Le Nigéria entre le pragmatisme et l’idéologie-cerf-volant
Les mémoires des chefs d’État africains ne recueillent pas le suffrage des lecteurs africains. Pourtant, on peut y trouver matière à enseignements pour bien entendre les dessous des cartes concernant les décisions qu’ils ont prises du temps où ils ont été au pouvoir.
J’ai récemment lu les mémoires de l’ancien président nigérian Ibrahim B. Babangida ; (Ibrahim B. Babangida (1985-1993) A Journey in Service, 2025), préfacées par l’ancien président Yakubu Gowon (1966-1970).
Le Nigéria est un cas d’étude passionnant. Un géant africain que certains qualifient de pieds d’argile et que d’autres taxent de passage incontournable dans les équations géopolitiques africaines. Un pays fragile, car il reste sous une double menace. D’une part, les velléités séparatistes qui remontent aux années 1967-1970, avec la rébellion biafraise et d’autre part, la menace de groupes extrémistes à l’image de Boko Haram et des réseaux islamistes nourris par des services de renseignement étrangers depuis 2009.
Parmi les raisons qui m’incitent à pondre un papier est la transformation de la géopolitique africaine au sein de laquelle certains pays émergent du lot en comparaison avec d’autres. Il en est ainsi du Nigéria et du Maroc. Et ce n’est pas pour rien que les deux pays coopèrent pour la réalisation du projet du gazoduc African-Atlantique et s’acheminent vers l’instauration d’un partenariat plus ambitieux encore en dépit des réflexes d’obstruction et d’atermoiement de la part de certains centres de décision à Abuja et à Lagos.
L’histoire des relations entre le Maroc et le Nigéria est aussi complexe que passionnante. Mais avant de tisser sur ce chapitre, jetons un coup d’œil sur les mémoires de l’ancien président Ibrahim B. Babangida.
Panafricanisme et jeu de balancier intranational
L’un des constats qui attirent l’attention est le fait que, sans qu’il fasse l’éloge des régimes militaires dont il était l’un des acteurs les plus influents, Babangida n’en dédouane pas pour autant certains dérapages commis pendant leur gouvernance. Et c’est justement cette observation qui sous-tend toute la lecture de ces mémoires.
Et pour cause, le temps où Babangida était au pouvoir a été caractérisé par plusieurs événements en Afrique, notamment le processus ayant conduit à la fin de l’apartheid et à l’émergence de puissances africaines intermédiaires au sein d’un système international qui venait de sortir de trois décennies de guerre froide.
Je vais y revenir plus loin. Pour l’instant, je me concentre sur le chapitre que Babangida réserve à la politique étrangère nigériane. Un constat important est le fait qu’au lendemain de son arrivée au pouvoir, il fait appel à des intellectuels pour instaurer une sorte de cellule de la planification politique de la diplomatie nigériane. Ainsi, les professeurs Bolaji Akinyemi, Gabriel Olusanya et George Obiozor ont été appelés à la rescousse.
La nouvelle doctrine diplomatique défendue par Babangida reposait sur quatre piliers. Un, la lutte anticoloniale qui a été le moteur de sa politique en pleine tractation sur l’apartheid ou la gestion de certains conflits africains dans le voisinage. Deux, la lutte pour l’indépendance des pays encore sous domination coloniale. Trois, la promotion du Nigéria en tant que puissance intermédiaire émergente. Quatre, la réinvention de l’idée du non-alignement tenant compte des changements intervenus après la décomposition de l’Union soviétique.
Cette doctrine, élaborée en concertation avec les trois intellectuels, notamment Bolaji Akinyemi qui a été choisi comme ministre des affaires étrangères, tirait sa force de l’idée centrale que Babangida avait érigée en tant que sacerdoce, à savoir "la démocratie populaire participative".
L’approche de Babangida ambitionnait non seulement de consacrer le Nigéria comme une puissance africaine sur le plan économique, mais aussi comme un acteur actif au sein des organisations régionales et internationales.
