Le goût d’État permanent
Le rêve de l'ultralibéralisme est de démanteler l'État, d'en finir avec le concept de la Nation et de marchandiser l'humanité. Dans cette tribune, Mohamed El Gahs rappelle comment, dans les pires moments, on ressent l'impérieuse nécessité de l'État. L'État qui représente tout, qui fait tout, mais avec tout le monde et pour le bien de toute la communauté.
Le mal c’est lui. Lourd, lent, oppressant, archaïque, empêcheur de libéraliser à tour de bras, bureaucratique, incompétent. Bref, au mieux, nuisible à la marche "naturelle" du monde – c’est-à-dire au marché – ; au pire, inutile, trop coûteux pour survivre aux sacro-saintes règles de la fameuse et très foireuse injonction du nouveau monde : l’inénarrable "gouvernance". Et toute la doxa de l’idéologie brutale du néolibéralisme qui va avec.
Les nouvelles tables de la Loi s’écrivent en messes événementielles pour impressionner les foules distraites. Un clergé dévoué s’y emploie dans une furieuse conquête communicationnelle où l’emprise se déploie à tous les instants par le biais redoutablement abrutissant d’un certain usage des "nouvelles technologies". Formidable "progrès humain" où la servitude volontaire atteint les hauteurs de la foi. Et où les croyants sont sommés d’abdiquer jusqu’à la plus essentielle part de leur humanité en pensant sincèrement que c’est là le stade ultime de la liberté. Alors, forcément, l’État dérange. La nation aussi.
Et quand les nouveaux maîtres du monde vous disent que l’État est mal, l’État est le mal, entendez qu’il est l’ennemi à abattre. Dans les institutions, les symboles et surtout dans les notions même qui fondent sa légitimité : volonté générale, bien commun, égalité, solidarité, souveraineté, loi, droit, devoirs, volontarisme, interventionnisme, délibération, dialogue… Enfin, toutes ces ambitions collectives qui viendraient contrarier la funeste "liberté du renard libre dans le poulailler libre".
Qui est l’autre nom du catéchisme ultra-libéral depuis l’invention de la prétendue infaillible voire divine "main invisible du marché" jusqu’à la très visible et dévastatrice dictature des GAFAM, des puissances financières voraces et cyniques, en passant par des bataillons de ouailles qui relaient la bonne parole à coup d’onomatopées et de dialecte globalisant pour édifier le chaland et l’embrouiller.
Enseignants, éducateurs, médecins, soignants, tous les agents des services publics, ces serviteurs de l’État, donc de la collectivité nationale, sont dénigrés et systématiquement ciblés comme un fardeau.
C’est peu dire que dans cette offensive contre l’essence même de ce qui faisait la civilisation humaine : l’école, le service public, la culture et par conséquent ceux qui les incarnaient, les défendaient, les faisaient vivre, la casse et la chasse sont sans pitié. Enseignants, éducateurs, médecins, soignants, tous les agents des services publics, ces serviteurs de l’État, donc de la collectivité nationale, sont dénigrés et systématiquement ciblés comme un fardeau.
Le même sort est réservé aux intellectuels sceptiques, aux philosophes critiques, aux artistes talentueux et authentiques, à la politique, au syndicalisme et à tout ce qui pourrait représenter une résistance à la marchandisation du monde. Homme compris. Tout cela est ostracisé, démantelé, domestiqué ou méthodiquement détruit. Dans les esprits d’abord et dans les faits ensuite.
Le pouvoir absolu de l’argent et la loi unique du profit ne tolèrent aucune velléité humaniste, sociale, démocratique, solidaire, culturelle, citoyenne, souverainiste (l’horreur !). L’ultralibéralisme ne tient pas les grandes valeurs et les acquis civilisationnels de "l’ancien monde" uniquement pour des billevesées, mais surtout pour obstacle à son déploiement "joyeux" sur un monde qu’il voudrait si mondialisé qu’il ne saurait être peuplé que par des individus déshumanisés au point de n’être guère que des chiffres, des codes, des fichiers, de la chaire à algorithmes, dûment connectés avec le dessein et les effets que l’on connaît. Bref, exclusivement consommateurs consentants et heureux, y compris de la misère du monde. À part ça, ils seront "libres" d’alimenter la machine dans le rôle cette fois-ci de produits. Oui, le schéma est brutal, arrogant et méprisant, mais reconnaissons à l’ordre mondial qu’il ne s’en cache même pas.
Il faut dire que sans école, sans transmission, sans mémoire, sans pensée, sans Art, sans Histoire, sans philosophie, sans lien social, sans bien commun, sans grands idéaux, et finalement sans le moindre surmoi, il n’y a aucun risque de dissidence. Petite prime supplémentaire : la réduction dramatique du langage assure une "pensée" au ras des instincts primitifs. Les passions tristes se disent en si peu de mots. Avantage comparatif imbattable.
On peut aisément vérifier le constat de la régression en contemplant l’effroyable chute civilisationnelle et morale dans laquelle s’est précipité le monde. Certes amorcée depuis des décennies, mais enfin l’accélération est vertigineuse. L’orchestre, lui, continue de jouer la partition à lui assignée depuis la nuit des temps : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le nouveau… bien sûr, le nouveau !
On en était là lorsque la catastrophe s’est abattue sur l’humanité. Les nouveaux maîtres du monde, un quart d’heure avant, nous promettaient, depuis leurs forums et autres conclaves de la bien-pensance, la "start-up nation". Oui, et avec plein de "technocrates" dedans qui savent la "gouvernance" par cœur et "les synergies" et beaucoup de choses "inclusives" et "durables" et "horizontales" et "verticales" et "participatives", tout ça, tout ça…
Et encore, on oublie, par charité, la religion de l’intelligence artificielle (oxymore ?!) qui se propose de débarrasser le Capital de tant de tracasseries futiles telles que l’être humain par exemple, et qui travaillait déjà sur "l’Homme augmenté", sans oublier la promesse de l’immortalité. On en était donc là ! Chronique ordinaire d’une mondialisation ordinaire.
