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L’Algérie toujours prisonnière de ses dogmes

L’appel du Roi Mohammed VI à l’Algérie pour un dialogue franc et responsable a été réitéré lors de la fête du Trône. Mais cette main tendue se heurte à un système figé dans des dogmes anciens. Chronique d’Ahmed Faouzi, ancien ambassadeur et analyste diplomatique.

Le 1 août 2025 à 13h06

A l’occasion du 26e anniversaire de la fête du Trône, le Souverain a réitéré, une fois de plus, son appel aux dirigeants algériens pour ouvrir une nouvelle page entre les deux pays. Il a rappelé, non sans regret, l’état actuel des relations, et réaffirmé la disponibilité du Royaume à engager un dialogue franc, sincère et responsable pour mettre fin à ce blocage qui dure depuis maintenant un demi-siècle. Déjà en 2018, il proposait la création d’un mécanisme politique conjoint de dialogue, et en 2021 il affirmait également que jamais les problèmes ne viendraient du Maroc.

Cette offre renouvelée d’ouverture et d’empathie à l’égard de notre voisin de l’Est honore certes le Royaume qui reste fidèle à ses traditions et à sa disponibilité constante au dialogue. Elle permettrait, espère-t-on, aux dirigeants algériens d’opter pour cette voie, et d’initier ce dialogue direct tant attendu pour sortir du blocage politique qui handicape tout le Maghreb. Or pour ceux qui connaissent l’Algérie, son système politico-militaire reste figé selon des dogmes surannés d’un autre temps. Pour les dirigeants de ce pays, tout compromis avec le Maroc prend à leurs yeux l’allure d’un échec et d’une trahison.

Pour comprendre ce phénomène, il est nécessaire de revenir à l’histoire de ce pays. Dès l’indépendance de l’Algérie, le Front de libération nationale, FLN, et l’Armée nationale populaire, ANP, ont imposé un récit révolutionnaire et tiers-mondiste au jeune Etat naissant. Ces deux institutions monopolisent à ce jour le pouvoir, et s’érigent comme seuls représentants légitimes du peuple, parlant en son nom et défendant ses idéaux. Elles sont devenues l’incarnation de cette révolution qui se voit infaillible et au-dessus de toute critique. Elles se sont imposées au peuple comme les garants de l’unité nationale, et les défenseurs d’une idéologie révolutionnaire internationaliste qui depuis n’a pas évolué.

Au fil des années, ce dogme, devenu par la force une idéologie nationale, interdit toute opposition à l’Etat algérien. Toute voix critiquant cet Etat profond est considérée comme traitre et danger pour la cohésion nationale. Le FLN et l’ANP sont devenus ainsi le cœur et le poumon du pays qui centralisent et diffusent l’idéologie de l’Etat. Ils assurent tous les deux le service après-vente de cette idéologie, dont notamment ses hantises contre le Maroc et bien d’autres pays. Ces deux institutions ont phagocyté tout l’Etat, dirigeant ainsi l’armée, la diplomatie, les médias et des pans entiers de la société comme l’éducation, l’encadrement et la propagande.

Par cette politique de monopole de l’espace public, le FLN et l’ANP ont sacralisé une vision étriquée de la politique et de l’histoire algériennes, qui sont devenues avec le temps un endoctrinement bien enraciné dans le subconscient collectif. Alger est devenue anti-impérialiste, la Mecque des révolutionnaires, défendant toutes les causes, justes et injustes, et oubliant celle du peuple algérien. Cette aura internationale, qui a duré pendant les années fastes de la guerre froide, a vite fondu comme neige au soleil avec la révolte populaire de 1988 et l’effondrement du bloc de l’Est.

En cette année 1988, la population algérienne descendait dans la rue pour dénoncer la chape de plomb, la corruption et le chômage. Un tournant majeur sera pris par l’armée pour lâcher momentanément du lest, en adoptant un pluralisme de façade par une refonte de la constitution en 1989, et l’organisation de nouvelles élections. Celles-ci seront organisées en 1991 et donneront le Front islamique du salut gagnant au premier tour par 48%. Le FLN perd alors son monopole et l’armée, de peur de perdre son pouvoir, met fin au processus démocratique. C’est le début de la guerre civile et de la décennie noire qui ont causé des milliers de morts et de déplacés.