C’est ainsi qu’en 1989 Emeka Anyaoku, qui avait servi en tant que secrétaire général adjoint du Commonwealth, a été élu secrétaire général de cette structure après que le Nigéria a réglé un malentendu politique avec le Royaume-Uni. A l’époque Margareth Thatcher, Premier ministre, donnait du fil à retordre aux dirigeants nigérians.
Toutefois, la chance n’a pas souri au Nigéria en 1991. En effet, le Nigéria a présenté la candidature d’Olusegun Obasanjo pour être secrétaire général des Nations unies en 1991. Mais ce sera Boutros Ghali, l’Égyptien, qui sera élu. En 1997, Kofi Annan, le Ghanéen, est élu, à son tour, barrant la route à une éventuelle nouvelle candidature nigériane.
Obasanjo, figure emblématique sur l’échiquier politique nigérian, a été président du Nigéria par deux fois (1976-1979 et 1999-2007). Il mérite une attention particulière car il nourrit encore des ambitions politiques latentes. Ses préférences idéologiques ont été très connues et s’inspiraient, entre autres, des déterminants de la politique étrangère nigériane influencés par les retombées de la guerre civile nigériane à laquelle il a été directement associé.
Plus panafricaniste que de nombreux acteurs politiques nigérians, il est revenu sur la scène politique pour exercer des pressions sur les gouvernements en place, mais sans succès probant. Parallèlement, il a joué des rôles de médiation dans la crise du Congo en tant qu’envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies en 2009. Il a rempli une mission parallèle en tant qu’envoyé spécial de l’Union africaine dans les pourparlers entre le gouvernement éthiopien et le Front de libération du peuple de Tigray en 2022. Il rôde toujours dans les allées sinueuses de la politique nigériane.
La quête de l’ascendance stratégique à n’importe quel prix
Le Nigéria est un passage incontournable dans les configurations géopolitiques régionales. Il fut un temps où le pays a été perçu comme un État pivot auquel certaines puissances internationales avaient confié le rôle de gestionnaire à distance des complexes sécuritaires régionaux. Son poids économique y était pour beaucoup. D’aucuns y ajoutent le fait qu’il est un grand producteur d'hydrocarbures. Le sous-sol du pays regorge d’autres ressources stratégiques qui attisent les convoitises des intérêts étrangers et ravivent la complicité d’intérêts diffus intranationaux.
Sur le registre des équations stratégiques, le Nigéria a été choisi parmi les quatre pays dits pivots en Afrique durant les années 1990. Les autres pays étaient l’Afrique du Sud, l’Égypte et l’Algérie. D’ailleurs, ces pays ne se sont pas fait prier pour promouvoir ce statut à des fins de politique intérieure. Faisant face à des difficultés politiques et sociales, ils avaient trouvé dans ce paradigme une soupape de secours en attendant des lendemains meilleurs.
Si pour le Nigéria, l’Afrique du Sud et, dans une certaine mesure, l’Egypte, les explications des concepteurs du paradigme susvisé pouvaient trouver preneurs, il n’en fut pas de même pour l’Algérie. Ce pays a été porté sur la liste des États pivots alors qu’il traversait une période sombre de son histoire à cause de la guerre civile (1992-2002).
Une alliance de fait s’est forgée entre ces quatre pays durant les années 2000. Cette alliance s’est concrétisée par la coordination des positions à la veille des tractations pour la création de l’Union africaine (1991-2002) en remplacement de l’Organisation de l’unité africaine (1963). Il en fut de même à l’occasion des négociations pour la conclusion du traité de Pelindaba (1996) sur la zone exempte d’armes nucléaires en Afrique. Cependant, le Nigéria, l’Afrique du Sud et l’Algérie hésitent encore à adhérer à l’Initiative de sécurité contre la prolifération (ISP) qui a fait l’objet de résolution 1540 adoptée par le Conseil de sécurité des Nations unies en 2004.
Un semblant de coordination a brièvement été noté au moment où le Nigéria, l’Égypte et l’Algérie défendaient leurs candidatures pour adhérer aux BRICS. Cependant, le sommet de Johannesburg (2023) a été une douche froide pour le Nigéria et l’Algérie. L’Afrique du Sud a été incapable de défendre leur cas devant la fin de non-recevoir de l’Inde et de la Russie. Au contraire, six nouveaux membres (Argentine, Égypte, Éthiopie, Iran, Arabie saoudite et Émirats arabes unis) ont été invités à rejoindre les BRICS.
