Le multilatéralisme est-il toujours d’actualité ?
Depuis l’effondrement du bloc de l’Est en 1989, le multilatéralisme a connu de nombreux soubresauts générés par les luttes entre grandes puissances.
À l’euphorie libérale des premières années, et suite aux attaques terroristes de 2001, ont succédé des interventions américaines intempestives en Afghanistan et en Irak. Une nouvelle ère d’unilatéralisme a été inaugurée, vite suivie, sous Donald Trump, par un isolationnisme assumé.
En faisant bloc contre le terrorisme, les États ont retrouvé un semblant d’unité pour combattre cette hydre collectivement. L’éruption du Covid-19 ces deux dernières années a également poussé la communauté internationale à conjuguer ses efforts pour combattre cette pandémie. Les phénomènes du terrorisme, comme celui de la pandémie, ont amené les pays à resserrer leurs liens pour mieux combattre ces nouveaux fléaux.
À l’origine, le multilatéralisme a pris forme au début du XXe siècle sous l’impulsion des Américains. Fatiguée par les interminables guerres inter-européennes, Washington proposa, lors de la signature des accords de Versailles en 1919, la création de la Société des Nations (SDN) à laquelle le Sénat refusa d’y adhérer. L’éclatement de la Seconde Guerre mondiale mit fin en 1946 à la SDN, vite remplacée par l’Organisation des Nations unies (ONU).
Le multilatéralisme, un outil qui sert davantage les puissants
Au lendemain de ce conflit mondial, les États-Unis sont la première puissance économique et financière mondiale, avec de surcroît le monopole de l’arme nucléaire, qu’ils n’ont pas hésité à tester sur le Japon. Le lancement du généreux plan Marshall pour aider à la renaissance économique européenne en fut la preuve. Les présidents, Roosevelt comme Truman, engagèrent leur pays dans cette nouvelle structure multilatérale pour anticiper les crises internationales. À l’Est, le bloc soviétique qui faisait face au monde libéral, adhéra sans conteste au système multilatéral incarné par l’ONU.
Le principe introduit du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes mena aux indépendances des pays colonisés. En 1961, le Mouvement des Non-alignés prit naissance à Belgrade et constitua une force indépendante face aux deux autres blocs. Il fallut attendre la chute du mur de Berlin en 1989 pour voir la fin du dualisme Est-Ouest, la dislocation du bloc socialiste et la réunification des deux Allemagnes.
Durant les premières années, le multilatéralisme a produit des travaux normatifs sur tous les aspects de la vie humaine. Des lois et des mécanismes ont été négociés et adoptés pour pacifier les relations entre les États, comme le préconisait la charte des Nations unies. Divers accords et autres procédures de surveillance et de vérification ont été adoptés dans ce sens. C’était l’âge classique du multilatéralisme.
Dans la pratique, il est apparu, avec le temps, que le multilatéralisme servait davantage les puissants qu’il ne favorisait réellement la paix. Il est devenu le reflet des inégalités mondiales et le lieu où les puissances se servent plutôt que de servir. Le Conseil de sécurité pousse les cinq permanents à n’y avoir recours qu’en dernier ressort, de peur de s’engluer dans ses mécanismes interminables. C’est ce que l’on peut constater avec la crise ukrainienne, négociée en dehors des instances de l’ONU.
La disparition du bloc soviétique a donné aux États-Unis l’impression provisoire d’avoir gagné définitivement la partie. Leur retrait, durant l’ère Trump, de certaines organisations internationales, et la réduction de leurs budgets dans d’autres, ont fragilisé davantage le multilatéralisme et accentué l’instabilité du monde. Résultat des courses : la Russie s’est redéployée politiquement dans certaines zones, et la Chine a renforcé économiquement son emprise sur le monde.
L’Europe peine encore à faire face aux autres puissances
Paradoxalement, c’est la Russie qui s’est présentée comme la gardienne de l’ordre mondial face à l’unilatéralisme américain, en élevant des barrières devant les prétentions des États-Unis dans le monde. De son côté, la Chine a développé son soft power au sein des organisations internationales en les finançant davantage et en y introduisant des cadres compétents qui servent ses intérêts. Ses initiatives, comme les routes de la soie, ont permis d’étendre son influence sur le monde.
En réaffirmant régulièrement son attachement au multilatéralisme, l’Europe, elle, peine encore à faire face aux autres puissances. Le départ des Britanniques de l’Union européenne a distillé le doute chez les autres peuples européens. Par manque d’ambitions à l’égard de son proche voisinage, méditerranéen comme africain, elle semble plus timorée que proactive. Pourtant, en raison de ce qu’elle a subi comme atrocités durant toute son histoire, elle aurait pu être une source d’inspiration aux autres puissances.
Si l’humanité a pu vivre en paix depuis le second conflit mondial, c’est certainement en raison de l’équilibre des forces entre l’Est et l’Ouest. L’unipolarité instaurée par les Américains pendant un temps a démontré ses limites car elle ne favorisait que leurs propres intérêts au détriment des autres nations. Pour beaucoup, la crise du multilatéralisme a été, à tort ou à raison, associée à celle de l’ordre international libéral représenté par la puissance des États-Unis.
Pourtant, le multilatéralisme a permis de résoudre bien des crises. La conclusion de traités et de conventions stratégiques, comme le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, ou l’interdiction des armes biologiques, en sont la preuve. Certes, des échecs ont été enregistrés dans d’autres domaines comme sur le climat ou le commerce international. Mais si les pays développés tendent à considérer le multilatéralisme contraignant et bureaucratique, les autres, au contraire, le jugent préventif et solidaire.
Le multilatéralisme demeure le socle et la base des relations internationales. Il est un idéal auquel les peuples aspirent pour inventer un monde meilleur. Son déclin n’est que la conséquence logique des nationalismes étriqués et excessifs. Pour qu’il fonctionne de nouveau au bénéfice de tous, l’entente entre les grandes puissances demeure la condition sine qua non à sa réussite. Un projet de cette dimension a besoin de ceux qui peuvent le piloter, qui se chargent de le mener à bon port, et d’être le garant de sa mise en application.
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