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Abdelhamid El Ouali

Professeur émérite (Droit ingternational)

La suprématie américaine est-elle réellement en déclin ? De l’effet boomerang de la mondialisation

Le 22 mars 2022 à 17h11

Modifié 22 mars 2022 à 17h11

On le sait, on entend métaphoriquement par "effet boomerang"[1] l’effet contraire d’un acte, qui, contrairement au but qui lui est assigné par son auteur, se retourne contre lui pour le toucher et lui nuire. L’effet contraire d’un geste ou d’un acte est traduit dans le langage courant par des expressions fortement imagées comme celles de "retour de flamme" ou de "retour de manivelle". La même métaphore peut être utilisée pour ce qui est de l’effet en retour de la mondialisation.

En effet, l’une des caractéristiques majeures de la mondialisation est qu’elle produit un effet en retour contre la puissance qui l’a mise en place. Tel a été le cas de l’Angleterre s’agissant de la première mondialisation. Tel est aussi le cas aujourd’hui des Etats-Unis d’Amérique pour ce qui est de la présente mondialisation. Dans le premier cas, l’effet boomerang a, après avoir déstabilisé l’Angleterre et produit des conséquences désastreuses pour de nombreux pays, à l’exception des Etats-Unis et de l’Allemagne, qui ont été les grands gagnants de la mondialisation, fini par faire sombrer le monde dans la Première Guerre mondiale. Dans le second, l’effet boomerang est aussi très palpable. Néanmoins, il est peu probable qu’il aboutisse à une totale remise en cause de la suprématie des Etats-Unis tant l’hégémonie qu’exercent ces derniers sur leurs compétiteurs potentiels est très forte et parait indépassable. C’est ce que nous chercherons à montrer. Mais avant d’aller plus loin, il est nécessaire de clarifier ce que nous entendons par mondialisation, dans la mesure où la perception de celle-ci est très souvent erronée car obscurcie par des considérations idéologiques. Il est aussi nécessaire de clarifier le concept d’hégémonie, qui est consubstantiel à celui de la mondialisation.

La véritable signification de la mondialisation

Il faut en convenir, il n’existe pas une définition du phénomène de la mondialisation qui fait consensus. L’expression "mondialisation" est souvent utilisée pour signifier des phénomènes différents touchant l’économie, la politique, la société, la culture, etc. L’analyse de la mondialisation est aussi obscurcie par des considérations idéologiques et des intérêts particuliers, qui rejaillissent très souvent sur la définition de la mondialisation.

La mondialisation a produit, ainsi que cela est montré par D. Harvey, une intense compression du temps et de l’espace qui a pu avoir des conséquences déstabilisatrices sur les pratiques politiques et économiques, l’équilibre entre les classes sociales, aussi bien que la vie culturelle et sociale. Mais si la mondialisation a pu produire de telles conséquences, c’est parce qu’elle est, d’abord et avant tout, un phénomène fondamentalement économique, historiquement situé et daté et qui vise l’intégration des marchés nationaux dans un cadre global qui les transcende. B.Philippe, L.Berger et Ph.Norel rappellent, à cet égard, que "La mondialisation est non pas une simple mise en connexion des marchés nationaux, mais la création d’un véritable marché mondial dé-segmenté, concernant les biens et services, mais aussi les facteurs de production (terre, travail et capital) et contraignant en retour les économies nationales. La mondialisation est donc beaucoup plus qu’une simple internationalisation des marchés dans la mesure où les espaces économiques nationaux perdent désormais une part de leur pertinence en tant qu’entités économiques représentatives"[2].

