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La fin de l'histoire contemporaine

Le monde fait face de nos jours à une intensification des changements climatiques, à une pandémie, à des guerres majeures, à une inflation galopante, à des perturbations du commerce international et des chaînes d'approvisionnement, ainsi qu'à des pénuries alimentaires et énergétiques aiguës.

Le 13 août 2022 à 12h30

BERLIN – Au cours des 75 dernières années, je n'ai pas souvenance d'avoir traversé une époque similaire à l'accumulation actuelle massive de chocs d'importance majeure et mineure. Le monde fait face de nos jours à une intensification des changements climatiques, à une pandémie, à des guerres majeures, à une inflation galopante, à des perturbations du commerce international et des chaînes d'approvisionnement, ainsi qu'à des pénuries alimentaires et énergétiques aiguës.

Ces bouleversements proviennent en grande partie de rivalités nouvelles (et renouvelées) entre les grandes puissances. Cette situation a eu des conséquences très visibles et chaotiques, dont le meilleur exemple est dans aucun doute celui de la guerre d'agression de la Russie en Ukraine. Nul besoin d'être un prophète de malheur pour prévoir que ce conflit sera un acte au sein d'une tragédie plus longue. En Asie de l'Est, la revendication de souveraineté chinoise sur Taïwan menace également de conduire à une escalade militaire. Par ailleurs au Moyen-Orient, le programme nucléaire iranien en cours comporte des risques bien trop réels de déclencher un conflit militaire majeur.

En bref, nous assistons au dénouement de la Pax Americana qui a sous-tendu les relations internationales durant plus de 70 ans après la Seconde Guerre mondiale. Après être sortis vainqueurs des deux guerres mondiales du XXe siècle, les États-Unis ont continué sur la même lancée en sortant vainqueurs de la Guerre froide qui a suivi. Durant cette période, ce pays a garanti la paix et la stabilité en Europe – qui avaient été en grande partie détruites en 1945 – et jeté les bases de nouveaux systèmes multilatéraux de commerce et de droit international, établis sous l'égide des Nations Unies, dont la composition s'est élargie suite à la décolonisation. Mais avec la montée en puissance de la Chine et d'autres pays, la Pax Americana – qui certes n'était pas exempte de défauts – a cédé la place à une réalité plus multipolaire.

En particulier depuis le début de ce siècle, l'économie mondiale traverse une transformation technologique fondamentale. La numérisation et l'intelligence artificielle sont en train de restructurer en profondeur les économies avancées et de rééquilibrer le pouvoir politique au niveau mondial. Depuis la crise financière de 2008, les conditions mondiales sont devenues plus chaotiques et ont révélé des brèches mortelles dans les hypothèses occidentales. L'Europe a succombé à l'illusion selon laquelle un partenariat énergétique avec la Russie serait à même d'assurer la paix et la stabilité sur le continent. En outre, les dirigeants américains ont cru à tort que l'inclusion de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce et d'autres arrangements multilatéraux conduirait inévitablement à sa démocratisation.

Dans les deux cas, les dirigeants occidentaux n'ont pas su déceler les intentions ni les objectifs stratégiques des dirigeants russes et chinois. Ils se sont montrés si confiants en l'attrait universel de leurs propres modèles de civilisation qu'ils n'ont pas su anticiper les conséquences politiques des dépendances économiques qu'ils avaient acceptées. La facture de cette naïveté arrive à présent à échéance – et la note promet d'être salée.

La Chine n'a pas tardé à faire de l'ombre à l'Occident dans le domaine technologique (en particulier aux États-Unis) : un exploit auquel même l'Union soviétique n'a jamais pu prétendre, même au plus fort de la « crise du Spoutnik ». Reste à savoir où cette nouvelle phase de concurrence mondiale systémique va nous mener. Mais il est à peu près certain que le problème des relations avec la Chine ne sera pas résolu du jour au lendemain. En outre, la nouvelle rivalité entre grandes puissances va se jouer dans un contexte mondial entièrement nouveau. La COVID-19 et le changement climatique ont fondamentalement modifié le contexte économique et politique mondial – et cette tendance va se maintenir à l'avenir.

Si l'humanité ne parvient pas à réduire les émissions de gaz à effet de serre au rythme nécessaire pour contrôler le réchauffement climatique, elle entrera alors dans une ère de crises mondiales irréversibles et potentiellement incontrôlables. Pire encore, en raison de la nouvelle dynamique concurrentielle mondiale, les grandes puissances vont opter pour une confrontation intensifiée, alors même que les défis auxquels nous sommes confrontés exigent une coopération plus étroite. C'est la véritable tragédie de la guerre du président russe Vladimir Poutine : au-delà de la destruction sans fin et de souffrances humaines indicibles, la crise ukrainienne coûte à l'humanité un temps précieux – dont précisément elle ne dispose pas.

Une dernière crise doit être mentionnée ici. Au milieu de tout le chaos mondial, les États-Unis ont également de profonds problèmes intérieurs qui jettent un doute sur leur avenir en tant que démocratie stable et opérationnelle. Le 6 janvier 2021, le pays a connu sa toute première tentative de coup d'État. Comme l'a montré le Comité du 6 janvier de la Chambre des Représentants, Donald Trump a cherché à renverser le résultat des élections de 2020 en intimidant les responsables des élections nationales, en organisant de « fausses » listes du Collège électoral et en incitant finalement une populace violente à s'emparer du Capitole. La démocratie américaine sera-t-elle suffisamment résistante pour empêcher que ce genre de situation ne se reproduise, ou bien Trump ou un de ses avatars réussira-t-il là où le « coup d'essai » du 6 janvier a échoué ?

Cette question sera décisive, non seulement pour les États-Unis et leur démocratie, mais également pour leurs alliés et pour l'avenir de l'humanité en général. L'élection présidentielle de 2024 pourrait être la première à avoir des conséquences civilisationnelles et planétaires directes. Ce n'est pas un hasard si le destin du monde au XXIe siècle va se décider dans sa plus ancienne démocratie – et dans le pays qui souscrit à l'ordre international depuis 75 ans.

Joschka Fischer, ministre allemand des Affaires étrangères et vice-chancelier de 1998 à 2005, ancien dirigeant du Parti vert allemand durant près de 20 ans.

© Project Syndicate 1995–2022

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Le 13 août 2022 à 12h30

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