Certains observateurs ont été d’avis que l’alliance Nigéria, Afrique du Sud, Egypte et Algérie était très opportuniste dans la mesure où ce qui les intéressait au premier chef fut leurs candidatures futures à être membres permanents au sein du Conseil de sécurité des Nations unies au nom de l’Afrique (Hami H. Les BRICS et l’élargissement du Conseil de sécurité des Nations unies, une bataille féroce en perspective ; Maroc Diplomatique, 31/8/2023 et 1/9/2023). Bien que la réforme du système des Nations unies reste un vœu pieux, ces pays ne perdent pas espoir de faire partie des membres potentiels du CSNU, quelle que puisse être la formule qui serait adoptée (mandat avec ou sans droit de véto).
Certes, le Nigéria a fait sienne une diplomatie militante et s’est engagé dans une politique de médiation pour résoudre certains conflits africains dans son voisinage immédiat, mais, sur le plan global, il a cherché à défendre logiquement ses intérêts. Babangida a évoqué la médiation de son pays dans la guerre civile au Libéria (1989-1997) qui s’est soldée, vers la fin, par l’intervention militaire nigériane.
Babangida justifie cette intervention par le souci de "stabiliser le voisinage immédiat de la nation", mais surtout par le souhait de mettre fin à l’intransigeance du président Samuel Doe dont l’entêtement allait faire embraser toute la région. Toutefois, il reste muet sur le fait que les États-Unis, qui ont participé à la création du Libéria après un long processus allant de 1822 à 1862, aient donné leur feu vert. Le Ghana, pays voisin, a également donné son accord.
En réalité, des observateurs avertis défendent une thèse diamétralement opposée. Elle consiste dans l’apparition en Afrique de nouveaux hégémons régionaux au lendemain de la décomposition de l’Union soviétique chargés de la gestion de la sécurité en Afrique de l’Ouest. La CEDEAO n’a été qu’un beau prétexte.
Dans son effort de planter le décor d’une diplomatie réaliste et pragmatique vers la fin de son mandat, Babangida a partagé des détails sur les péripéties qui ont conduit au rétablissement de relations entre le Nigéria et Israël en 1992. Il prend soin de réitérer chemin faisant le soutien de son pays au droit légitime du peuple palestinien.
Les relations entre le Nigéria et Israël avaient été suspendues à la suite de la guerre d’octobre entre l’Égypte et Israël par décision de l’Organisation de l’unité africaine en 1973. Cependant, les relations en matière de sécurité et d’affaires ont été maintenues, comme ce fut le cas pour plusieurs pays africains sous la bannière de la coopération technique qui remonte aux années 1960. Après la signature des accords de Camp David entre Le Caire et Tel Aviv en 1978, la liberté a été laissée à chaque pays africain de reprendre (ou de surseoir à la normalisation des) les relations avec Israël.
Pour justifier la décision de rétablir les relations entre le Nigéria et Israël, Babangida a eu recours à un narratif classique dans son pays faisant croire que les Nigérians musulmans étaient plus proches des Arabes et que les Nigérians chrétiens étaient plus proches d’Israël. En réalité, le processus a été plus complexe que cela.
Le Nigéria s’inscrivait dans la vague des normalisations des relations entre Israël et plusieurs pays de par le monde au lendemain de la conférence de Madrid de 1991 sur le processus de paix au Moyen-Orient. Des pays comme la Chine ont décidé d’établir pour la première fois des relations diplomatiques avec Israël. Le Nigéria, lui-même, a pris le devant en cherchant à devenir membre de l’Organisation de la Conférence islamique pour se prémunir contre des critiques éventuelles. La conclusion de l’accord de Wadi Araba entre la Jordanie et Israël (1994) a permis au Nigéria de se sentir politiquement et diplomatiquement à l’aise.
