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Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

La guerre en Ukraine et la faim du monde

Le 7 août 2022 à 15h51

Modifié 7 août 2022 à 15h51

Le 22 juillet dernier, un accord est enfin trouvé à Istanbul entre la Russie et l’Ukraine sur l’exportation des céréales ukrainiennes par la Mer Noire. Le président turc comme le secrétaire général de l’ONU, ont joué un rôle prépondérant pour arriver à une difficile mais néanmoins heureuse conclusion. Deux textes séparés mais identiques ont été signés entre les deux belligérants. Le chemin reste encore long pour instaurer une paix véritable dans cette partie du monde, mais l’écoulement des céréales vers le marché international évitera à des pays une famine qui sans cela aurait été certaine.

Plusieurs contestations sociales commencent à voir le jour en Afrique comme en Asie. Antonio Guterres a tenu à remercier les deux pays pour la conclusion de cet accord qui va soulager les pays dépendants des marchés russe et ukrainien. Il a tenu à remercier ces derniers même s’ils sont toujours en guerre parce qu’ils ont su surmonter leurs divergences pour faire place à une initiative au service de tous.

L’opération a été sans doute un succès personnel pour Erdogan et un bon investissement pour l’image de la Turquie, devenue par le dynamisme de sa diplomatie, un partenaire incontournable dans la résolution de cette crise. Patiemment, Erdogan trace les contours de la puissance turque de demain, aussi bien dans la région qu’au sein de l’Otan. Il a reconnu, après la signature de cet accord, qu’il n’a pas été facile d’arriver à cette conclusion, mais qu’il espère que cet acte mettra fin à la guerre.

Le soulagement a été exprimé par plusieurs pays notamment lors du périple de Sergueï Lavrov fin juillet dans plusieurs pays du continent africain. L’Union européenne a salué l’accord qui est un pas dans la bonne direction, et appelé à sa mise en œuvre rapide. Par la voix de sa ministre des affaires étrangères, la Grande-Bretagne a souhaité que les actes de la Russie correspondent à ses paroles pour permettre un retour durable à la sécurité dans le monde.

Dès son détachement de l’ancienne URSS, l’Ukraine a su développer son agriculture et principalement sa production de céréales. En vingt ans, la valeur de ses exportations a été multiplié par six en tonnage, par douze en valeur, et représente en moyenne 25 à 30% des recettes du pays à l’export. La part de l’Ukraine dans le commerce mondial du maïs est de 15% et 12% pour le blé. C’est dire l’importance que cela représente aussi bien pour ce pays que pour le reste de l’humanité.

L’Ukraine cultive ses céréales sur 30 millions d’hectares pour une production de 84 millions de tonnes pour l’année 2021, dont 32 millions de tonnes de blé, 10 millions d’orge, 40 millions de maïs, et deux millions de tonnes d’oléagineux. Aucune comparaison ne peut cependant être établie avec la production russe qui se positionne sur une plus grande dimension.

Le marché international ne peut se passer donc de la production céréalière ukrainienne. Sur huit milliards d’êtres humains, cinq mangent bien, deux se nourrissent mal, et un milliard frôlent la famine. Les pays qui dépendent le plus pour leur nourriture de cette région sont ceux d’Afrique du nord et le Moyen-Orient. La consommation de blé y est de 180 kg par an et par personne contre 30 kg en Afrique et 60 kg en Europe.

L’Ukraine et la Russie sont devenues le grenier de l’humanité dont dépend la stabilité de plusieurs régions, et assurent le tiers des exportations mondiales de blé. Depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir, l’agriculture a été l’une de ses priorités, et le pays est devenu l’un des grands exportateurs de blé. Ce rôle s’est accentué avec l’annexion de la Crimée et l’utilisation de ses ports. En raison de ce poids, une majorité des pays en développement a adopté une position de neutralité dans le conflit qui oppose les deux belligérants.

La guerre de l’Ukraine a eu comme effet le dérèglement des livraisons de céréales et le renchérissement des denrées alimentaires. Les Nations-Unies ont tiré la sonnette d’alarme par rapport aux risques qu’encourent plusieurs pays notamment africains. Pour la FAO, la malnutrition touchera dans les prochains mois 13 millions de personnes supplémentaires. Ce sont d’autres victimes qu’il faudrait, dans un calcul macabre, ajouter à celles qui tombent déjà dans le champ de guerre en Ukraine.

Il y a quelques années, l’humanité semblait sur le point d’éradiquer la famine dans le monde. Le nombre de de personnes souffrant de malnutrition est passé de 811 millions en 2005 à 607 millions en 2014. Depuis l’apparition de la pandémie covid et le déclenchement du conflit entre la Russie et l’Ukraine ces chiffres sont, malheureusement, repartis à la hausse.

Cette évolution n’a rien à voir avec une quelconque pénurie alimentaire. Au contraire, depuis un demi-siècle la production augmente plus vite que la démographie. Beaucoup d’autres actions pourraient encore être menées pour améliorer les récoltes, notamment en Afrique. Ce qui est mis en cause est le dysfonctionnement du marché international, et la consommation alimentaire standardisée et globalisée, qui rend des pays dépendants de l’extérieur. Quatre cultures, céréales, riz, maïs et soja, constituent 60% des calories consommées dans le monde.

