Larabi Jaidi
Professeur Chercheur en ÉconomieLa nouvelle guerre du Golfe, un choc pétrolier pas comme les autres
Le choc pétrolier actuel induit par la guerre du Moyen-Orient est inédit. Comparer son ampleur, ses répercussions aux chocs précédents permet de comprendre comment les marchés pétroliers réagissent et se réorganisent. Les guerres modifient les structures du marché de l’or noir (prix et flux) non seulement à court terme mais aussi à moyen terme (géopolitique énergétique, alliance des acteurs, rôle des routes maritimes).
La révolution iranienne de 1979 a eu des répercussions immédiates sur le marché pétrolier mondial, provoquant le second choc pétrolier après celui de la guerre de 1973. La paralysie de l'industrie pétrolière iranienne a réduit considérablement la production du deuxième exportateur mondial de l'époque et provoqué une explosion des prix. Les États-Unis ont interrompu leurs importations de pétrole iranien en réponse à la crise des otages. Cette période a transformé le pétrole en une arme politique agressive, modifiant durablement la géopolitique de l'énergie.
Contrairement à la révolution iranienne, la guerre Iran-Irak (1980-1988) ne s'est pas traduite par un choc pétrolier mondial. Ce conflit a été l'un des premiers cas où le ciblage des infrastructures énergétiques a accentué les tensions sur les exportations. L'augmentation de la production d'autres fournisseurs a permis de stabiliser les flux. La guerre a paradoxalement forcé une réorganisation du marché, réduisant à l’époque l'influence de l'OPEP sur les prix.
L’invasion du Koweït par l’Irak, le 2 août 1990, a révélé la nouvelle architecture de sécurité du pétrole. Le choc d’offre concentré sur deux producteurs et la peur d’une extension du conflit vers les autres pays du Golfe ont fait paniquer le marché mondial du brut. Le prix du baril a doublé en deux mois : de 16 dollars à 36 dollars. Cependant, ce choc fut relativement bref. Le marché a commencé à se rééquilibrer dès le début de l’intervention militaire internationale (Desert Storm) en janvier 1991. Ce qui illustre un paradoxe fréquent des marchés énergétiques : la guerre elle-même peut réduire l’incertitude si l’issue paraît claire. La capacité de remplacement de l’Arabie saoudite et l’activation du plan de l'Agence internationale de l’énergie (AIE) ont compensé la perte irako-koweïtienne.
La seconde guerre d’Irak (2003-2011) a eu un impact significatif mais complexe sur les marchés pétroliers. Les États-Unis et leurs alliés se sont embourbés dans un conflit long profondément marqué par une reconfiguration des alliances politiques sous l'égide de l'ONU et des États-Unis. La guerre a déstabilisé la région, sapant la production irakienne pendant des années. Au lieu d'un choc pétrolier brutal, l'invasion et la destruction des infrastructures irakiennes qui l’a suivie ont maintenu des prix du baril élevés et volatils sur le long terme. L'instabilité politique post-invasion a retardé le rétablissement de la production irakienne. Toutefois, le marché n'a pas connu de pénurie mondiale physique, l'Arabie saoudite encore une fois et d'autres pays de l'OPEP ont ajusté leur production à la hausse.
En somme, même si le choc des prix a été de courte durée, les guerres du Golfe ont eu des effets structurels profonds sur la configuration du marché. Elles ont confirmé trois tendances.
Premièrement, l’importance des stocks stratégiques dans la stabilisation du système pétrolier mondial, moins par des livraisons physiques immédiates que par un signal crédible de disponibilité future ; le pétrole est un marché de flux, certes, mais aussi de croyances collectives.
Deuxièmement, le marché est fondamentalement gouverné par la sécurisation militaire des routes pétrolières du Golfe ; le prix du brut ne reflète plus seulement les fondamentaux physiques, mais aussi le risque militaire, le risque de transit et le risque de décision politique.
Troisièmement, les guerres ont accéléré le déplacement du débat énergétique vers la vulnérabilité des terminaux, des raffineries et des chaînes logistiques, et non plus uniquement vers les gisements. Enfin, les conflits ont contribué à conforter l’idée que le Golfe reste le cœur névralgique du système pétrolier mondial avec ses réserves stratégiques et l’Arabie saoudite comme régulateur d’appoint.
Comparer les guerres précédentes à la guerre en cours oblige à reconnaître d’emblée une différence majeure : la menace actuelle pèse moins sur la perte d’un volume précis que sur l’infrastructure même de circulation du pétrole mondial. Les développements des derniers jours montrent que le conflit initial entre les États-Unis, Israël et l’Iran embrase toute la région et a déjà entraîné un bond brutal des prix. Des coupes de production ont également eu lieu chez plusieurs producteurs du Golfe du fait du blocage des flux maritimes, des limites de stockage et de la quasi-paralysie du trafic de tankers. Ce n’est donc plus seulement un choc sur des puits : c’est un choc sur l’artère logistique elle-même.