Plus concrètement, il y a deux mondialisations, la première (PM), créée sous l’égide de l’Angleterre (1860-1914) et la deuxième (DM), mise en place par les Etats-Unis à partir de la fin des années soixante et qui prévaut encore actuellement. Les deux mondialisations ont vu le jour en vue de satisfaire les demandes faites par les acteurs nationaux les plus puissants de la vie économique (essentiellement industriels et financiers) afin d’accroitre leurs profits à travers la facilitation de la mobilité des unités de production des biens (notamment à travers la délocalisation des capacités industrielles) et des services ainsi que la circulation des capitaux financiers. La mondialisation est donc un mouvement qualitatif visant le transfert d’une partie notable des activités de production, de commerce et de financement des économies nationales, leur domaine naturel, vers une économie plus large qui les englobe et transcende les frontières, et cela dans le but d’accroitre les profits des grandes entreprises industrielles et financières,  Aussi, la mondialisation a pu être pertinemment définie comme étant "l'intégration accélérée et générale des marchés, du capital et de la production, un processus qui vise la génération de profit pour les grandes entreprises". C’est pour cette raison aussi que nous définirons la mondialisation comme étant l’intégration, consentie par les Etats, dans un cadre mondial des marchés, de la production et des systèmes financiers nationaux en vue de satisfaire les forces sociales qui contrôlent ces Etats. Cependant, cette intégration n’est pas le fruit du hasard. Elle est le reflet de l’hégémonie qu’une très grande puissance économique réussit à établir dans ses relations avec les autres pays, en particulier les plus importants économiquement, grâce à une politique de libre-échange acceptée par ces derniers.

Mondialisation et hégémonie : l’envers et l’endroit de la même médaille

Il est communément admis que c’est A.Gramsci qui a forgé le concept d’hégémonie en vue de décrypter  le rôle que celle-ci a pu jouer dans la société italienne. Gramsci n’a pas cherché à définir le concept d’hégémonie mais plutôt à décrire son fonctionnement dans la société. Mais on peut déduire de son analyse que schématiquement, l’hégémonie est l’instrument idéologique par lequel la classe dominante parvient à faire adhérer indirectement, dans une société donnée, fondée en droit sur l’égalité des individus qui la composent, les autres classes sociales à ses principes et valeurs et à les faire collaborer pour la réalisation de ces mêmes principes et valeurs.

Sur le plan international, le concept d’hégémonie a été repris par la théorie dite de l’Économie politique internationale entre Etats pour analyser les rapports que les Etats-Unis entretiennent avec le reste du monde et tout particulièrement les autres grandes puissances. Cette théorie inspirera à son tour la théorie dite de la "stabilité hégémonique", dont l’un des maitres à penser est R.Gilpin. Cette théorie cherche à établir que la création et la conservation d’une économie mondiale libérale et ouverte telle que celle qui a caractérisé une large part de l’économie mondiale depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale requiert un leader puissant. Ce leader use de son pouvoir et de son influence pour promouvoir la libéralisation du commerce et un système monétaire international stable dans le but de faire prévaloir ses propres intérêts politiques et économiques. Le leader, cependant, use rarement de la contrainte pour pousser les Etats récalcitrants à respecter les règles de l’ordre économique international libéral et doit rechercher leur coopération. Ces Etats acceptent de coopérer avec l’hégémon parce qu’ils y trouvent aussi leur compte dans la mesure où cela leur permet de préserver leurs propres intérêts économiques ainsi que leur sécurité.

Enfin, le concept d’hégémonie a été aussi repris et développé par des auteurs marxisants, dont en particulier Robert W.Cox.

L’hégémonie et la mondialisation constituent en fait l’envers et l’endroit de la même médaille dans la mesure où aucune des deux ne peut exister sans l’autre. C’est ainsi qu’elles supposent toutes les deux les mêmes conditions, dont en particulier:

- l’existence d’une relation d’égalité juridique entre les Etats concernés. Il est de ce fait erroné de penser que l’hégémonie est fondée sur une hiérarchie entre les Etats. Si tel était le cas, il serait alors difficile de distinguer l’hégémonie des types de domination basés sur l’inégalité en droit comme cela est le cas dans la configuration impériale (au sens d’empire) ou avec les avatars auxquels elle a donné naissance au 19e siècle avec la colonisation et la domination coloniale.