Les dérèglements climatiques ont aussi des effets sur les récoltes de plusieurs pays, principalement autour du bassin méditerranéen en raison des sécheresses successives, ou en Asie à cause des inondations. Une bonne récolte a besoin non seulement d’un bon climat météorologique, mais aussi, et surtout, d’un bon climat politique de paix et de stabilité.

Plusieurs pays en développement ont opté pour une agriculture basée sur des produits destinés à l’exportation dont les revenus servent souvent à importer d’autres denrées alimentaires. La crise actuelle en Ukraine, ainsi que les difficultés rencontrées pour s’approvisionner, poussent déjà certains à réviser leurs politiques agricoles pour satisfaire les besoins de leurs citoyens et être moins dépendants de l’extérieur.

La production mondiale des denrées alimentaires est largement suffisante pour nourrir les habitants de la Terre. Mais c’est le monopole exercé par certaines entreprises et la spéculation sur les matières de premières nécessités, qui posent les problèmes d’approvisionnement. Selon Oxfam, les prix ont augmenté de 30% entre mars 2021 et mars 2022, faisant d’une entreprise comme Cargill l’une des plus rentables au monde. Celle-ci compte aujourd’hui 12 milliardaires contre 8 il y a deux ans.

Cette liaison dangereuse entre l’utilité des denrées alimentaires à la survie, et la spéculation financière qui en découle, a déjà des retombées négatives parce qu’elles rendent les aliments inaccessibles pour les pays pauvres. Les organisations humanitaires quant à elles, n’ont plus suffisamment de moyens pour se procurer de la nourriture et la mettre à disposition des populations nécessiteuses de par le monde.

Le Programme Alimentaire Mondial, PAM, qui fournit de l’aide aux populations en détresse de par le monde ne peut plus répondre aux urgences comme par le passé. Au Yémen, s’il a pu apporter son secours à 10 millions de civils l’année dernière, cette année ils seront moins de huit millions. Pour son aide aux pays de l’Est africain, le coût de l’aide alimentaire, achat et livraison, a augmenté de 65%.

Selon la même organisation, la flambée des prix des produits alimentaires en 2007 et 2008, avait provoqué des émeutes et troubles à l’ordre public dans 40 États dans le monde. Combien seront déstabilisés aujourd’hui en raison de la situation de guerre en Ukraine ? L’accord signé à Istanbul, pour vider les silos ukrainiens, en attendant la prochaine récolte, est valable pour quatre mois, et parait, à ce stade,  bien fragile pour garantir au monde des livraisons permanentes.

Par ailleurs, les sanctions économiques prises à tout vent par l’Occident contre la Russie ont des effets induits et incalculables sur les pays en voie de développement, dont on tient peu compte. Elles sont prises à la légère et souvent sans concertation, mettant ces pays devant des faits accomplis, même si certains produits alimentaires en sont exclus. Qu’a-t-on réellement obtenu des sanctions imposées par le passé à Cuba et à l’Iran, et qui ont impacté plus l’économie et la population que les dirigeants qu’on cherche à condamner ?

Le président sénégalais Macky Sall, au nom de l’Union Africaine, s’est rendu en Russie début juillet pour alerter Poutine sur la situation alimentaire en Afrique. A la fin du même mois, l’accord conclu à Istanbul puis la visite de Sergueï Lavrov en Afrique, notamment à Addis-Abeba, ont permis de redonner espoir à notre continent. La diplomatie russe a su intelligemment tirer avantage de cette situation dont l’Occident a voulu lui imputer les conséquences. Il en sort, et à moindres frais, vainqueur.

Le continent africain qui dispose de tous les atouts nécessaires pour assurer son autosuffisance, terres arables, eaux en abondance, disponibilité des phosphates et dérivés, devrait s’atteler dès à présent à relever ce défi et conjuguer ses efforts pour garantir sa sécurité alimentaire. Il est navrant de constater qu’encore aujourd’hui, chaque pays africain mène séparément sa politique de réformes agricoles sans un minimum de coordination régionale ou continentale.

De même, une politique africaine commune devrait s’atteler à lutter contre toute spéculation sur les denrées alimentaires qui doit être combattue par des mesures concrètes à l’échelle internationale. Il faudrait repenser notre souveraineté alimentaire continentale pour assurer à nos sociétés un approvisionnement stable à mettre à l’abri des seuls intérêts des grandes puissances et autres barons de l’agro-alimentaire.

En raison de son expérience accumulée dans le domaine agricole, de son savoir-faire dans la gestion de l’eau, et de ses atouts économiques et stratégiques dans ce domaine, le Maroc est le pays le mieux indiqué pour prendre le lead, pour que notre continent africain adopte des politiques adéquates qui permettent d’anticiper les turbulences du marché alimentaire mondial. Qui d’autre que lui pourrait mener ce combat loyalement au bénéfice de tous ?

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