Puis, les impératifs de l’intérêt national l’ont emporté sur le narratif tiers-mondiste du Nigéria. Exportateur des hydrocarbures, il ne s’est pas inscrit, comme il l'avait fait en 1973, dans une politique d’embargo contre l’Occident à laquelle certains activistes arabo-musulmans et afro-africains ont appelé au lendemain de la deuxième intifada palestinienne en 2000.
Il me vient à l’esprit la réaction, à l’époque, de l’ambassadeur nigérian aux Etats-Unis qui participait à une réunion des chefs de missions diplomatiques africains accrédités à Washington. L’ambassadeur nigérian a balayé d’un revers de la main la suggestion d’un collègue selon laquelle les pays producteurs d'hydrocarbures doivent décréter un embargo similaire à celui décrété au lendemain de la guerre entre l’Égypte et Israël en 1973. Sarcastiquement, le diplomate nigérian observe que si le Nigéria ne vend pas son pétrole et son gaz aux pays occidentaux, il ne peut tout de même pas les boire faute d’acheteurs sur le plan interne et régional.
L’intérêt avant tout qui se manifeste dans la propension du Nigéria à avoir l’ascendant sur l’Afrique de l’Ouest et à être le décideur attitré au sein de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) créée en 1970. Une organisation qui s’effrite de nos jours, au sein de laquelle les rapports de force ont vacillé en faveur du Nigéria et ont conduit au retrait de certains membres fondateurs. Même les initiatives de médiation que le Nigéria a entreprises ont été sous le signe de l’ascendance, laissant peu d’options à certaines parties en conflit.
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger n’y font plus partie. Ils ont été suspendus après la prise du pouvoir par l’Armée dans ces pays. Les trois pays ont créé l’Alliance des pays du Sahel en 2023, pour faire face à la double menace des voisins nigérian et algérien et aux réseaux du crime organisé. La France, qui s’était engagée à les aider à se défendre par le baisai de l’opération Barkhane (2014-2022), a retiré ses forces comme exigés par les pays concernés.
Une mesure de rapprochement, deux mesures d’éloignement
Toutefois, le Nigéria joue savamment la partition du rapprochement et de l’éloignement à l’égard d’acteurs étatiques qui lui livrent une compétition stratégique directe ou indirecte. D’où l’intérêt d’épiloguer sur les relations entre le Nigéria et le Maroc.
Une évolution importante a été constatée depuis la visite du Roi Mohammed VI au Nigéria en 2016. Elle a eu lieu à la veille de la réintégration par le Maroc de sa place au sein de l’Union africaine. Une visite qui s’est inscrite dans le cadre de la politique africaine rénovée du Maroc, qui a vu des visites royales totalisant vingt-neuf depuis l’intronisation du roi Mohammed VI en 1999.
Plusieurs accords stratégiques ont été signés, dont : Un : la signature d'un accord entre l’Office chérifien des phosphates (OCP) et Dangote Group pour la construction d'une usine intégrée de production d'engrais au Nigeria. Deux : la signature d’un accord de coopération pour le renforcement des capacités de blending locales et l'écosystème agricole.
La coopération entre l’OCP et Dangote Group atteste d’une stratégie visionnaire de la part du Maroc. En effet, Dangote Group est le propriétaire de la raffinerie portant le même nom. Une raffinerie construite par le milliardaire Aliko Dangote en 2023 avec un investissement de de 23.5 milliards de dollars. La raffinerie a une capacité de raffinage de 650.000 barils de pétrole brut par jour. C’est un investissement révolutionnaire qui met fin à la dépendance du Nigéria du pétrole raffiné en Europe et perturbe la capacité de production de la plupart des raffineries européennes.
Par ailleurs, des décisions ont été prises pour : Un : l’accélération de la mise en œuvre de l'autoroute transafricaine Tanger-Lagos. Deux : l’annonce de la construction du gazoduc Nigéria-Maroc. Trois : la coopération en matière de lutte contre le terrorisme dans le bassin du lac Tchad et dans le Sahel. Quatre : la signature de plusieurs accords en matière d’agriculture, de transport, des ports, de l'énergie, des finances, des banques et assurances, de la culture, du tourisme, et de l'exemption de visa pour les passeports diplomatiques, officiels et de service.