- L’émergence parmi les puissances économiques et militaires d’un hégémon (GB, PM; USA. PM), qui initie et encadre la mondialisation, par la conclusion d’accords de libre-échanges les plus larges possibles, l’imposition de l’ouverture des frontières par les pays de la périphérie, la création d’une monnaie de réserve (Gold Standard, GB; dollars, USA), etc.

- La mise en service de nouvelles technologies permettant l’amélioration des moyens de transport (bateaux à vapeur, trains, etc. PM ) et la circulation de l’information (télégraphe, IM; internet, DM), etc.

- L’imposition, à la fin du 19e siècle, par les pays riches de l’ouverture des frontières des pays non-occidentaux en vue de se procurer des matières premières et d’écouler leurs produits finis, et cela par la création de liens de dépendance dans le cadre de la configuration inégalitaire Centre/Périphérie, et la liquidation, à partir des années 1970, du principe de la souveraineté permanente sur les ressources naturelles.

L’effet boomerang de la mondialisation

L’expérience a montré que la mondialisation commence par produire un effet positif pour le pays qui la suscite, l’hégémon. Elle exerce aussi le même effet sur les pays qui y sont intégrés. Seulement, l’effet positif est temporaire dans le premier cas, alors qu’il est plus durable et déterminant dans le second. L’effet positif tend, en effet, pour ce qui de l’hégémon, à céder la place au déclin. Par contre, il tend à faire monter en puissance les autres pays. Ce phénomène est observable dans le cadre de la première mondialisation, qui voit, après une période initiale de succès économiques, l’éclipse de l’Angleterre et concomitamment l’essor prodigieux des Etats-Unis et de l’Allemagne (qui s’industrialisent très rapidement) ainsi que les progrès notables d’un nombre important de pays dans différentes régions de la planète, qui, à l’exception de l’Afrique, commencent à s’industrialiser. Le même phénomène est en train de se produire dans le cadre de la présente mondialisation qui voit l’hégémon, les Etats-Unis, enregistrer, après une reprise économique, un déclin de leur puissance et les pays mondialisés, dont en particulier la Chine, connaitre un essor extraordinaire au point que celle-ci aspire à supplanter les mêmes Etats-Unis en tant que première puissance économique mondiale.

C’est une lapalissade que d’affirmer que les Etats-Unis sont en crise. Les symptômes de cette crise sont les mêmes que ceux qui ont caractérisé les années 1930, qui ont vu voler en éclat la première mondialisation : extrême-droitisation d’une partie croissante de la population, apparition d’un fort mouvement populiste qui a démenti tous les pronostics en menant au pouvoir un des siens en la personne du milliardaire D.TRump, perte d’influence des partis traditionnels, menaces de recours au protectionnisme , dénonciation des accords de libre-échange, etc.

Quant aux causes de la crise, elles sont multiples: écart abyssal en termes de richesse entre les classes sociales, diminution du pouvoir d’achat et paupérisation d’une partie de la population, y compris la classe moyenne qui voit son pouvoir d’achat reculer depuis les années 1970, énorme endettement de l’Etat, etc. La crise est telle que l’Amérique commence à douter d’elle-même en adoptant une attitude circonspecte, faite d’expectative et de recul par rapport à certains conflits locaux comme ceux de la Syrie, de la Lybie, du Yémen, de l’Afghanistan et de l’Ukraine. Une certaine inquiétude commence aussi à se manifester chez les gouvernements américains face à la montée en puissance de la Chine.

