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La vie rêvée des âmes sensibles

Entre mémoire et fiction, voici un livre qui redonne voix à un romancier de qualité mais presque oublié. Il ravive le souvenir d’un écrivain algérien en exil inspiré de Rachid Mimouni. Entre roman et hommage, il raconte une époque où la littérature servait encore de refuge face à la barbarie de l’intégrisme et à la violence de l’autocratie, mais également de lien entre des êtres sensibles et solidaires.

Le 26 septembre 2025 à 13h49

Après son décès en 1995, il y a 30 ans déjà, un prix littéraire créé à sa mémoire porte désormais son nom : le Prix Rachid Mimouni. Mais ce romancier algérien inspiré issu de la nouvelle génération des auteurs maghrébins dite d’expression française n’a pas toujours eu la postérité que méritait son œuvre.

Certes des thèses universitaires, dans son pays comme dans des universités occidentales lui ont été consacrées, mais ses romans circulent moins, au Maghreb et même en France, et son nom est rarement évoqué dans les manifestations littéraires dédiées à la littérature maghrébine et notamment algérienne, et pour cause s’agissant de son pays d’origine.

En effet, dans un ouvrage bien documenté, publié dans la collection "Autour du texte maghrébin" et édité par l’Harmattan en 2012, l’écrivain et chercheur spécialiste de la littérature maghrébine, Najib Redouane, s’interroge tout en rappelant que l’œuvre de Rachid Mimouni "continue à se présenter comme un véritable traité de la décomposition d’une Algérie déchirée. C’est que la mise en texte de la réalité est une action engagée confirmant le courage de l’écrivain qui a persisté, sur une même lancée, à éclairer l’opinion publique en inscrivant sa lutte pour son pays, 'l’Algérie libre et hautaine, l’Algérie diverse et généreuse'. Mais face à la situation qui demeure aujourd’hui complexe mais aussi terriblement cruelle, l’interrogation de l’écrivain ne demeure-t-elle pas suspendue ? (…)".

Né en 1945 à Boudouaou, près d’Alger dans une famille paysanne, Rachid Mimouni a entrepris des études en économie puis a enseigné à l’Ecole supérieure de commerce d’Alger avant de devenir une voix majeure de la littérature francophone algérienne. Sa carrière se déroula dans l’Algérie post-indépendance où il a su conjuguer engagement civique et écriture romanesque.

Intellectuel engagé, Mimouni avait pris des positions publiques contre l’intégrisme et fut menacé de mort comme tant d’autres artistes et écrivains, journalistes et universitaires algériens durant ce qu’on a appelé "les années noires" de la décennie 90. Pour échapper aux menaces et à la violence, il va quitter l’Algérie pour se réfugier à Tanger, ville où il va continuer d’écrire et de publier tant en France qu’au Maroc et, pour subsister, de produire des chroniques pour "Radio Médi 1". (Un recueil de cette production radiophonique, "Chroniques de Tanger", sera publié après son décès par les éditions Stock en France.)

L’œuvre de Rachid Mimouni s’inscrit dans une veine réaliste ancrée dans le social et décrit la vie quotidienne, la bureaucratie, le clientélisme, la misère urbaine et rurale mais aussi la dérive politique et morale d’un régime dictatorial. Ses romans ("Le printemps n’en sera que plus beau", "Le Fleuve détourné", "L’honneur de la tribu", "Tombeza" ou "La Malédiction", "Une peine à vivre" et son recueil de nouvelles "La ceinture de l’Ogresse") alternent des focalisations individuelles et des panoramas collectifs pour donner à lire une "histoire socialisée" de l’Algérie postcoloniale.

Mais demeure une constante dans ses écrits mais aussi ses chroniques radiophoniques : la lucidité critique qui n’épargne ni les bureaucrates et autocrates du régime, ni le fanatisme et l'obscurantisme des mouvances intégristes qu’il renvoie dos à dos. L’écrivain a payé le prix de cette lucidité par des menaces de morts, l’isolement et finalement l’exil avec sa petite famille à Tanger, illustrant ainsi la question lancinante et toujours à l’ordre du jour dans un monde désorienté et agité par la violence : quelle est la place de la littérature face à la barbarie ?

Loin de la recherche académique, de la recension journalistique et de la dissection des analyses universitaires, un hommage littéraire chaleureux et fraternel vient d’être apporté récemment à cet écrivain presque oublié. C’est un court roman, "Des gens sensibles" (Gallimard) d’Éric Fottorino, journaliste de renommée et écrivain prolifique. Dans ce roman, l’auteur allie la sensibilité de la fiction à la dureté de la réalité vécue, en évitant le piège d’une autofiction nombriliste, devenue tendance éditoriale et posture littéraire, et en s’écartant de l’autobiographie déclarée et assumée. D’où l’originalité de ce retour sur un passé récent et les évocations semi-personnelles qui rendent un hommage amical et vibrant de souvenirs à son ami disparu.

Le roman de Fottorino met en scène, dans le Paris littéraire des années 90, un jeune primo-romancier, une attachée de presse d’une grande maison d’édition et un écrivain algérien en exil. Cette mise en scène renvoie des trajectoires communes et réelles des trois protagonistes. Le livre se présente à la fois comme un roman puisant dans l’imaginaire et une mémoire qui emprunte au vécu de son auteur en tant qu’homme de lettres dans un microsome littéraire impitoyable et mondain. Mais, et l’auteur l’a déclaré dans ses divers entretiens, les personnages sont bien réels. Le trio improbable formé par le jeune romancier, Jean Foscalini, dit Fosco, comme l’attachée de presse Clara et enfin Said, l’écrivain algérien en exil entre Tanger et Paris, est celui-là même que formait au début des années 90 : Eric Fottorini, (Foscolini) Clara (Chantal Lapicque des éditions Stock) et Said (Rachid Mimouni).

Dans le roman de Fottorino, on retrouve, quand on a lu ses livres précédents ouvertement autobiographiques ceux-là, ("Questions à ma mère" et "Le marcheur de Fès". Folio.), sa façon toute personnelle de faire revivre ses propres fantômes et son "roman familial" faits de silences, de mensonges ou de non-dits (son père biologique, Maurice Maman, rencontré sur le tard est d’origine marocaine de confession juive, natif de Fès et premier et célèbre gynécologue marocain ayant exercé à Rabat dans les années 60).

Les portraits des deux autres protagonistes de ce roman d’amitié et d’absence sont empreints d’ambitions, d’amour, de douleurs et de dérives nocturnes, celles que le jeune Fosco accompagne, aimanté par la dimension tragique de l’écrivain algérien et la flamboyance et les dérives dionysiaques de Clara. Le roman commence d’ailleurs par cette phrase qui rappelle, en plus ambitieux et moins pessimiste, l’incipit de Paul Nizan dans "Eden Arabie" : ("J’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie"). Fosco, lui, écrit : "J’avais vingt ans et j’avais écrit le plus beau roman du monde. C’est Clara qui le disait. Je croyais tout ce que disait Clara".

Ceux qui ont bien lu et connu Rachid Mimouni, eux, n’auront aucune peine à croire et à acquiescer à tout ce que raconte Eric Fottorino sur cet ami disparu, auteur, entre autres, de ce beau roman sans concession qu’est "Le fleuve détourné" ( 1982) et dont le thème dénonciateur et sans illusions est toujours d’actualité. C’est pourtant dans ce même roman que Rachid Mimouni, décrivant un de ses personnages comme s’il parlait de lui, écrivait : "Omar n’était pas préparé à passer sa vie à griffer et à mordre. Il aimait sourire".

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Le 26 septembre 2025 à 13h49

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