Toutefois, l’un des projets stratégiques qui retient l’attention depuis 2016 est le gazoduc Africain-Atlantique. Pourtant, l’idée du projet Africain-Atlantique, initialement appelé gazoduc Nigéria-Maroc, a été effleuré, des années auparavant. Déjà, en 2009, au lendemain de la crise financière internationale (2008) et la multiplication des intervenants européens pour s’octroyer les bénéfices du gaz azerbaïdjanais et turkmène, l’idée d’un gazoduc Nigéria-Europe transitant par des pays africains avait fait son chemin. Les Européens, sous la pression des Américains, cherchaient les voies et moyens de limiter leur dépendance du gaz russe.
Parmi les voies de transit envisagées, il y avait le Maroc et la Libye. À l’époque, les décideurs nigérians se sont aperçus que le projet de gazoduc transsaharien entre le Nigéria et l’Algérie ne pouvait être mis en œuvre comme escompté, en raison, entre autres, des problèmes sécuritaires (prolifération de réseaux du crime organisé et des mouvements extrémistes religieux) et de la nonchalance, voire des atermoiements des autorités algériennes. Finalement, à la suite de la visite du roi du Maroc au Nigéria, le gazoduc Africain-Atlantique a été choisi. Ceci sans pour autant abandonner définitivement le projet de gazoduc transsaharien.
Les décideurs nigérians restent prudents pour ne pas s’attirer les foudres de leurs homologues algériens et surtout pour garder une option sur la suite à donner à l’avenir. L’une des raisons qui expliquent cette politique est le fait que les Nigérians sont conscients que les réserves algériennes en gaz ne sont plus au même niveau qu'auparavant. Pour conserver une place sur le marché mondial du gaz, l’Algérie aura besoin de flux conséquents. Le Nigéria peut offrir à l’Algérie cette chance.
Ceci est d’autant plus compréhensible que les hydrocarbures sont au centre des tensions dans la région, comme en témoignent les rapports conflictuels entre l’Algérie et le Mali qui partagent un très vaste bassin de pétrole. L’exploitation de ces richesses est régie par un accord signé en 2007. Il a été suspendu en 2012. L’entretien de l’instabilité dans le nord et le soutien de l’algérien aux mouvements de dissidence touareg expliquent l’état des relations tendues entre l’Algérie et le Mali, mais aussi avec le Niger.
Au demeurant, des projets stratégiques tels que l’initiative atlantique, le gazoduc Africain-Atlantique et le désenclavement des pays du Sahel que le roi du Maroc a proposés (2016-2023) et œuvre inlassablement pour leur mise en œuvre changent les règles du jeu.
Il appartiendra aux décideurs nigérians d’en faire la lecture idoine. C’est ce qui m’amène à épiloguer sur l’une des options phares de la politique étrangère nigériane, à savoir « la démocratie populaire participative ». En effet, dans les mémoires du président Babangida, une note de réalisme termine le chapitre sur la politique étrangère nigériane.
Face de Janus : combattre le séparatisme, soutenir le séparatisme
On y lit que la politique étrangère nigériane a été orientée vers une perspective d’intérêt national. La conviction a été faite que cette politique, aussi activiste et pro-africaine soit-elle, était trop idéaliste et désintéressée du point de vue des gains concrets et tangibles pour le Nigéria.
Qu’à cela ne tienne, en dehors de ses frontières, le Nigéria reconnait des mouvements séparatistes attentatoires à l'intégrité territoriale des États souverains, comme c’est le cas du Sahara marocain ou garde le silence sur les agissements de mouvements occultes dans la bande sahélo-saharienne. À ce jour, le Nigéria maintient sa reconnaissance de la pseudo-rasd ; une reconnaissance qui remonte à 1984.
Le Nigéria se vante d’avoir toujours défendu le principe du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes. Certes, le pays est un État fédéral ; ce qui est une prouesse en matière institutionnelle, mais il n’est pas à l’abri des mouvements de dissidence. En effet, le pays regroupe plus de deux cent cinquante ethnies dont la profession de foi est partagée entre la chrétienté, l’animisme et l’Islam.
