Nezha Lahrichi

Ancienne conseillère du Premier ministre ... ex-parlementaire, ex-présidente du Conseil national du commerce extérieur.

Juan Peron, le célèbre leader populiste argentin. Ph. Rogelio A. Galaviz C.

Le Moment populiste du Maroc (IV): Populisme de droite versus populisme de gauche

Le 16 août 2021 à 10h11

Modifié 23 août 2021 à 19h06

Voici l'avant-dernière partie de la série d'articles que Nezha Lahrichi consacre au Moment populiste du Maroc. Où elle précise que le fond commun du populisme n’empêche pas la distinction entre un populisme de droite et un populisme de gauche qualifiés de forces anti-système mais avec des valeurs différentes. Cette dichotomie selon l’axe droite/gauche permet de clarifier le rapport que le populisme entretien avec l’idéologie.

Les mouvements de droite sont apparus bien avant la crise de 2008 dans plusieurs pays européens en surfant sur la question de l’immigration. Les postures xénophobes permettent de gagner l’adhésion des populations menacées de perdre leur emploi et vulnérables.

Genèse du populisme de gauche

Le populisme de gauche s’est développé en Amérique Latine où se sont forgées les principales expériences populistes contemporaines, Perón en Argentine, Chavez au Venezuela …..

Avec le populisme, l’Amérique Latine en particulier l’Argentine, garde sa tradition d’être un laboratoire d’expériences pour les anciens pays du tiers monde. Cela a été le cas avec l’épineuse question de la sortie du sous-développement avant le triomphe du libéralisme suite à la chute du mur de Berlin. C’est aujourd’hui le cas avec les solutions populistes qui restent différentes d’un pays à l’autre et d’une période à l’autre. Ce n’est pas un hasard si l’un des principaux théoriciens du populisme est argentin, Ernesto Lanclau (1935-2014) ; il est considéré, comme le théoricien du populisme de gauche qui prend sa source dans l’histoire argentine et le régime de Juan Perón.

Brève rétrospective du populisme argentin

Le péronisme est à tendance autoritaire, du nom du Général Juan Domingo Perón élu trois fois président d’Argentine (1946-1955) ; renversé par un coup d’État militaire en 1955, il reviendra au pouvoir en 1973 pour neuf mois seulement. Après son décès en 1974, sa femme Isabel Perón est portée au pouvoir et renversée par un coup d’Etat militaire en 1976 marquant une période de dictature et de libéralisation économique jusqu’en 1983, date d’élection du radical Raul Alfonso.

Le péronisme en tant que régime populiste a permis aux masses laborieuses d’avoir un accès direct à sa personne permettant aux salariés argentins d’obtenir des acquis d’un État providence: retraite à 60 ans, assurance-maladie, augmentation des salaires réels de 40% entre 1946 et 1948, conventions collectives sans grèves préalables…. une révolution sociale non compensée par des gains de productivité obligeant le gouvernement à puiser dans les réserves en devises et à dévaluer le Peso qui cesse d’être une monnaie forte.

Après les déboires du populisme, l’Armée a repris le pays en main pour y mettre de l’ordre. L’appareil créé par Perón pour conquérir la classe ouvrière a entravé le développement industriel ainsi que la création de partis politiques à même de soutenir la création d’une démocratie : une illustration du populisme contre le peuple !

En 1989, le péronisme est de retour avec Carlos Menem pendant deux mandats tumultueux de 1989 à 1999. Son remplaçant Fernando de la Rua élu président à la tête d’une coalition centre-gauche démissionne en 2001 dans le sillage d’une grave crise économique et la mise en place d’un nouveau plan d’austérité qui a provoqué une explosion de violence sociale ; le président de la Rua décrète l’état de siège et démissionne suite aux émeutes et aux pillages.

Après une période de flottement avec deux présidents élus par le congrès, la signature d’un accord avec le FMI, des élections sont organisées en 2003 qui ont porté au pouvoir Nestor Kirchner qui met fin à l’impunité des criminels de la dictature, renégocie une partie de la dette, décide la création d’une banque du Sud avec cinq autres pays latino- américains pour s’autonomiser par rapport au FMI et la Banque Mondiale.

Sa femme Cristina Fernandez de Kirchner lui succède en décembre 2007 jusqu’en 2015 ; Mauricio Macri la remplace. Durant son mandat, 2015-2019, le spectre de la débâcle économique de 2001 a plané et l’Argentine a renoué avec la crise ; les élections de 2019 marquent le retour du péronisme avec l’élection du président Alberto Fernandez et la vice-présidente Cristina Fernandez de Kirchner.

Le populisme de gauche, initié en Argentine, a été une source d’inspiration en Europe occidentale à travers Chantal Mouffe qui est la campagne du théoricien Argentin Ernesto Lancleau.

Echec du populisme de gauche

En Europe occidentale, le populisme résulte des conséquences économiques et sociales de la crise de 2008: l’insatisfaction à l’égard des institutions, qui n’ont pas su apporter une réponse aux questions socio-économiques s’est traduite par l’apparition de nouveaux partis : mouvement 5 Etoiles en Italie créé en 2009 par Beppe Grillo , Syrisa en Grèce avec son leader Alexis Tsipras , Podémos en Espagne , la France insoumise avec Jean Luc Mélenchon.

La porte d’entrée pour essayer de cerner le populisme de gauche consiste à passer par Chantal Mouffe dont la thèse est de donner une stratégie à la gauche au sein des démocraties libérales modernes pour contrer le populisme de droite. Son champ d’analyse concerne l’Europe de l’Ouest. L’ambition est de faire du populisme qui souffre d’une image négative, une stratégie compatible avec la démocratie libérale pluraliste.

