Mohamed A. El-Erian
Conseiller économique en chef d’AllianzLa surestimation de l’économie de l’UE
Les principaux moteurs de croissance de l'Europe semblent devoir perdre de la vitesse tout au long de 2019. Techniquement, l'UE dispose de sérieux atouts pour une relance. Ce qui lui manque, ce sont des leaders capables d'inspirer le public et de jouer d'une manière coordonnée à l'échelle du continent.
ABU DHABI – La Commission européenne, le Fonds monétaire international et l'OCDE prévoient que, en moyenne, l'économie de l'Union européenne augmentera de 1,9% en 2019, un taux qui est globalement conforme à la moyenne de 2% attendue pour l'année 2018.
Néanmoins, le portrait ainsi suggéré pourrait se révéler trop optimiste, non seulement parce que le taux de croissance pourrait lui-même être plus faible qu’espéré, mais aussi parce qu'il existe une pression à la baisse sur le potentiel de croissance de l'UE au-delà de 2019 – pression face à laquelle les dirigeants européens semblent, à l'heure actuelle, mal outillés.
Si l'UE était une équipe de football, elle ne perdrait pas de match par manque de plan de jeu ou de capacités. D’une valeur de près de 19 billions de dollars, l'économie de l'UE reste la deuxième du monde, représentant environ un cinquième de la production mondiale. Le problème est que l'équipe dans son ensemble ne joue pas collectif; de plus, tous les meilleurs joueurs se débattent individuellement avec des désordres domestiques compliqués.
Au cours de l'année dernière, de petites étapes – comme le renforcement du filet de sécurité financière collectif – ont été franchies pour améliorer la capacité globale de l'UE à gérer les accidents de parcours. Mais l'architecture globale de l'économie reste incomplète. Les problèmes sont particulièrement prononcés dans la zone euro, qui est affaiblie par la lenteur des progrès sur l'union bancaire, un manque de coordination des politiques budgétaires et des divisions politiques.
Or, les forces de fragmentation ne feront que se renforcer dans le futur.
Pour commencer, les partis politiques et leaders populistes sont de plus en plus influents, ayant capitalisé sur les inquiétudes largement répandues à propos de l'identité et l’immigration, ainsi que sur la frustration face aux élites dominantes, pour gagner un soutien important, et dans certains cas le pouvoir, dans de nombreux pays. Cependant, le passage de la campagne politique à la prise de décision – que ce soit au sein du Parlement ou, comme en Italie, au sein de la coalition au pouvoir – s’est avéré difficile pour plusieurs des partis contestataires, étant donné leur manque de plates-formes politiques globales.
S’ajoutant à l'élection du Parlement européen prévue pour 2019, cette couche d'incertitude supplémentaire complique la coordination à l'échelle régionale et la prise de décision, à un moment où de nombreux décideurs sont déjà préoccupés par la question qui n'a pas encore résolue du Brexit. En conséquence, ils ont encore moins de capacités à consacrer à l'élimination des obstacles à la croissance de la productivité et à la construction d'une économie plus agile, capable de répondre aux rapides avancées technologiques et changements dans l'environnement économique mondial.
L’Europe n’est pas non plus aidée par le fait que son environnement de liquidité soit en train de devenir moins favorable. Ayant déjà ralenti ses achats d'actifs, la Banque centrale européenne devrait réduire progressivement son programme de relance massif à la fin de l'année 2018. Le Président de la BCE Mario Draghi a signalé qu'une hausse des taux d'intérêt est probable d’ici à la fin de son mandat, en octobre 2019.
Mais, bien que ces facteurs menacent d'exacerber le défi de la fragmentation face à l'économie de l'UE, même une équipe décousue peut obtenir une victoire si ses joueurs étoiles parviennent à réaliser une performance suffisamment forte. Malheureusement, des problèmes domestiques qui remettent en question des solutions simples et contraignent l'élaboration des politiques à la fois nationales et européennes perturbent bon nombre des plus grandes économies de l'UE – la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l’Espagne et le Royaume-Uni.
La France est secouée par les manifestations des "gilets jaunes" contre le programme de réformes du président Emmanuel Macron. L'Allemagne est confrontée à une transition politique profonde, alors que la chancelière Angela Merkel se prépare à prendre sa retraite à la fin de son mandat actuel. Et le gouvernement populiste de l'Italie est à couteaux tirés avec la Commission européenne concernant sa proposition de budget pour 2019, qui est également basé sur des hypothèses optimistes de croissance du PIB.
Quant à la Pologne, son gouvernement a adopté ce qui est appellé une démocratie intolérante et poursuit des politiques que beaucoup considèrent comme incompatibles avec les valeurs et la vision de l'UE. Le gouvernement espagnol, pour sa part, reste affaibli. Enfin, au Royaume-Uni, les divisions au sein du Parti conservateur au pouvoir entravent les progrès vers un processus de Brexit ordonné, ce qui empêche à des initiatives de politiques sensées en faveur de la croissance et la productivité de voir le jour.
Face à ces défis peu susceptibles d'être résolus rapidement, les principaux moteurs de croissance de l'Europe semblent devoir perdre de la vitesse tout au long de 2019. Pendant ce temps, les efforts politiques visant à promouvoir le potentiel de croissance à long terme de l'UE resteront probablement l'exception plutôt que la règle. Tout cela se produira dans un environnement extérieur moins favorable, tant sur le plan économique et financier.
Déjà, le moteur des exportations de l'UE n'est pas assez puissant pour compenser l'affaiblissement des moteurs internes de la croissance. Pourtant, les exportations devraient souffrir encore davantage, à cause du ralentissement de la Chine qui sape la demande extérieure. Pendant ce temps, la volatilité des marchés financiers devrait se poursuivre, étant donné le ralentissement de la croissance mondiale, les vulnérabilités techniques et le renversement de l'expansion monétaire qui limitait la volatilité grâce à des injections de liquidités suffisantes et prévisibles par les banques centrales.
Ainsi, "l’équipe" de l'UE présente tous les ingrédients de sérieux défis à venir, à la fois dans le jeu intérieur et dans la concurrence internationale.
Mais les nouvelles ne sont pas toutes mauvaises: techniquement, l'UE dispose aussi bien du plan de jeu que des forces inhérentes dont elle a besoin pour obtenir une bonne performance. L'économie s’est remise de la pire crise financière mondiale. Beaucoup de travail a été fait pour identifier les mesures politiques nécessaires pour parvenir à une croissance forte et inclusive, réduire la vulnérabilité financière et stopper l'érosion des piliers de prospérité à long terme.
Enfin, l'UE a des capacités internes considérables inexploitées ou sous-utilisées. Les mettre à profit dans le cadre d'une stratégie coordonnée pourrait considérablement améliorer les performances et les perspectives économiques de l'UE.
Le succès exigera des dirigeants politiques qui soient capables d'inspirer le public et prêts à prendre des initiatives politiques favorables à la croissance cohérentes. Plus il faudra de temps pour que ces leaders émergent, plus il sera difficile pour l'UE d'éviter une lutte pour la relégation.
Traduit de l’anglais par Timothée Demont
© Project Syndicate 1995–2019
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