Le pays a été sur le point d’être morcelé durant les années 1966-1970 quand la sécession biafraise a tenté de créer un État indépendant, "la République du Biafra" sous la conduite de Chukwuemeka Odumegwu Ojukwu. Pour mémoire, Yakubu Gowon, qui a écrit la préface des Mémoires de Babangida, a été président du Nigéria alors que ce dernier était commandant du 44e bataillon d’infanterie engagé dans la lutte contre la rébellion biafraise (1968-1969).
Le risque de la dissidence est omniprésent. En effet, le Mouvement for the Actualisation of the Sovereign State of Biafra a fait surface. Par ailleurs, en 2012 un mouvement séparatiste sous le nom the Indigenous people of Biafra a été créé par Nnamdi Kanu. Des affrontements ont eu lieu entre ce mouvement et l’armée nigériane en 2021.
Sur le registre de l’instauration d’un partenariat crédible et mutuellement avantageux, pour reprendre l'expression d’usage, le Nigéria donne l’impression de marquer le pas. Les conclusions du Forum économique conjoint Nigéria-Maroc des acteurs économiques, qui s'est tenu à Lagos en novembre 2016, sont laborieusement mises en œuvre. Par ailleurs, le Maroc a fait candidature auprès de la CEDEAO en 2017 dans la foulée de son retour à l’Union africaine et de son effort de relancer la CEN-SAD (créée en 1998).
Le Nigéria n’aurait pas été chaud à endosser la candidature marocaine sous la pression d’une bonne partie du patronat nigérian qui y a vu une menace aux intérêts du Nigéria dans la région. Le Nigéria n’était pas le seul pays à s’opposer à l’adhésion marocaine ; d’autres pays y étaient pour quelque chose. Ils craignaient que l’arrivée du Maroc, qui est signataire de plusieurs accords de libre-échange, ne puisse bouleverser les rapports de force au sein de la CEDEAO. L’établissement d’une Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) en 2018 (entrée en vigueur en 2019) devrait, en principe, dissiper les craintes du patronat nigérian.
La dimension religieuse, une carte au gré du temps politique
La carte religieuse joue un rôle important dans l’échiquier politique interne de nombreux pays africains de l’Ouest. Il en est ainsi du Nigéria. Les experts des affaires africaines se souviennent peut-être de la publication par les médias nigérians d’une information selon laquelle le président nigérian sortant Goodluck Ebele Jonathan (2010-2015) avait eu un entretien téléphonique avec le Roi Mohammed VI du Maroc à la veille des élections présidentielles nigérianes en 2015.
Le Maroc a démenti cette information, et dans la foulée, a rappelé son ambassadeur pour consultation. Le Maroc a rendu public un communiqué dans lequel il prend ses distances vis-à-vis du candidat nigérian en réitérant sa doctrine de non-intervention dans les affaires intérieures des États.
Il faut reconnaitre qu’à l’époque, le Nigéria, à l’instar de nombreux pays en Afrique de l’Ouest, était devenu un terrain de compétition messianique et cultuelle menée par des pays du Moyen-Orient sous la bannière du chiisme et du sunnisme. Il en est ainsi de l’Iran qui promeut des relais chiites, à travers des branches de l’université internationale Al-Mustafa créé en 1979 à Qom. Cette université a formé plus de 50 000 érudits islamiques depuis 2007. Elle est très active auprès des minorités chiites à Kano, Kaduna, Osun, Kwara, Yobe, Kaduna et Katsina.
Les relations entre le Nigéria et l’Iran ont frisé l’irréparable en 2015, à la suite de l’arrestation du cheikh chiite Ibrahim Zarkazy, chef du Mouvement islamique du Nigéria (NMI). Ce dernier a vu le jour au lendemain de la révolution islamique en Iran en 1979. Le NMI serait financé par l’Iran. Des affrontements ont eu lieu entre l’armée nigériane et les disciples du NMI qui ont fait plusieurs dizaines de victimes.