Et soudain, un virus...
Et puis le désastre : un virus. Au-delà de la tragédie sanitaire, on a constaté l’ampleur du désastre social, économique, culturel sur lequel prospérait l’idéologie et le "Big business" de l’ultralibéralisme. Tout s’est écroulé. À commencer par le vernis pseudo-savant, pseudo-compétent, pseudo-performant, pseudo-scientifique de la vulgate radical-marchande de l’idéologie de l’argent. Sans âme, et encore moins d’états d’âme. Forcément !
L’État souverain, partout dans le monde, se lève, marche et fait marcher avec lui la nation. Unie, indivisible, mobilisée, consciente de son identité de nation.
Dans ce grand malheur, alors que l’humanité n’avait que les yeux pour pleurer sur des masques arborés comme ultime et incertaine planche de salut, les maîtres du nouveau monde la laissèrent rivée aux écrans de ces prothèses numériques, s’abreuvant de "fake news", de théories et de délires complotistes, et s’en allèrent vaquer aux affaires. Car, pendant les pires catastrophes, les affaires continuent et prospèrent. On n’insistera pas, cette règle, même les plus contaminés par le mensonge libéral, la connaissent.
... et on redécouvre l'Etat
Dans cette ambiance de solitude, de désespoir et de panique d’une humanité livrée à son sort : divine surprise, on redécouvrit l’État. Rétabli dans ses droits ainsi que dans ses pouvoirs. L’État souverain, partout dans le monde, se lève, marche et fait marcher avec lui la nation. Unie, indivisible, mobilisée, consciente de son identité de nation. Donc solidaire, fraternelle, prête à faire des sacrifices au nom de l’idéal qui la fonde et la constitue. L’État partout reprend ses esprits et ses prérogatives et les déploie, y compris pour sauver ceux qui n’ont eu de cesse de le dénigrer et de tenter de l’abattre.
L’État prend des décisions au nom de l’intérêt général et du bien commun. L’État dépense au nom de l’intérêt commun, l’État protège, l’État soutient, l’État assure l’ordre et la sécurité par temps de panique, l’État choisit et arbitre en faveur de la vie et de l’homme avant toute autre considération. Le service public n’est plus un gros mot, il redevient l’incarnation du bien commun qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être.
En se redéployant en temps de crise et de détresse, l’État rappelle sa centralité dans tout projet humain viable dans la cohésion, la justice et l’efficacité. La Nation retrouve son sens comme cadre de base dans lequel se pensent, se cultivent, se vivent, d’abord et surtout, les idéaux de fraternité, de solidarité, de diversité dans l’unité, de liberté, d’ambition commune, de destin collectif, d’épanouissement individuel, de démocratie, de justice, de souveraineté. Et de grandeur.
C’était donc la séquence "à quelque chose malheur est bon" !
La parenthèse a eu lieu
On n’a pas rêvé.Cette parenthèse a eu lieu. Au cœur des heures sombres de la pandémie, il y a quelques années à peine, la crise sanitaire se muait en crise économique, sociale, politique, existentielle qui entre tragédie et folie annonçait le chaos. L’instinct de survie, le sursaut, la raison, enfin l’humanité ont pris le visage de l’État, de la nation, du volontarisme politique, de la solidarité, du service public, de la priorité à l’humain, de sa centralité. Toutes choses, toutes valeurs que le système marchand dominant s’évertue à marginaliser sinon à abattre. Chaque nation a vécu l’épreuve et l’éveil à sa manière. Mais, la leçon fut la même. Universelle pour le coup.
Fallait-il se leurrer pour autant ? Assurément non. Mais rêver ? ! Des optimistes ont tiré bien des plans sur la comète de cette éclaircie : le monde d’après, etc... Les pragmatiques, les sceptiques, les lucides, ont prévu un retour immédiat à l’ordre ultra libéral mortifère... dès le dernier masque jeté. Ce fut le cas. Et sur le mode rattrapage effréné et accélération des modalités de déshumanisation du monde.
Le divertissement, au sens large, n’est pas seulement une industrie infinie et infiniment lucrative, mais un mode de gouvernement majeur dans la panoplie de l’assujettissement par l’abrutissement.
L’oubli est peut-être "la ruse du diable", mais surtout la consolation de l’Homme face à sa propre conscience de son malheur, de sa fragilité et de sa finitude. C’est aussi un ressort pour le tout marché et le pouvoir absolu qu’il confère sur le destin des hommes. Le divertissement, au sens large, n’est pas seulement une industrie infinie et infiniment lucrative, mais un mode de gouvernement majeur dans la panoplie de l’assujettissement par l’abrutissement. C’est donc reparti pour un tour ou plusieurs... Jusqu’à la prochaine catastrophe.
Pourtant, ce miracle a eu lieu, on l’a vu, on l’a vécu, on l’a célébré. Une démonstration par la détresse et l’épreuve qu’envers et contre la dérive marchande inhumaine, il demeure dans les esprits et les cœurs des hommes, des peuples, cet éternel désir de maitriser leur destin. Ce goût d’État permanent. Symbole de la souveraineté, de la Nation, où s’organisent la volonté et les forces des Hommes, égaux et solidaires, aux services exclusifs de la dignité et du bonheur de l’homme. Et non de sa négation. Tant que ce souvenir persistera, l’espoir est permis. Espoir qui paraît-il fait vivre. C’est déjà ça !
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