gouverné, Ibn Khaldoun explique que le rapport au pouvoir, sa détention et sa perte passent par trois cycles : le premier est celui de l’ascension, le second est marqué par le prestige lié à la détention du pouvoir et de son exercice, et enfin la pente fatale vers la chute. L’historien, avec son acuité légendaire, remarque que les groupes qui parviennent à s’emparer du pouvoir, sont animés par une A’ssabya, c’est-à-dire un esprit de corps, une solidarité interne infaillible et une conscience de l’existence d’un objectif commun et d'une singularité qui les différencient de leurs adversaires.
Ibn Khaldoun estime également que le moteur religieux est un puissant ciment qui facilite la cohésion au sein de ces groupes, et que le confort et l’opulence, les rivalités intestines et le relâchement de la solidarité interne, sont les signes annonciateurs d’un déclin que rien ne pourrait empêcher. D’autres A’ssabya émergent et de nouveaux groupes finissent par évincer ceux qui étaient déjà installés.
Cette théorie des cycles chez Ibn Khaldoun s’applique au PJD
En schématisant et en acceptant le risque de l’anachronisme et de la description sommaire et réductrice, on peut estimer que cette théorie des cycles chez Ibn Khaldoun s’applique au PJD et à une large partie du mouvement islamiste au Maroc.
Le premier cycle dans la vie du PJD a été celui de la formation et de l’ascension, patiente et progressive. Il s’étale durant les années 80 et 90 du siècle dernier. Il est incarné et porté par un petit groupe de jeunes enseignants, étudiants et cadres moyens, galvanisés par une idéologie en vogue dans tout le monde arabe ; soudés par une opposition à des adversaires culturels de gauche ; dominants dans les débats et se parant d’un discours moral, binaire et sans concession.
Ce groupe rompt avec son passé radical et violent, qu’il juge sans issu au Maroc, et estime que la porte d’entrée pour son projet politique et social se trouve à Rabat, au Parlement, et que pour y accéder, il faut emprunter la voie des urnes et le chemin de la légalité. À partir de 1998, il y accède et la suite devient une question de temps et d’adaptation.
Le deuxième cycle, celui de la conquête du pouvoir et de son exercice, débute avec les premières élections des années 2000. Le parti marche sur l’eau, tout le monde est conscient que sa victoire électorale est inévitable et que cela arrivera un scrutin ou l’autre. À la faveur du "Printemps arabe", le PJD atteint son objectif, remporte les élections de 2011 et rempile en 2016. Le parti est au faîte de sa gloire : il est majoritaire au Parlement et dans les mairies des grandes villes, ses dirigeants et ses cadres se partagent les prébendes et les tributs de leur victoire et les "manants" d’hier deviennent des seigneurs entourés de prestige et de déférence. Mais selon le schéma de Ibn Khaldoun, le ver de la décadence se niche toujours dans le fruit de la gloire et du confort. L’esprit de corps se relâche, le ciment idéologique s’effrite et les anciens frères deviennent des rivaux, sinon des ennemis.
Et ainsi arrive le troisième cycle, avec son lot d’affaiblissement, de débâcle et de sidération. Le PJD se divise de plus en plus, ses fondateurs sont animés par une froide détestation les uns à l’égard des autres, leur idéologie est confrontée à l’épreuve de la réalité et des résultats et le confort des fauteuils ministériels et parlementaires paralyse ceux qui y ont pris goût.
Ils ne voient plus les nouvelles A’ssabya qui arrivent, ces nouveaux groupes requinqués et restructurés qui avancent, tandis que les islamistes dorment sur leurs lauriers. Le PJD sous-estime la vague qui monte et qui finira par l’emporter. La boucle est bouclée. Tels les clans et les tribus décrits par Ibn Khaldoun après leur défaite, le PJD retourne à ses débuts, pour espérer le déclenchement d’un nouveau cycle, sans garantie de succès pour reproduire les cycles qu’il avait déjà vécus. L’Histoire ne se répète pas chez Ibn Khaldoun, mais elle avance.
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