Le concept, ou plutôt demi-concept du populisme, s’applique traditionnellement à l’extrême droite qui cristallise les mécontentements des plus défavorisés. Mouffe suggère à la gauche une similitude de la démarche de l’extrême droite qui consiste à agréger toutes les demandes insatisfaites.

La différence est que les deux variantes du populisme ne fédèrent pas les demandes insatisfaites de la même façon ; il ne s’agit pas d’une stratégie d’agrégation différente mais de la manière dont se polarise l’opposition entre « ceux d’en haut » et le « peuple ».

Pour le populisme de droite, l’adversaire (et non l’ennemi) n’est pas le néolibéralisme mais l’affaiblissement du nationalisme. Le populisme de gauche serait alors l’agrégation des demandes démocratiques issues des valeurs fondatrices de la gauche pour contrer l’oligarchie économique : liberté, égalité, solidarité, ambitions collectives etc… mais la stratégie populiste d’extrême droite comme celle du Rassemblement National en France par exemple s’appuie aussi sur un volet social et pose la question de ce qui fait la différence entre la gauche et l’extrême droite en matière de populisme ? Une question qui soulève la difficulté de tracer une frontière stabilisée entre les deux mouvements. L’historien Pascal Ory apporte une réponse : « le populisme est politiquement une droite radicale, mais son génie propre est de l’être dans un style de gauche radicale qui permet de ratisser large. Voilà pourquoi populisme de gauche est une contradiction dans les termes ».

Cette appréciation est illustrée par le dilemme du Parti de La France Insoumise de Jean Luc Mélenchon qui, en gardant son caractère humaniste à l’égard de la question de l’immigration, se trouve dans une posture qui rend difficile son basculement dans le populisme de gauche.

En Italie, le régime parlementaire est fondé sur la nécessité de gouverner avec des alliances. Le gouvernement populiste formé en juin 2018 a réuni le vieux mouvement d’extrême droite, la Ligue de Matteo Salvini et le mouvement de la gauche radicale 5 Etoiles de Luigi Di Maio devenu central pour la formation d’une majorité car il a été premier parti au parlement depuis les législatives de 2018.

Cette coexistence des deux extrêmes, qui a été tumultueuse, s’est dissoute en Août 2019. Le gouvernement d’après, formé en septembre par le même Premier Ministre Giuseppe Conte a regroupé le Mouvement 5 Etoiles et le parti Démocrate pour faire barrage à l’extrême droite. Avec ce caractère inclassable du Mouvement 5 Etoiles et une rhétorique « ni de droite ni de gauche », il est devenu un parti ordinaire alors qu’il a été créé sur une ligne antipartis. Il a de nouveau intégré, en février 2021, le gouvernement d’unité nationale dirigé par Mario Draghi , l’ex président de la Banque Centrale Européenne. Les tensions entre le fondateur du mouvement Beppe Grillo et son président Giuppe Conté comportent la menace de l’implosion du mouvement antisystème italien.

En Grèce, Alexis Tsipras issu de la gauche radicale Syrisia et après quatre ans et demi de gouvernement a été battu aux élections en juillet 2019. Le parti conservateur « la Nouvelle Démocratie » assure l’alternance.

Il en est de même de Podemos en Espagne dont le leader Pablo Iglesias a été vice-président du gouvernement de coalition de Pedro Sanchez et s’est retiré de la politique après son échec aux élections régionales de Madrid en mai 2021.

La crise financière de 2008, transformée en crise globale aux multiples dimensions, la plus grave depuis 1929 a produit les mouvements des indignés transformés en partis politiques pour intégrer le pouvoir exécutif.

La dynamique ouverte et participative n’a pas réussi à satisfaire les frustrations des perdants de la mondialisation. Un cycle politique s’est fermé. Il laisse ouverts de nombreux questionnements : s’agit-il d’un phénomène qui se développe à la faveur des crises et donc conjoncturel ? ou alors s’agit-il d’un phénomène lié à des problèmes difficiles à régler comme les écarts sociaux, les inégalités de revenus et de patrimoines, le chômage des jeunes etc… ?

La pandémie a mis à nu les failles des systèmes socio-économiques ; elle est révélatrice des inégalités et d’une certaine polarisation de la société dont la nouvelle concerne la fracture numérique : le confort fourni par les technologies numériques ne concerne pas toute la population dont une partie continue d’être déconnectée.

La pandémie du coronavirus provoquera des changements fondamentaux, durables et parfois radicaux que portent sous leurs plis des expressions comme le monde d’après, un nouvel ordre….. Comment mettre à profit ce tournant de l’histoire pour promouvoir une correction des systèmes à l’œuvre par des valeurs de plus en plus partagées qui s’articulent autour d’une solidarité organisée et du bon usage d’une économie de marché. La pandémie a effacé des années de lutte contre la pauvreté partout dans le monde en développement et a renforcé la tendance à concilier une économie de marché et des aspirations plus égalitaires. Le mot « social « est à la bouche de tous les acteurs politiques et personne n’a plus le monopole de la solidarité. Quels sont alors les sujets sur lesquels les grands partis politiques s’opposent ?

L’analyse des expériences des populistes arrivés au pouvoir est en mesure d’apporter quelques éléments de réponses d’où le prochain et dernier article, le cinquième, consacré à la diversité des visages du populisme.

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