Une percée importante dans la mesure où l’Islam répandu en Afrique de l’Ouest est d’obédience malékite. Bien plus, les confréries religieuses y jouent un rôle important. La plupart d’entre elles sont d’origine marocaine. Et c’est l’une des raisons qui provoquent l’ire des prosélytes en provenance du Moyen-Orient, qu’ils soient chiites ou sunnites.
L’Islam sunnite est prépondérant au Nigéria. Il joue un rôle aussi important que dans un pays comme le Sénégal grâce au relais religieux ou aux confréries religieuses. Il prône un Islam basé sur la Salafiya classique qui rejette à la fois le soufisme (ou l’approche mystique dénaturée) et le chiisme version iranienne. Il se méfie également de l'Ahmadiyya qui se développe à une cadence rapide.
Dans leurs études de l’Islam en Afrique de l’Ouest et au Nigéria en particulier, des politicologues ont recensé l’impact du wahhabisme prêché par l’Arabie saoudite et auquel quelques mouvements djihadistes s’identifient par extrapolation.
La Salafiya dite Wahhabite a émergé durant les années 1960-1970 dans le cadre de la ruée de nombreux étudiants d’Afrique noire et d’Afrique du Nord vers l’Arabie saoudite, au moment où d’autres courants politiques ont choisi l’Égypte (et parfois la Syrie) pour peaufiner leur militantisme politique au nom du panafricanisme ou du panarabisme.
Ces deux approches contrastent avec l’approche marocaine moins interventionniste et qui tire sa légitimité de la présence de l’école malékite et du rôle des confréries religieuses marocaines grâce auxquelles l’Islam a été introduit en Afrique de l’Ouest. À titre d’illustration, on peut citer l’implantation de la zawiya Tijaniyya et de la zawiya Ainiyya en plus de certaines fractions qui s’inspirent de l’enseignement de la Shadilia qu’elles ont connu en Égypte où Abul-hassan Shadili, d’origine marocaine, est enterré.
Par ailleurs, le Maroc introduit des réformes progressives du champ religieux en tenant compte de l’évolution de la société et des engagements internationaux. L’objectif est de consacrer l’idée d’un Islam tolérant, ouvert sur le monde et respectueux des valeurs de paix et de coexistence. Un Islam du juste milieu. Une nouvelle dynamique a été enclenchée dans ce sens en 2004.
Cette approche a été élargie pour comprendre la formation continue et l’enseignement des préceptes de l’Islam dans un monde en perpétuel mouvement. La création de la Fondation Mohammed VI des Ouléma africains en 2015 entre dans ce cadre-là. La Fondation, dont le siège se trouve à Fès, est composée de quarante-six sections sur tout le continent africain, y compris, naturellement, au Nigéria.
Le respect dont le Maroc jouit sur le plan religieux explique la tentative mal inspirée précédemment évoquée du président Goodluck Jonathan d’utiliser la carte marocaine pour influer sur l’électorat musulman.
Babangida ne s’est pas trop attardé sur certains conflits frontaliers du Nigéria et de ses voisins. Il y a le conflit sur la péninsule de Bakassi (1.690 km²) opposant le Nigéria au Cameroun qui a été sanctionné par un arrêt de la Cour internationale de justice en 2002. Un litige remontant à 1913 et qui a fait l’objet d’arrangements et de dénonciations de la part de l’Allemagne et du Royaume-Uni qui ont respectivement colonisé les deux pays. La péninsule, qui dispose de réserves importantes d’hydrocarbures, a été rétrocédée au Cameroun en 2008. Le même sort a été réservé au litige sur le lac du Tchad dont le sort a été scellé par la CIJ sur la base de la déclaration franco-allemande en 1919.
De même, Babangida a été moins prolifique sur la guerre civile enclenchée par la rébellion Biafra durant les années 1960. Il y était un acteur important. Si la rébellion biafraise avait réussi, le système fédéral dont le pays se vante aurait volé en éclats. Si la situation est relativement sous contrôle, les velléités séparatistes, comme relaté plus haut, n'ont pas disparu. Outre la prolifération des réseaux du crime organisé, il y a la fragilité des pays voisins qui sont sous la menace de la déstabilisation totale.