La même inquiétude se retrouve aussi chez une partie de l’intelligentsia américaine quant au devenir des relations sino-américaines et à l’éventualité d’une guerre entre les deux pays. L’intitulé du dernier livre de Richard .Rosecrance et Steven E.Miller, "The Next Great War ? The Roots of World War I and the Risk of U.S.-China Conflict"[3],  parle de lui-même. La même crainte est exprimée par des auteurs non-américains, notamment par Christopher Coker dans son livre "The Improbable War. China, The United States and The Logic of Great Power Conflict"[4]. Très significative aussi est la décision du gouvernement américain d’augmenter considérablement le budget du Pentagone. Cette décision n’exprime-t-elle pas à elle seule la peur du déclin ? Les Etats-Unis ne se comporteraient-ils pas, ce faisant, comme les grandes puissances du passé, qui se mettaient à la veille de leur déclin à se lancer, ainsi que cela a été montré par Paul Kennedy[5], dans des programmes de réarmement démesurés ? Si ce déclin est réel, cela ne voudrait-il pas aussi dire que les Etats-Unis ne dominent plus le système international ? Rien n’est moins sûr.

La place dominante des Etats-Unis dans le système mondial des puissances

On le sait, depuis son émergence au 16e siècle, le système international est resté multipolaire jusqu’au lendemain de la Deuxième guerre mondiale qui voit l’apparition d’un système bipolaire dominé par les Etats-Unis et l’URSS. Mais la bipolarité vole à son tour en éclat à la suite de la désintégration de l’URSS (décembre 1991) au profit d’un système que l’on peut qualifier de quasi-unipolaire dominé par les Etats-Unis. La rupture de l’équilibre mondial des puissances, qui s’est produite avec la brusque défection de l’URSS, n’a pas donné naissance à une unipolarité parfaite et totale car si les Etats-Unis dominent bien le monde sur le plan militaire, ils doivent néanmoins tenir compte, sur le plan stratégique, des capacités nucléaires de la Russie et de la Chine et surtout partager les leviers de la puissance, sur le plan économique, avec la Chine Populaire et l’Union Européenne. Ainsi donc, le constat que l’on peut faire est que le système international est devenu hybride. Il est quasi- unipolaire sur le plan stratégique et uni-multipolaire sur le plan économique.

Quasi-unipolarité stratégique

Il n’est pas exagéré de parler de quasi-unipolarité stratégique américaine eu égard aux moyens financiers extrêmement importants que les Etats Unis consacrent au budget de la défense et leur présence militaire qui quadrille plusieurs régions du monde par le biais d’un très large réseau de bases militaires (plus de 700).

S’agissant des dépenses militaires américaines, elles sont totalement disproportionnées par rapport à celles des autres puissances mondiales. Le tableau ci-après montre éloquemment la supériorité écrasante de l’Amérique en la matière.

Source: Stockholm International Peace Research Institute, "World Military Spending, 2020"

Les dépenses militaires américaines ont connu une très grande progression parce que l’objectif des Américains est de creuser l’écart avec les autres puissances conformément aux recommandations faites par les Defense Planning Guidance, adoptés durant les deux dernières décennies.

Il est un fait que les Etats-Unis disposent aujourd’hui de capacités militaires telles qu’ils peuvent théoriquement projeter leur puissance partout dans le monde. Mais on ne peut pour autant conclure que les Etats-Unis dominent militairement le monde. Ils disposent certes de moyens colossaux pour lancer des opérations militaires contre des pays de la périphérie, mais ils ne peuvent se lancer dans des opérations militaires contre des pays qui disposent de l’armement nucléaire. Parmi ces pays, il y a en particulier la Russie qui dispose encore d’un arsenal nucléaire dont les capacités de nuisance et de destruction sont énormes et qui fait que les Etats-Unis ne peuvent pas heurter de front les intérêts majeurs de ce pays ainsi que ceux des autres puissances nucléaires. Il reste, néanmoins, que, dans une guerre totale, les Etats-Unis disposent encore des capacités de détruire tous leurs adversaires.

