Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.La narration d’une nation
On attend maintenant de ceux qui content ou racontent, la création d’authentiques histoires puisées dans un imaginaire de haute facture afin de donner à voir, à dire ou à lire une véritable narration de la nation. La chronique de Abdallah-Najib Refaif, culture, narration et Mondial.
« L’esprit, écrit André Malraux, donne l’idée d’une nation ; mais ce qui fait sa force sentimentale, c’est la communauté de rêves. » Heureux et unis en tant que nation nous avons assisté ici, des semaines durant, au formidable déploiement de cette « force sentimentale de la communauté de rêves » grâce à l’exploit de l’équipe nationale de football au Mondial. Il nous reste maintenant à nous intéresser à « l’esprit » qui donne une idée d’une nation.
Dans un recueil d’essais intitulé « Regards sur le monde actuel », le brillant penseur et poète dit « cérébral », Paul Valéry, s’étonnait déjà en 1939 en faisant ce constat attristé : « C’est un signe des temps, et ce n’est pas un bon signe, qu’il soit nécessaire aujourd’hui -et non seulement nécessaire, mais qu’il soit urgent, d’intéresser les esprits au sort de l’Esprit, c’est à dire à leur propre sort. »
Plus loin, Valéry s’explique sur la notion de l’esprit et ses valeurs en les comparant au valeurs matérielles ou économiques. Empruntant le langage de la Bourse, il précise : « Je dis donc valeur et je dis qu’il y a une valeur nommée esprit, comme il y a une valeur pétrole, blé ou or ».
Voici donc défini, et qui plus est par un poète éclairé, l’esprit qui donne « l’idée d’une nation », selon Malraux, autre écrivain visionnaire et bouillonnant ministre de la Culture du temps du général de Gaulle. Mais comment donner l’idée d’une nation sinon en en faisant une narration ? La narration d’une nation passe indéniablement par la culture dans toutes ses expressions : littérature, cinéma, théâtre, musique, et autres spectacles vivants ; sachant que le pays en matière de culture, au sens anthropologique et civilisationnel, recèle une richesse et une épaisseur historique qui n’est plus à démontrer. Cette richesse serait, du reste, un gisement immatériel et donc un matériau de choix pour les autres expressions culturelles et artistiques. Or, et c’est là où le bât blesse lorsqu’on parle d’esprit et de narration, l’imaginaire ne suit pas et cela malheureusement même quand, comme on dit dans l’armée, l’intendance suit.
On entend souvent, pour prendre un exemple, nos artistes --et plus fréquemment les cinéastes, que les écrivains, poètes ou hommes de théâtre sans doute parce que les premiers ont plus de « visibilité » dans les médias --, se plaindre de ne pas obtenir assez d’argent pour faire leurs films ou leurs œuvres. Pourtant, notre pays dispose, en matière d’aide à la production de films, à l’organisation de festivals ou à la rénovation des salles, d’un des meilleurs mécanismes de financement et de soutien du Maghreb, et peut-être d’Afrique. Et sans tomber dans un comparatisme de mauvais aloi (ou de mauvaise foi), car comparaison n’est pas raison, le coût de ce mécanisme est sans doute largement supérieur à celui consacré à une activité qui a fait récemment notre bonheur et fait encore et toujours « notre communauté de rêves ».
Certes, tout est relatif et l’on sait que le cinéma est certainement une activité budgétivore car, et pour citer encore Malraux qui avait dit un jour que : « le cinéma est un art » avant d’ajouter « et, par ailleurs, c’est une industrie ». Relevons ici que l’auteur de « L’espoir » et de « La condition humaine » l’avait présenté d’abord comme un art. Or si personne ne conteste que l’industrie nécessite de l’argent, de quoi l’art a-t-il besoin pour éclore et rayonner ? Vous avez dit talent et imaginaire ? En effet, et les deux notions ont partie liée dans tout projet d’une narration afin de donner « l’idée d’une nation » et lui conférer un large rayonnement.
Si de toutes les autres expressions culturelles artistiques l’on n’a cité ici que l’exemple du cinéma, c’est par ce que, outre la dimension financière et les moyens techniques qui lui sont alloués, c’est une expression qui en termes d’image et d’audience élargie donne plus de visibilité à cette fameuse idée d’une nation. Son rayonnement n’égalera jamais—et encore une fois, comparaison n’est pas raison—le prodigieux triomphe planétaire d’un exploit réalisé à la Coupe du monde, ni même continentale à la CAN, Cannes ou pas Cannes…
N’est-ce pas là un excellent retour sur investissement, pour emprunter le langage des gens qui comptent ? Quant à ceux, toutes expressions confondues, qui content ou racontent, ou du moins sont-ils censés le faire, on attend toujours d’eux un peu plus de «professionnalisme » afin de nous extirper de ce que Jean Cocteau nommait « le triomphe de la maladresse inculte ». Et cela passera par la création d’authentiques histoires puisées dans un imaginaire de haute facture afin de donner à voir, à dire ou à lire une véritable narration de la nation.
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