C’est ici que la comparaison devient instructive. Précédemment la perte portait avant tout sur l’offre exportable de l’Iran, de l’Irak et du Koweït. En 2026, le problème potentiel est beaucoup plus systémique parce qu’il touche le détroit d’Ormuz. Or celui-ci a vu transiter en 2025 près de 15 mb/j de brut, soit environ 34% du commerce mondial de brut, et autour de 20 mb/j si l’on inclut brut et produits pétroliers, soit environ un quart du commerce maritime mondial de pétrole. En outre, ce détroit concentre non seulement les exportations de l’Iran, de l’Irak et du Koweït mais aussi celles de l’Arabie saoudite, du Qatar et des Émirats ainsi qu’une grande partie de la capacité de réserve mondiale. Un blocage prolongé d’Ormuz ne retirerait donc pas simplement quelques millions de barils, il mettrait en tension une part décisive du système mondial d’exportation.
Les effets prévisibles de la guerre actuelle sur le marché pétrolier mondial sont donc potentiellement plus larges que ceux des guerres précédentes, même si leur matérialisation dépendra de la durée et du degré d’atteinte aux infrastructures. Un premier effet est la montée d’une prime de risque durablement plus élevée. Même sans fermeture totale d’Ormuz, la simple incertitude sur le passage des tankers, sur l’assurance maritime et sur la sécurité des terminaux suffit à relever le coût du baril. Un deuxième effet est la bascule d’un marché en situation d’excédent vers un marché de pénurie relative. Début mars, les prévisions de surplus pour 2026 devenaient obsolètes sous l’effet du choc géopolitique. Un troisième effet concerne les produits raffinés et le GNL : le Golfe n’exporte pas que du brut, et le détroit d’Ormuz est aussi crucial pour le gaz qatari et émirati. La crise actuelle est donc plus “multi-énergies” que les précédentes.
Il faut cependant nuancer. Le marché pétrolier de 2026 est aussi plus résilient que lors des décennies précédentes sur plusieurs points. D’abord, l’intensité énergétique de l’économie mondiale a reculé depuis 1980. Ensuite, la géographie de l’offre est aujourd’hui plus diversifiée. Enfin, les stocks d’urgence restent considérables : l’AIE et ses membres disposent de plus de 1,8 milliard de barils de stocks d’urgence mobilisables. En clair, le monde de 2026 n’est pas aussi vulnérable à un simple choc de production que lors des crises précédentes.
Mais cette résilience a ses limites, et c’est là que la guerre actuelle devient plus préoccupante que les précédentes. Les voies de contournement d’Ormuz existent, mais elles sont insuffisantes. Les oléoducs saoudien Est-Ouest et émirati vers Foujaïrah peuvent ensemble offrir une capacité de contournement ; l’AIE situe la capacité potentielle de dérivation entre 3,5 et 5,5 mb/j. Cela reste très inférieur aux flux qui transitent normalement par le détroit. De plus, la majorité de ces flux est désormais destinée à l’Asie : environ 80 à 90% selon les catégories. Cela signifie qu’un conflit prolongé frapperait d’abord la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud, mais se transmettrait ensuite au reste du monde par les prix, le fret, les arbitrages de cargaisons et la concurrence sur les marchés spot.
En somme, les guerres précédentes du Golfe ont reconfiguré le marché pétrolier mondial en consacrant un modèle de stabilisation fondé sur la capacité saoudienne, les stocks stratégiques et la coordination occidentale face à une perte d’offre localisée. La guerre en Iran en 2026 menace, elle, un système bien plus interconnecté, asiatisé et logistique. Son effet prévisible n’est pas seulement une hausse du brut, mais une perturbation d’ensemble des flux énergétiques, du fret, du raffinage, des assurances maritimes et même du GNL. Les chocs précédents étaient graves mais relativement “réparables” parce que le marché pouvait remplacer une partie des volumes perdus.
Le choc actuel pourrait être plus profond parce qu’il remet en question la circulation même du pétrole mondial au point de passage le plus sensible de la planète. Si le conflit reste limité, l’effet pourrait ressembler à une prime géopolitique élevée mais gérable grâce aux stocks et aux capacités hors Golfe. Si, en revanche, il s’étend à l’île de Kharg où se traitent 90% des exportations iraniennes, aux infrastructures saoudiennes ou à une fermeture totale et durable d’Ormuz, alors nous ne serions plus dans la logique des chocs précédents, mais dans celle d’un choc systémique d’un ordre supérieur.
La conclusion de fond est donc assez nette. Les guerres précédentes du Golfe ont appris au marché mondial comment absorber une perte d’offre importante mais circonscrite. La guerre actuelle teste autre chose : la robustesse d’un marché pétrolier mondialisé dont l’équilibre dépend d’un détroit, de quelques terminaux et d’une confiance minimale dans la liberté de navigation. En 1980 et 2010, le monde a découvert la puissance de la prime géopolitique. En 2026, il redécouvre que la vulnérabilité décisive n’est plus seulement sous le sable, mais sur la mer.
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