Uni-multipolarité économique

L’expression "uni-multipolarité" a été forgée par Huntington pour caractériser le système international dans sa globalité. Nous pensons qu’elle est plus appropriée pour rendre compte de la complexité du système économique international. Celui-ci comporte aujourd’hui plusieurs grandes puissances économiques ayant entre elles des liens d’interdépendance de plus en plus étroits, mais parmi lesquelles une  puissance - les Etats-Unis- occupe une position dominante parce que non seulement elle joue le rôle de moteur de l’économie mondiale et exerce un effet attractif sur le reste des grandes puissances-Chine, Union Européenne, Japon, etc.- mais aussi parce qu’elle est la clé de voûte d’un système dont elle a établi les règles du jeu et qui ne peut fonctionner sans elle indépendamment de l’importance que peuvent acquérir ces autres puissances sur le plan matériel.

La domination économique américaine est, d’abord, en quelque sorte institutionnalisée en 1944 par les accords de Bretton Woods, qui créent le FMI et la BIRD et font du dollar la monnaie de réserve mondiale. Elle est, ensuite, renforcée en 1947 par la création du GATT dont l’un des rôles majeurs a été de mettre fin au protectionnisme et de libéraliser le commerce mondial. Certes, depuis les années 1970, les balances de paiement et de commerce des Etats-Unis commencent à enregistrer de sérieux déficits et à susciter des doutes sur la viabilité du dollar, dont la parité menace de ne plus être assurée en raison de l’accroissement sans précédent de l’émission monétaire américaine. D’où la décision du Président Nixon en Mars 1971 de supprimer la parité du dollar avec l’or et son remplacement par un système de changes flottants suscitant ainsi la colère des puissances montantes auxquelles s’adresse indirectement John Connally, le Secrétaire au Trésor d’alors, pour leur dire : "le dollar, c’est nous. Les problèmes du dollar, c’est vous".

Néanmoins, cela ne met pas pour autant fin à la suprématie du dollar qui continue à prévaloir comme devise mondiale. Cette suprématie permet à l’Amérique de vivre au-dessus de ses moyens (elle consomme plus qu’elle ne produit) et de continuer à accumuler les déficits et à y faire face grâce à la planche à billet sans que cela ne comporte de conséquence majeure pour son économie nationale. Mieux encore, les autres économies sont désormais tenues de s’adapter aux variations et caprices de l’économie américaine et non l’inverse.

L’émergence à partir des années 70 de l’Europe (en fait essentiellement de l’Allemagne) et du Japon en tant que nouvelles puissances économiques est en partie due aux Etats-Unis. En effet, ces derniers apportent une contribution notable au lendemain de la deuxième Guerre mondiale aux efforts de reconstruction de ces pays. Ils permettent, ensuite, aux économies de ces pays de se développer par l’ouverture de leur immense marché à leurs  produits. La montée en puissance ces dernières années de la Chine est aussi en grande partie due à la mondialisation, initiée par les Etats-Unis et à l’ouverture du marché américain aux produits chinois. Les progrès réalisés sur le plan économique par l’Europe, la Chine et l’Inde ont été tels que leur part dans le PIB mondial a beaucoup augmenté au détriment de celle des Etats-Unis.

Il est clair que l’économie américaine est en train de connaître un certain déclin, alors que celle des autres puissances, en particulier la Chine, continue de progresser. Faut-il en conclure que nous sommes en train d’assister à l’émergence d’un système économique réellement multipolaire ? Or, pour qu’il en soit ainsi, il est nécessaire que les nouvelles grandes puissances économiques parviennent à jouir d’une autonomie suffisante dans les relations économiques internationales. Cependant, les velléités d’autonomie en ce domaine n’ont pas réussi jusqu’à présent à toucher à l’essentiel : les règles du jeu de l’économie mondiale mises en place par les Etats-Unis au lendemain de la deuxième guerre mondiale. On peut penser qu’une telle remise en cause est aujourd’hui plausible du fait de l’importance acquise sur le plan économique par la Chine et l’Union européenne, ainsi que du déficit sans précédent de la balance commerciale américaine (plus de 900 milliards de dollars en 2020) et qui oblige ces mêmes pays à venir constamment au secours de l’économie pour en atténuer les rigueurs. Certains pensent que l’économie mondiale a déjà commencé à fonctionner avec un deuxième "moteur" qui est la Chine dont l’excédent commercial a atteint en 2020 avec les Etats Unis, la somme de 396,6 milliards de dollars, et avec l’Union Européenne, la somme de 208,4 milliards de dollars, dont les réserves mondiales en devises se sont situées la même année à environ 3218 milliards de dollars et dont la croissance exerce un important impact sur l’économie mondiale.

