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Le passeur du Haut Atlas

Avec "Escapades dans le Haut Atlas", Jaouad Mdidech signe un récit de voyage ancré dans le réel. Cheminant entre un journalisme documenté et l’observation avisée et empathique, le livre est également porté par la réflexion personnelle d’un passeur de l’Atlas sur la nature et les gens d’un territoire méconnu, rugueux et hospitalier.

Le 23 mai 2025 à 13h01

Qu’est-ce qui pousse un homme à quitter un endroit pour un autre et à faire de tout cela un récit de voyage ? Et qu’est-ce qu’un récit de voyage au-delà d’une relation et narration de ce déplacement physique ou du compte rendu des rencontres, des émotions ressenties, des gens et des choses vus ou entendus ? Genre littéraire par excellence, il a eu ses auteurs de renom, ses heures de gloire et ses lecteurs depuis fort longtemps et sans doute depuis que l’homme s’est mis à raconter ou à se raconter et à faire la part de sa différence avec l’autre. Partant, forcé et de son plein gré, à la quête ou à la découverte d’un ailleurs rêvé ou supposé meilleur ou émerveillant.

Auteur, il y a un quart de siècle, d’un premier récit-témoignage d’un autre voyage celui-là ("La chambre noire" Eddif 2000) au bout de l’enfer carcéral des années dites de plomb au Maroc, suivi de deux autres ouvrages ("Vers le large" et "Visages et paysages du cœur du Maroc"), Jaouad Mdidech nous revient avec des "Escapades dans le Haut-Atlas" (aux éditions Le Fennec).

Le passeur du Haut Atlas

Avec ce livre, dont le titre pourrait induire en erreur ceux qui s’attendraient à un guide de voyage dans ces belles et hautes montagnes atlasiques, l’auteur répond en grande partie, et à sa manière, à la première question sur les raisons qui poussent quelqu’un à changer d’air, comme on dit. D’air pollué de Casablanca d’abord, mais pas seulement.

Ce fut un jour, après son retour d’un reportage (Jaouad Mdiddech a été journaliste dans la presse, notamment dans les hebdomadaires "L’Economiste" et "La Vie Eco") qu’il y eut comme une épiphanie, allongé qu’il était à l’ombre d’un eucalyptus, le cœur léger et les jambes reposées, au bord d’une clairière à la sortie d’un bourg nommé Ouirgane.

Mdidech était perdu dans ses rêveries, ne pensant à rien sinon à ce "désir de vivre intensément l’instant : ni passé ni futur n’existent, seul compte l’instant". Mais il eut quand même cette folle idée qui va déterminer la suite et nous valoir ce beau récit inclassable comme genre littéraire et éditorial (et c’est tant mieux) non seulement de voyage dans le Haut-Atlas, mais dans la mémoire et dans l’imaginaire à la fois de son auteur, mais aussi, et grandement, des gens rencontrés. Et ils sont nombreux et de partout et de toutes sortes.

Ne plus vivre cerné par les murs de son appartement à Casablanca, car pour l'enfermement, il a déjà donné et pendant de longues années à la Centrale de Kénitra (il en sera question dans le récit par bribes, par évocations et souvent pour en rire avec les amis et anciens co-détenus). "L’idée de continuer la route jusqu’à Casablanca, écrit-il, pesa sur ma poitrine comme un nuage sombre et gâcha mon bonheur. Tandis qu’une brise automnale, rafraîchie par les feuilles des arbres, chatouillait mon visage et mes narines, je pris alors une décision qui me surprit : m’installer ici".

Ici, c’est Ouirgane. "Peu connu, paisible et sans histoires, du moins en apparence. Ouirgane est encastré au milieu d’une vallée cernée de montagnes". Sans histoires, Ouirgane ?  Le récit que va en livrer Jaouad Mdidech prouve le contraire, après avoir décidé de s’y installer pour gérer, au pied levé, une maison d’hôtes, "La Kasbah de Ouirgane".

