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Mohamed A. El-Erian

Conseiller économique en chef d’Allianz

La problématique de l’actuel régime de sanctions contre la Russie

Le 22 juillet 2022 à 14h43

Modifié 22 juillet 2022 à 14h43

Cela fait maintenant cinq mois que l’Europe et les États-Unis ont commencé à imposer de lourdes sanctions économiques et financières contre la Russie, pays du G20 qui représentait la onzième plus grande économie mondiale à la veille de l’invasion en Ukraine. Bien que les sanctions aient été renforcées au cours des mois écoulés, le débat fait rage autour de leur efficacité, des conséquences plus larges de la guerre pour les marchés et l’économie mondiale, ainsi que des prochaines étapes à entreprendre pour l’Occident.

CAMBRIDGE – Concernant la première des trois interrogations, même si les sanctions se révèlent moins efficaces que l’espéraient l’Europe et les États-Unis, elles coûtent à la Russie bien plus cher que le prétend le Kremlin. La banque centrale russe prévoit une contraction de 8-10% du PIB cette année, d’autres projections annonçant une chute plus sévère, ainsi que des dégâts prolongés du côté de la croissance potentielle. Importations et exportations ont été sérieusement perturbées, et les flux entrants d’investissements étrangers ont pour l’essentiel cessé. Les pénuries se multiplient, poussant l’inflation à la hausse. À ce stade, le pays ne dispose plus d’un marché des changes en état de fonctionnement correct.

Les sanctions se seraient révélées beaucoup plus douloureuses si l’Occident n’avait pas choisi d’épargner le secteur énergétique russe, et si de plus nombreux pays s’étaient joints aux efforts des États-Unis et de l’Europe. Ceci n’ayant pas eu lieu, la Russie ne ressent pas autant de pression qu’elle le devrait. Elle demeure par ailleurs en capacité de poursuivre ses échanges commerciaux via diverses portes dérobées, qui revêtiront probablement de plus en plus d’importance tant que le régime de sanctions, dans sa conception actuelle, restera appliqué.

Ce n’est toutefois qu’une question de temps avant que l’économie russe ne souffre davantage. Les stocks de marchandises importées – dont de nombreux intrants technologiques et industriels indispensables – se réduisent rapidement, et de nombreux secteurs sont en train de perdre en résilience. Les dégâts cumulés pour l’économie russe au fil du temps seront bel et bien significatifs et durables – une perspective qui échappe encore partiellement aux prévisions consensuelles à moyen terme.

La deuxième interrogation concerne les retombées mondiales de la guerre et du régime de sanctions. La plupart des observateurs s’accordent à considérer que l’invasion russe accentue non seulement l’insécurité énergétique, mais également l’insécurité alimentaire, la guerre étant venue perturber les exportations agricoles de l’Ukraine. Le débat est en revanche beaucoup plus ouvert concernant l’emploi par l’Occident d’une arme économique majeure : les restrictions imposées à la banque centrale russe ainsi que sur l’utilisation par la Russie du système international des paiements.

Ces contraintes sont beaucoup plus intrusives que l’habituel mix de restrictions impactant un gouvernement sanctionné, certains échanges dans le secteur privé, ou encore les transactions financières de particuliers. En revanche, dans la mesure où elles ne sont soumises à aucune norme, directive, ni à aucun garde-fou internationalement convenu, elles échappent au champ des organismes mondiaux de gouvernance compétents, tels que la Banque des règlements internationaux, le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce.

En temps de guerre, cette question du contrôle peut sembler secondaire. Or, certains redoutent que les sanctions viennent significativement réduire le rôle du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale, de même que celui du système financier américain en tant qu’intermédiaire mondial majeur pour l’épargne et les investissements des autres pays. En effet, de plus en plus d’États se sentent aujourd’hui certainement plus vulnérables à la portée des sanctions américaines.

Il est cependant impossible de remplacer quelque chose par du vide, ce qui signifie qu’aucune perte significative du côté du dollar ou de la suprématie financière des États-Unis n’aura lieu dans un futur proche. Les sanctions contribueront davantage à une dynamique progressive de fragmentation économique mondiale, déjà alimentée il y a quelques années par les droits de douanes imposés par l’administration Trump. De plus en plus de pays ont désormais encore davantage intérêt à viser une plus grande résilience financière, ainsi qu’une forme intrinsèquement inefficace d’auto-assurance.

Ceci nous conduit à la troisième interrogation. La fin de la guerre semblant pour l’heure peu probable, quelles doivent être les prochaines étapes à entreprendre pour l’Occident ? Redoutant les conséquences en termes de prix énergétiques et d’approvisionnement de gaz vers l’Europe, nombre d’occidentaux sont aujourd’hui tentés d’appeler à un moratoire sur toutes sanctions nouvelles – voire à certains reculs supplémentaires. D’autres recommandent au contraire la mise en œuvre de nouvelles mesures afin de sanctionner la Russie pour les attaques qu’elle mène sans distinction contre les civils ukrainiens.

Dans tous les cas, la perspective du maintien de l’actuel régime de sanctions n’est pas sans poser problème, compte tenu du double objectif consistant à faire pression sur la Russie tout en limitant les dégâts économiques pour l’Europe. Comme l’a par ailleurs souligné récemment la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, l’impression actuelle est celle d’un « chantage » mené par une Russie menaçant l’Europe de suspendre à tout moment les approvisionnements de gaz vers le vieux continent. Pas étonnant que la Commission appelle les États membres à réduire leur consommation de 15%.

Dans le cadre de l’actuel régime de sanctions, l’Occident risque de se retrouver assis entre deux chaises. L’assouplissement des sanctions permettrait d’atténuer les inquiétudes relatives aux perspectives économiques de l’Europe, mais cette option apparaît inenvisageable compte tenu des atrocités perpétrés par les forces russes en Ukraine. De l’autre côté, si l’Occident entend sérieusement faire pression sur la Russie au moyen de très lourdes sanctions économiques et financières, il doit alors être prêt à serrer les dents, ainsi qu’à cesser de faire des exceptions en matière d’énergie.

Ce choix annoncerait un sérieux impact économique à court terme pour les économies européennes et le reste du monde, et amplifierait le phénomène de « petits incendies un peu partout », que j’évoquais au mois de mai. Il est par conséquent indispensable que les gouvernements exploitent leur espace budgétaire disponible pour apporter un soutien ciblé aux catégories vulnérables de la population, ainsi qu’aux pays les plus fragiles. Les agences multilatérales doivent par ailleurs soutenir les pays en voie de développement au moyen d’aides, ainsi que d’un cadre d’allègement de la dette plus opérationnel. Efficacement menée, cette démarche pourrait produire de meilleurs résultats à moyen et long terme que la stratégie actuelle.

Naviguer à vue risque de nous conduire au pire des mondes possibles, en ne suffisant pas à dissuader la Russie de poursuivre sa guerre illégale, en alimentant une fragmentation de plus en plus profonde du système monétaire international, tout en ne protégeant même pas l’Europe contre une possible pénurie de gaz durant l’hiver.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2022

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