Il reste, néanmoins, que la remise en cause des règles qui président au fonctionnement de l’économie mondiale est improbable, du moins dans un proche avenir en raison des conséquences incalculables que cela peut avoir sur la stabilité des relations économiques internationales et de l’intérêt bien compris aussi bien des nouvelles puissances économiques mondiales que celui des Etats-Unis. C’est là l’une des raisons qui font et feront que le système international continuera d’être placé sous l’influence américaine. L’hégémonie américaine a encore de beaux jours devant elle.

Hégémonie et soft power américains

Il est un fait qu’assez souvent, l’hégémonie américaine n’a pas besoin pour s’exercer de faire appel à des moyens classiques de persuasion lorsqu’il s’agit de partenaires bien intégrés dans le système capitaliste mondial. L’hégémonie n’a pas besoin d’appareils ou d’instruments idéologiques pour se réaliser. Il en est ainsi, d’abord, parce que les Etats-Unis disposent d’un "pouvoir structurel" vis-à-vis de leurs partenaires grâce, nous l’avons vu, aux institutions et règles mises en place dans les premières décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale et dans lesquelles ces partenaires doivent inscrire leurs actions et lignes de conduite. Il en est ainsi, ensuite, grâce aux relations d’interdépendance que les Etats-Unis ont réussi à bâtir avec leurs partenaires. Ces derniers sont pleinement conscients que l’ordre économique international en place a été conçu par les Etats Unis pour faire prévaloir leurs propres intérêts, mais ils y consentent parce qu’ils y trouvent aussi leur compte. Ils réalisent bien de surcroît que toute opposition frontale et radicale à ces intérêts aura inéluctablement un impact négatif et destructeur sur leurs intérêts nationaux. On peut, sans que cela ne change rien à la nature des choses, invariablement qualifier ces relations euphémiquement de relations d’interdépendance ou abruptement de relations reflétant une situation de domination structurelle.

Dans ce contexte, pour s’exercer, le pouvoir (de domination des Etats-Unis sur leurs partenaires) n’a pas besoin d’agir de façon directe et expresse. Il lui suffit de se manifester indirectement et d’une "façon déguisée" (le "covert power" de Gill et Law). Il en est différemment, en revanche, lorsqu’il s’agit de pays qui ne sont pas intégrés dans le système capitaliste mondial ou ne le sont que peu. Les Etats-Unis doivent alors, dans des situations de ce genre, déployer des efforts particuliers pour convaincre ces pays d’adopter une position donnée. Cela peut requérir l’emploi de pressions indirectes, comme la menace de faire usage de leur pouvoir et influence au sein du FMI et de la Banque mondiale pour l’octroi de crédits ou tout simplement le recours à la force sous le couvert d’alibis qui n’ont souvent rien à voir avec l’objet du contentieux avec l’Etat en question.

Cependant, le plus souvent, les Etats-Unis n’ont pas besoin d’agir directement sur les autres Etats pour influer sur leur comportement car la prédominance de leur système de valeurs et de leur culture à l’échelle mondiale suffit pour exercer une forte attraction sur les autres. Tel est le point de vue notamment de Joseph S. Nye qui a, en 1990, forgé le concept de "soft power" (pouvoir en douceur), qui permet de façonner les préférences des autres non par les armes, militaire ou économique, mais par le rayonnement du modèle culturel américain. La prééminence des Etats-Unis réside, à ses yeux, dans le fait, qu’ils sont les seuls à disposer des armes : militaire, économique, culturelle et idéologique. Mais, cela ne l’empêche pas de reconnaître que l’efficacité du soft power américain est aujourd’hui mise à mal par la radicalisation de la politique étrangère américaine avec la venue de Georges W.Bush au pouvoir, et récemment encore avec Trump. De vastes enquêtes conduites, à travers le monde ont effectivement montré partout, dès 2002 et 2003, un net déclin du prestige américain.