Les militaires interviennent encore pour replacer le FLN au cœur du pouvoir malgré le rejet populaire. Le système aide parallèlement à l’éclosion de nouveaux partis qui se joignent au nouveau gouvernement, parfois avec une coloration islamique, mais sans base populaire réelle. Tous les changements opérés après le tsunami politique de 1988, ont fait tomber des têtes et laissé apparaitre d’autres. Mais les dogmes et l’idéologie de l’Etat profond sont restés immuables.

Paradoxalement, le dogme socialiste révolutionnaire du XXᵉ siècle, sur lequel s’appuyaient les militaires algériens, est tombé en désuétude de par le monde, sauf en Algérie. Des voix algériennes se sont élevées pour dénoncer cette asphyxie de la société qui annihile les libertés individuelles. Le gouvernement introduit alors des réformes libérales qui enrichissent une caste mais frustrent les autres. Dans les pays de l’ancien bloc de l’Est, plusieurs ont adopté le système libéral, avec plus ou moins de réussite, y compris en Russie. Même en Chine, le Parti communiste s’est lui aussi réformé pour adopter les lois du marché et moderniser son économie pour devenir la puissance qu’elle est aujourd’hui.

Suite donc à ces échecs d’adaptation, le système politique algérien s’est sclérosé davantage faute d’ouverture réelle à son environnement régional et international. La contestation populaire du Hirak s’est accentuée, couve toujours, et empêche l’adoption de réformes de fond. Le régime s’enferme dans sa logique jusqu’au-boutiste, réprime les opposants, et pourchasse les journalistes. Il est de plus en plus crispé et isolé sur la scène internationale, et en mauvais termes avec de nombreux Etats.

Ce sont ces contradictions qui ont apparu au grand jour lors de la récente interview du président Tebboune avec des représentants des médias nationaux. Un des journalistes lui a posé la question qui fâche, à savoir si la politique extérieure du pays était basée sur des principes immuables ou sur les intérêts et le pragmatisme. Le président lui a demandé de lui fournir un exemple pour étayer son raisonnement, tout en lui signifiant qu’il a bien saisi le sens de sa question. Pour plaire aux autres, dois-je cesser d’aider les Sahraouis ? lui demande d’emblée le président en guise de réponse.

C’est ainsi que les responsables algériens demeurent toujours prisonniers de la même logique et culture politique qui structurent encore leurs pensées d’aujourd’hui, et qui empêchent l’Algérie de s’adapter au monde qui l’entoure. Leurs dogmes sont devenus si rigides et si dangereux pour leur propre pays, comme pour l’ensemble de la région. C’est cette paralysée qui empêche tout débat interne sérieux et toute remise en cause des choix opérés depuis l’indépendance.  Et c’est cet immobilisme qui explique leur refus de toute main tendue ou aide qui viennent de l’extérieur.

Ce blocage provient du récit révolutionnaire par lequel l’armée a imprégné toute la société. Cette armée se considère le représentant légitime du peuple et son porte-parole pour défendre les idéaux qui, jadis, faisaient l’aura du pays. Elle est par conséquent la gardienne du temple, la garante de l’unité nationale telle qu’héritée de la période de libération. Toute critique donc de ses dogmes érigés en valeurs absolues est une opposition à l’armée, et elle est susceptible d’être considérée comme une trahison à la nation.

Un tel système qui bloque l’évolution de son propre pays et contrôle la vie de ses citoyens ne peut dès lors répondre aux appels de la raison et aux mains tendues. Les militaires algériens n’opteront jamais pour l’apaisement, que sous le coup de la nécessité ou de la contrainte. Mais le geste royal, réitéré lors de la fête du Trône, s’adresse avant tout au peuple algérien et à ses forces vives qui ne partagent pas forcément la vision belliciste des généraux qui veulent faire du Maroc leur ennemi existentiel et éternel. La main tendue du Souverain va au-delà de la conjoncture actuelle pour s’inscrire tout simplement dans l’Histoire et les traditions du Maroc.

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Le 1 août 2025 à 13h06

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