Les mémoires de Babangida méritent d’être lues parce qu’elles révèlent la propension de certains acteurs politiques à se dédouaner ou à se faire justice pour des décisions qu’ils ont prises quand ils ont été au pouvoir. Un mea culpa pour les uns et une justification pour les autres (Hami H. Des mémoires plaidoiries ou mea culpa des politiciens à la retraite, Médias24, le 19/02/2025).
Ces mémoires ont le mérite de faire une projection sur la fin des configurations géopolitiques qui expliquent que l’idéologique a primé dans tous les cas de figure. Il semblerait que le Nigéria s’achemine vers une lecture plus rationnelle de ses choix diplomatiques. Il lui reste à franchir le prochain pas pour être en phase avec les nouveaux enjeux géopolitiques autour de l’Atlantique, dont le gazoduc afro-atlantique, l’initiative atlantique et le désenclavement des pays du Sahel constituent la force motrice.
Cela passe aussi par l’intelligibilité de la dimension existentielle dans les rapports entre États souverains. Le socle en est le respect de l’intégrité territoriale de tous les États membres des Nations unies. Le Nigéria lui-même n’est pas encore sorti de l’auberge du séparatisme et de l’extrémisme. C’est dans cette perspective que la conclusion la plus éloquente tirée par Babangida dans le chapitre politique étrangère a été sa conviction que l’activisme et le panafricanisme baignent trop dans l’idéalisme.
Déjà, les acteurs choyés par le paradigme des États pivots (ou d’hégémons) confectionné aux États-Unis durant les années 1990-2000 traversent des moments difficiles. L’Afrique du Sud entre en collision directe avec les États-Unis et expérimente une situation critique de remise en cause de l’ascendance de l’ANC sur l’échiquier politique intranational.
L’Égypte aussi, en raison de son refus d’accueillir les Palestiniens de Gaza qui est menacé de voir l’aide militaire américaine diminuer. L’Algérie est en situation de ballotage stratégique et ne sait plus à quel saint se vouer. Elle cherche à brader ses richesses pour se rapprocher des États-Unis en ayant la mémoire amnésique sur ses prises de positions à l’regard de Donald Trump entre 2020 et 2024.
La situation sécuritaire dans le Sahel, qui devient de plus en plus dangereuse, affecte les projets stratégiques destinés à développer la sous-région. Seule la façade atlantique offre présentement une opportunité aux pays africains, y compris ceux du Sahel et d’Afrique de l’Ouest, de rattraper le temps perdu. C’est la raison pour laquelle des services de renseignement africains essayent d’arrêter ce processus fédérateur par l’instauration d’un climat d’insécurité sur le littoral atlantique. Preuve en est le climat d’instabilité qu’ils ont installé en Afrique de l’Ouest et tentent de reproduire en Afrique du Nord grâce à leurs relais extrémistes et terroristes de service. Le démantèlement, en janvier dernier, d'une cellule terroriste au Maroc confirme cette stratégie de sape.
Cela passe également par la remise en cause des relations asymétriques bilatérales ou au sein des organisations régionales. La refonte et la clarification des relations entre les États membres sont une condition pour réussir les différentes politiques d’intégration. Et l’intégration se fait dans l’unité et non pas dans le morcellement des Etats souverains.
Sur ce registre, il est édifiant de constater que la course individuelle pour s’adjuger une place dans un monde multipolaire qui se construit encore laborieusement ne menai nulle part. En témoigne le fait que les ambitions de certains pays africains de devenir membre permanent au sein du Conseil de sécurité des Nations unies seront bientôt refroidies.
Ces ambitions le seront sans nul doute si les candidats trop ambitieux prennent le temps de méditer la décision prise par les pays membres du G20 en 2024 d’admettre l’Union africaine comme membre permanent. La même démarché se fera progressivement en direction de la Ligue des Etats arabes, du Conseil de Coopération du Golfe, de l’ASEAN et du Mercosur. D’une pierre, deux coups et la messe sera dite.
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