Ainsi donc, la domination qu’exerce les Etats-Unis sur le monde est fondamentalement de type hégémonique et secondairement de type néo-impérial. L’hégémonie, ainsi que l’avons vu précédemment, s’exerce sur les Etats, dont notamment les grandes puissances économiques, qui sont intégrés au capitalisme mondial et structurellement liés à l’économie américaine. Quant à la domination de type néocolonial, elle s’exerce sur les pays de la périphérie lorsqu’ils montrent des velléités d’indépendance.  Elle peut revêtir plusieurs formes allant de la persuasion diplomatique à l’intervention armée. On peut ainsi dire que, dans le premier cas, les Etats-Unis jouissent d’une prééminence consensuelle, c’est-à-dire consentie par leurs partenaires, alors que, dans le second cas, ils détiennent une souveraineté absolue de fait dans la mesure où elle est rejetée par les Etats de la périphérie qui en sont l’objet.

Un pays réfractaire à l’hégémonie américaine: la Russie

Ainsi que nous l’avons vu, le système international est devenu unipolaire à partir de la fin des années 1980 lorsque les Etats-Unis ont émergé en tant qu’unique grande puissance mondiale à la suite de la défection de l’URSS. Le paradoxe est qu’ils n’ont pas vu leur force militaire augmenter. Ils ont simplement profité du vide laissé par la disparition de l’URSS. Avec la venue de Gorbatchev au pouvoir, celle-ci a eu tendance à consacrer tous ses efforts à la solution des graves problèmes économiques et politiques que connaissait la société soviétique.

Mais l’affaiblissement économique de l’URSS est devenu tel que celle-ci n’a plus les moyens de défendre son statut de grande puissance dans le monde. Aussi, elle se retire de l’Afghanistan. Elle consent, ensuite, à faire cesser plusieurs conflits régionaux qu’elle n’avait plus les moyens d’entretenir. Elle accepte, enfin, la disparition de son glacis européen en admettant la récupération par les pays de l’Est de leur souveraineté et liberté, la réunification de l’Allemagne et la liquidation du Pacte de Varsovie. Cependant, l’échec des réformes économiques et la pression des particularismes nationaux ont eu raison de l’URSS qui finit par cesser d’exister en tant qu’Etat pour devenir un simple ensemble régional regroupant des Etats indépendants où la Russie fait sa réapparition. Celle-ci succède alors à l’URSS en tant que membre permanent du Conseil de Sécurité et établit son contrôle sur son arsenal nucléaire. Cependant, la Russie hérite d’une situation économique catastrophique qu’elle a beaucoup de difficulté à surmonter d’autant plus qu’elle s’est lancée d’une façon chaotique dans l’économie de marché.

La Russie a aussi beaucoup perdu sur le plan diplomatique. Elle s’est ainsi trouvée marginalisée en dépit de son ouverture sur l’Occident et l’adoption d’une politique très conciliante à l’égard des Etats Unis. Néanmoins, l’objectif inavoué de ces derniers est, et demeure encore, d’affaiblir la Russie. Ainsi, les Etats-Unis appliquent-ils, avec un succès notable, une politique d’endiguement de la Russie lui faisant perdre son influence en Europe de l’Est où l’OTAN réussit à s’implanter. La Russie rencontre aussi de grandes difficultés dans ses tentatives d’adhésion à l’O.M.C. et d’intégration dans l’économie en voie de globalisation où la meilleure position qui lui est offerte est celle d’un pays pourvoyeur de matières premières.

