Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.“L’Artistana” ou la maladresse inculte
"La lecture de bons livres, disait Descartes, est une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés." Par honnêtes gens on doit entendre ici des personnes sages, cultivées ou avisées. Mais pourquoi alors ces gens appartiendraient-ils aux siècles passés ?
Peut-être parce que l’auteur du Discours de la Méthode, livre publié anonymement du reste, ne lisait que les écrits de ses prédécesseurs. On dit "peut-être" en supposant que la lecture de ses contemporains ne lui donnait pas entière satisfaction. A la même époque, le moraliste Jean de la Bruyère, auteur d’un livre unique, "Les Caractères", écrivait ceci : "Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent". Pourfendeur des défauts des gens de son époque et de la société en général, le moraliste ne se faisait aucune illusion sur les relations humaines que ses contemporains entretenaient.
Le monde d’avant a de tout temps fasciné les penseurs et les philosophes. Les écrivains et les artistes aussi. Quel écrivain authentique, romancier ou essayiste, pourrait se lancer dans la rédaction d’un ouvrage sans avoir à l’esprit les grands auteurs du passé ? Quel artiste qui se respecte, peintre ou musicien par exemple esquisserait une œuvre sans être sous la férule des génies du passé. Toute création, dans le domaine de la pensée comme dans celui l’imagination, est une tentative d’imitation d’un passé qui vous surveille par-dessus l’épaule comme le ferait le maître d’école au cours d’un examen ou d’une dictée.
C’est d’ailleurs à l’école que l’on devrait apprendre justement que tout ce qu’on étudie a été créé, pensé ou médité par ces "honnêtes gens des siècles passés" dont parle Descartes. Je me souviens d’un professeur du lycée du monde d’hier qui nous disait que le poète arabe dont nous devions apprendre par cœur quelques vers ne sera jamais égalé. Quelques élèves, septiques et rebelles, se refusant à réciter comme des perroquets les vers imposés lui opposaient le talent de tel poète contemporain engagé.
"Attendez de voir ce qu’il en adviendra dans vingt ans, rétorquait-il en soupirant. Les vers que je vous ai recommandés ont plus de dix siècles". Aujourd’hui, il nous arrive encore de murmurer ces quelques vers appris en ce temps-là et cela fait du bien. L’un de ces élèves septiques qui s’était, plus tard, adonné à la poésie en a commis de bien médiocre dans une revue au rayonnement confidentiel dont plus personne n’entend plus parler.
Certes, il ne s’agit pas ici de soutenir que tout ce qui s’écrit et se crée de nos jours n’a pas de valeur et ne mérite pas notre intérêt. Mais force est de constater que l’inflation d’une certaine production, dite abusivement culturelle, est un sujet d’étonnement, sinon d’effroi.
Si en matière d’édition, la quantité est encore tolérable quand la qualité, sans être transcendante, demeure d’une facture disons correcte, il en va autrement pour d’autres domaines prétendument artistiques. L’amateurisme est encore de rigueur alors que le "service après-vente", c’est-à-dire la médiatisation outrancière ou l’autopromotion via les réseaux sociaux, et même dans certains médias classiques, relève de l’indécence.
Le regretté Saïd Seddiki, dont l’humour et le trait d’esprit critique nous manquent aujourd’hui, les appelait les "Artistana" (artiste je suis) C’est un nouveau cogito si peu cartésien, puisqu’on a évoqué Descartes au début de cette chronique. En effet, ces gens-là se sont autoproclamés artistes en partant de ce cogito des imbéciles : "Je peins ou je filme ou je fais de la BD ou je chante, donc je suis artiste".
Mieux que ça, il en est même qui cumulent toutes ces casquettes tout en écrivant à propos d’eux-mêmes qu’ils sont géniaux. En principe, lorsqu’on est un génie, on devrait être le dernier à s’en apercevoir, le véritable génie étant corrélé avec l’humilité. Pas chez ces gens-là monsieur ! Car cette engeance le crie sur les toits, elle qui a désormais hissé l’incompétence au rang de l’expertise et érigé la suffisance en vertu. Voilà pourquoi nous en sommes à nous demander dans quelle époque nous vivons.
Mais pour nous consoler, le cas échéant, lisons ce que Jean Cocteau disait dans son journal, déjà en 1960 et concernant la France : "Un des drames de notre époque, c’est qu’elle est entre les mains des amateurs. Libraires amateurs, directeurs de théâtre amateurs, ministres amateurs, poètes et peintres amateurs. Les professionnels font mauvaises figures au milieu de ce triomphe de la maladresse inculte."
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