Ses "histoires" sont en même temps celles des gens de peu vivotant de petits riens de la vie au quotidien et celles des plus nantis ou plus puissants : propriétaires d’autres résidences hôtelières renommées dans la région, responsables du coin plus ou moins véreux, jeunes paumés et désœuvrés et autres, plus rares mais plus entreprenants et résilients.

Des associations, notamment de femmes qui résistent et réussissent dans des conditions difficiles…  Les pauvres et les riches ou puissants, les familles heureuses comme les familles malheureuses ont tous des histoires, mais, pour paraphraser Tolstoï, "chaque famille est malheureuse à sa façon".

Les histoires, Mdidech en relate un certain nombre et rapporte les anecdotes, parfois croustillantes, qui les accompagnent sur un ton à la fois débraillé et documenté et où dérision et humour se mêlent à des interrogations sociologiques, historiques voire anthropologiques.

Servi par son expérience de journaliste-reporter, l’auteur ne craint pas de recourir à cette dernière tout en puisant dans ses lectures, son vécu et son passé de militant, certes rangé des voitures, mais toujours fidèle à ses engagements de citoyen.

Tout cela confère à son récit ce mélange, très réussi, entre le reportage journalistique et un "journalisme citoyen" --comme on dit rapidement et improprement aujourd’hui-- mais conçu plutôt dans une acception à la fois plus lucide, noble et avertie. Car, si Mdidech se range du côté des gens de peu dans cette région difficile, relate des aspects de leur indigence et dénonce certaines exactions des autorités, il n’absout pas complètement les premiers, relevant ici et là quelques-uns de leurs travers ou épinglant certains de leurs défauts ou traits de caractère.

Ancien détenu entre 1975 et 1989, Jaouad Mdidech n’a pas oublié les compagnons de cette longue et douloureuse incarcération à la prison centrale de Kénitra qu’il recevait dans son "nid" d’aigle comme il nomme la "Kasbah de Ouirgane".

Certains d’entre eux l’ont encouragé dès le départ, avant même qu’une clientèle nombreuse et fidèle ne vienne achalander et confirmer la réussite de sa nouvelle activité. C’est à ses compagnons de geôle qu’il a consacré le dernier chapitre de ses "escapades dans le Haut Atlas". "Lors de ces retrouvailles, écrit-il, la Centrale était toujours présente. On avait beau essayer de l’oublier, de la reléguer dans les limbes obscures de notre mémoire, elle s’imposait à nous, elle était en nous, malgré nous. On la raillait, on en riait aux larmes". Et aussi la triste évocation de noms de ceux qui ne sont plus de ce monde, partis ou perdus de vue… On entendrait presque fredonner Joan Baez de sa voix douce les vers médiévaux de Pauvre Rutebeuf : "Que sont mes amis devenus/ que j’avais de si près tenus/ Et tant aimés/ Ils ont été trop clairsemés/ Je crois le vent les a ôtés…".

Alors qu’il finissait d’écrire ses "escapades" en haute montagne, le terrible et funeste tremblement de terre du 8 septembre 2023 frappa et dévasta la région, et Ouirgane et sa "Kasbah" n’ont pas été épargnés. Bien entendu, l’auteur, en observateur et passeur avisé des hauteurs atlasiques, a joint à son récit une postface qui clôt malheureusement ce récit sur un ton grave et tragique, mais lui confère en même temps une tout autre épaisseur narrative et une valeur certaine sur le plan du témoignage journalistique.

Finalement, tout le récit de Jaouad Mdidech n’est-il pas, dans le fond comme par sa forme, une sorte de témoignage journalistique à la manière de celui qu’on appelait "New journalism" (Nouveau journalisme) pratiqué dans les années 60 et 70 et fondé par des écrivains américains tels Tom Wolf ou Norman Mailer ? Un genre novateur à l’époque, peu ou pas pratiqué chez nous, où le style se rapproche de la littérature, sans pour autant verser dans la fiction, ni occulter la minutie et la véracité de l’enquête ou la précision des faits. Le tout usant d’un "je" empathique qui puise en toute subjectivité dans un référentiel autobiographique.

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Le 23 mai 2025 à 13h01

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