Déçue par la politique poursuivie à son égard par les Etats-Unis, la Russie décide alors d’utiliser tous les moyens possibles pour restaurer sa puissance. Cela va du renforcement de son potentiel stratégique (notamment des armes stratégiques offensives) et de la proclamation de s’en servir en cas de nécessité à l’usage du pétrole et du gaz comme moyens de pression sur les pays qui sont sortis de son giron pour se rapprocher des Etats-Unis, en passant par l’adoption de positions diplomatiques notamment au Conseil de Sécurité de moins en moins conciliantes avec les intérêts américains. Elle s’emploie aussi à combler le vide laissé par les Etats-Unis, en particulier en Syrie et en Lybie. Elle s’empare, ensuite, de la Crimée et défie aujourd’hui l’Occident en lançant la guerre contre l’Ukraine. Elle en vient même à menacer ce dernier de l’usage de l’arme nucléaire.

Mais la Russie demeure un pays faible sur le plan économique, étant confinée par les Etats-Unis dans le rôle de pourvoyeur de matières premières, essentiellement le pétrole et le gaz. Les sanctions économiques, que l’Occident vient de prendre contre elle, vont l’affaiblir encore davantage. Tout laisse à penser que cela affectera, pour longtemps, son statut de grande puissance.

Conclusion

En définitive, il apparait clairement que les Etats-Unis sont les seuls à disposer aujourd’hui de tous les attributs de la puissance à l’échelle mondiale : militaire, économique et culturel. Ils profitent ainsi de la faiblesse de leurs compétiteurs potentiels. Cette faiblesse réside, ainsi que nous l’avons vu, dans le fait que ces derniers ne disposent pas de tous les éléments de la puissance. Ainsi, si la Russie jouit de la parité stratégique, elle est très affaiblie sur le plan économique. De même si l’Union Européenne est puissante économiquement, elle est faible sur le plan stratégique (le potentiel nucléaire français et britannique est limité) et plus grave encore elle n’a pas une armée qui lui est propre. Quant à la Chine, son potentiel de développement économique est énorme, mais ses capacités stratégiques sont limitées, et son soft power est quasi-inexistant.

Il est à prévoir que l’actuelle guerre de l’Ukraine aura pour effet d’approfondir l’écart, en termes de puissance, entre les Etats-Unis et leurs compétiteurs. Le premier grand perdant sera la Russie, dont l’économie pâtira sévèrement de l’isolement dans lequel la plongeront les sanctions occidentales. Le deuxième est la Chine car ces sanctions ne manqueront pas de rejaillir sur la Chine, qui a besoin d’une économie mondiale ouverte. La guerre de l’Ukraine aura ainsi pour effet d’accélérer le processus de démondialisation, déjà initié par la crise de la Covid 19, ce qui nuira encore davantage à l’économie chinoise, bien que celle-ci ait commencé, ces dernières années, à s’intéresser à l’expansion de son marché intérieur. Enfin, elle aura pour effet de pousser l’Europe à se réarmer, et à cesser d’être un nain politique, ce qui affaiblira encore davantage la Russie, dont le rôle sur la scène mondiale pourra devenir secondaire.

Le paradoxe est qu’aujourd’hui les Etats-Unis ne cherchent plus, pour des raisons plus internes qu’externes, à laisser libre cours au déploiement de leur puissance. Ils ne veulent plus être le gendarme du monde. Cela a pour effet de créer un grand désordre international et de permettre à des acteurs secondaires de profiter de la situation. Ceux qui prennent pour de la faiblesse ce qui n’est en fait qu’une nouvelle version de l’isolationnisme américain, commettent une grave erreur d’appréciation.


[1] Le Grand Robert.

[2] Introduction de "Histoire globale, mondialisations et capitalisme" (sous leur direction), Paris, La Découverte, 2009, p 14.

[3] Belfer Center for Science and International Affairs, Cambridge (USA), 2015

[4] Hirst and Company, Londres, 2015

[5] "Naissance et déclin des grandes puissances", Paris, Payot, 1989

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